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Flux d'actualités

Les rapports historiques de l'Afrique et du monde arabe 1.

Exposé

juillet 2007

#Divers

Chaque année, depuis dix ans, le Professeur de langue arabe de l’École Normale Supérieure de Paris, Madame Houda Ayoub, et ses élèves organisent une Semaine Arabe. Une semaine l’an, l’ENS vit au rythme de la culture arabe, chaque après-midi une conférence est organisée, chaque soir, un film, un concert de musique, un repas, des contes, des lectures de poésie sont proposés au public. Le 19 mars 2004, l’ENS accueillait le Professeur Joseph Ki-Zerbo pour une conférence sur les rapports historiques de l’Afrique et du monde arabe. Le film de cette conférence est disponible en accès libre sur le site de Diffusion des Savoirs (http://www.diffusion.ens.fr/). Voici, ci-dessous sa retranscription.
Après une présentation succincte de l’œuvre d’historien et de l’action politique de Joesph Ki-Zerbo, Salim Abdelmadjid expliquait en ces termes la raison du thème de la conférence : « Pourquoi, Cher Professeur, vous avons-nous proposé ce thème ? Il y a deux jours, à la Sorbonne, pendant le colloque qui vous était consacré, et au cours duquel vous était remis le prix RFI-Témoin du monde pour À quand l’Afrique ?, je vous ai entendu dire : « l’Afrique a besoin d’une pensée stratégique globale ». Or il nous semble qu’en des temps difficiles et pour l’Afrique et pour le monde arabe, ces deux mondes peuvent constituer l’un pour l’autre une issue stratégique. En effet si comme vous le supposez, l’Afrique ne peut se libérer définitivement que dans le cadre de l’Unité Africaine, comment ne pas poser la question de l’identité africaine et de la politique africaine des pays d’Afrique du Nord ? Réciproquement, il semble aujourd’hui que les pays arabes peuvent avoir besoin de l’Afrique. A l’heure où Washington présente son projet d’un Grand Moyen-Orient, c’est-à-dire à l’heure où une colonisation systématique menace à nouveau le monde arabe, comment ne pas évoquer la possibilité d’une alliance stratégique avec un continent, l’Afrique, dont les États sont aujourd’hui soumis aux directives des institutions de Bretton Woods, un continent qui est si faiblement représenté dans les institutions internationales où la gouvernance du monde est décidée, avec un continent pour lequel la colonisation n’est pas non plus terminée ?
Il nous a semblé important de donner une perspective historique à ces problématiques actuelles. Et nous avons pensé à vous parce que même si vous affirmez n’être un spécialiste que de l’Afrique noire, vous avez souvent prouvé que vous étiez un ami du monde arabe. Dans vos travaux, on remarque toujours le souci de réfuter le préjugé tenace selon lequel il y aurait deux Afrique, une « Afrique blanche » et une « Afrique noire » qui seraient séparées par le Sahara. Ainsi dans l’avant-propos de l’Histoire de l’Afrique noire, vous écrivez : « le continent africain ne sera présenté dans son ensemble que lorsque sera faite l’étude systématique de la partie nord de l’Afrique ». D’ailleurs, et c’est tout un symbole, ce livre fondateur, vous l’achevez en 1969, vous l’achevez lors du festival panafricain sur la culture, et ce festival a lieu à Alger. Je voudrais ajouter une dernière chose. Cette année la semaine arabe a pour thème la jeunesse. Et bon sang vous y avez votre place ! Nous aimons à définir la jeunesse, autrement que comme une détermination biologique, par une volonté toujours réaffirmée de transformer le monde. Et cette volonté, à la lecture de vos écrits, en vous écoutant, cette volonté vous l’avez.
Avant de vous laisser la parole pour qu’elle s’exprime, je précise que nous avons souhaité avec vous-mêmes que cette conférence ne soit pas seulement académique, mais qu’elle puisse laisser la place à un vrai échange avec la salle. Cela étant dit, l’ENS et ses élèves sont honorés d’entendre et de faire écho à vos réflexions sur les rapports historiques entre l’Afrique et le monde arabe.
« Chers collègues, Chers amis,
Je suis très heureux de pouvoir m’adresser à vous aujourd’hui grâce à l’entremise de… j’allais dire de mon petit-fils, ici présent et d’autres qui ont téléphoné assidûment au Burkina Faso pour me tenter de venir ici. Je les remercie du fond du cœur. Les paroles qui viennent d’être prononcées me vont droit au cœur. C’est toujours une joie pour un grand-père de se reconnaître dans le regard de son petit-fils, et de montrer que l’histoire, comme on le disait au Moyen Âge européen, est maîtresse de vie. « Historia Magistra Vitae », l’histoire est maîtresse de vie. L’histoire c’est aussi le lieu, l’espace privilégié de la reproduction sociale. Comme il l’a dit, mon intention n’est pas de vous donner une leçon académique sur un sujet dont je serais le spécialiste, je ne suis pas spécialiste des relations entre l’Afrique et le monde arabe, mais j’ai pensé que pour moi-même c’était important de revenir à ce thème qui constitue peut-être un enjeu et un défi considérables, décisifs pour le monde d’aujourd’hui, dans la mondialisation que nous vivons, que la plupart d’entre nous sont forcés de vivre en tant que mondialisés entre les mains des mondialisateurs. Ce qui me fait dire qu’on ne mondialise pas innocemment de même qu’auparavant, on ne colonisait pas innocemment. Mais devant la mondialisation qui s’impose sur le plan technique, sur le plan politique et surtout économique - au point que tout est soumis à l’économie, à l’économisme, et comme je l’ai dit quelque part à « l’éconolâtrie » - hé bien il est temps, il est grand temps que ceux qui sont soumis à cette mondialisation commencent à réfléchir sur les voies et moyens pour continuer la lutte de libération qui a été entreprise par tant de personnes, lesquelles souvent sont parties, nous ont devancés, mais auxquelles nous devons toujours penser quant à nous. J’ai connu Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, j’ai connu Cabral. Je me suis rendu chaque fois que possible à leurs obsèques pour prononcer les paroles que je leur devais. Hé bien il ne suffit pas de penser à ceux qui sont partis, il faut poser des actions qui justifient la vie qu’ils ont menée.
Aujourd’hui, je ne vous parlerai pas d’une description des relations entre l’Afrique et le monde arabe mais plutôt des réflexions, à partir de l’Afrique, des réflexions que m’inspirent les grands moments, les grandes périodes de ces relations, que je situe en trois temps principaux : des origines au 16e siècle ; du 16e siècle à la colonisation et à la décolonisation ; et enfin dans la phase contemporaine. Permettez-moi de vous donner lecture d’un texte que j’ai préparé exprès pour cette rencontre et qui nous laissera le temps d’échanger et de discuter sur des thèmes qui encore une fois constituent un défi et un enjeu considérables.

I. Des origines au 16e siècle.
Les premiers contacts entre le roi d’Aksoum, devenu Négus d’Abyssinie, avec le monde arabe, furent hospitaliers et cordiaux. Au moment où les Chrétiens étaient persécutés par les Juifs et où le Prophète était menacé par les groupes polythéistes de la Mecque, le neveu de Mohammed, Uthman, et des disciples, furent accueillis par l’Église d’Aksoum. Le Prophète avait dit : « Si vous allez en Abyssinie, vous trouverez un roi sous lequel nul n’est persécuté. C’est une terre de justice où Dieu apportera le repos à vos tribulations ». Mais peu après, devant la piraterie exercée par les Abyssins contre les ports de la Mer Rouge, une guerre chronique se solda par le contrôle arabe sur Massawa et Adoulis, les îles Dahlak finirent par échapper à l’Éthiopie. La côte du pays Somali était également islamisé cependant que l’occupation de l’Égypte par l’Islam coupait les contacts de l’Éthiopie avec le monde gréco-byzantin et le bassin méditerranéen.
Là, après une farouche résistance à la conquête arabe, les tribus berbères, après leur conversion, devinrent les vaillants néophytes de l’Islam. Il faut citer ici l’invasion des Beni Hillal, tribu bédouine d’Arabie envoyée par le Calife fatimide du Caire pour raser les établissements berbères. Mais c’est ainsi que, tirant profit de la tolérance de l’empire du Ghana, et sous la direction de Ibn Yacine, Abou Bakr et Youssouf Ibn Tachfin, ils abattirent le vieil empire du Ghana dont le dynaste était adepte de la religion traditionnelle. Cependant que Youssouf Ibn Tachfin, après avoir fondé Marrakech, et conquis Fès et la plus grande partie du Maghreb, à l’appel des Émirs occupant l’Andalousie mais menacés par la Reconquête chrétienne, il débarque (Youssouf Ibn Tachfin) en Espagne. Et à Zallaqa en 1086, il écrase une armée chrétienne supérieure en nombre. Son armée à lui, composée de Berbères, de Noirs et d’Arabes, tous musulmans, créeront ainsi un empire eurafricain qui s’étendait du Sénégal à l’Èbre, d’où l’appellation d’« Empire des deux rives ». À signaler ici la résistance à Valence de Rodrigue, le Cid de Corneille et de Chimène. D’autres empires suivront, mais dans les rapports entre le monde araboberbère et l’Afrique, aucun ne jouira d’un prestige et d’un renom d’une telle portée, j’entends le renom de l’empire almoravide.
La chute de l’empire du Ghana va reculer la frontière méridionale de l’Islam par-delà le royaume de Sosso jusqu’à la conversion du souverain du Mandingue prédécesseur de Soundjata Keita, empereur du Mali. Après le Mali, l’hégémonie reviendra à l’empire Songhaï de Gao, (14e-17e siècle), sans compter les États-Cités du pays Haoussa, le Kanem Bornou, qui dans leur démembrement extrême à l’Est, touchaient aux principautés musulmanes qui avaient fini par succéder aux royaumes chrétiens de Nubie. Or, cette configuration favorable à l’expansion arabo-musulmane au 16e siècle, va être détruite en 1591 à Tondibi quand un corps expéditionnaire organisé par le jeune sultan du Maroc, Moulay Ahmed el-Mansour, arrivé au pouvoir avec l’aide du Portugal, et qui, profitant d’une crise interne de l’empire de Gao, tailla en pièces son armée grâce à un corps expéditionnaire commandé par un eunuque espagnol. Ce contingent de mercenaires étaient munis d’armes à feu. La bataille de Tondibi qui détruisit l’ordre politique ouest-africain, pillant les trésors d’or accumulés depuis des siècles et apportant en échange l’anarchie fondée pour la première fois sur les armes à feu, détruisit le trafic millénaire des voies transsahariennes remplacé peu à peu désormais par le commerce atlantique triangulaire dominé par l’Europe. C’était en fait l’antithèse et le renversement de l’épopée almoravide, laquelle était dépassée objectivement par les nouvelles technologies de la navigation, la caravelle, et de la guerre qui mettaient en place un rapport de forces nouveau.
Celui-ci va faire basculer l’histoire de la Méditerranée à l’Atlantique, et du mode de production féodal et mercantiliste au système capitaliste. L’Afrique, qui avait accompli des performances remarquables pendant cette première phase, n’avait pas atteint les seuils qualitatifs critiques et irréversibles qui lui auraient permis de jouer un rôle positif différent du 16e au 19e siècles.
Aux plans économique, religieux et culturel, les réalisations ont frappé tous les observateurs directs comme Ibn Battouta, et ceux qui n’ont pas atteint l’Afrique occidentale comme Ibn Khaldoun mais qui ont eu des témoignages suffisants pour écrire. Ibn Battouta visita la capitale du Mali et va aussi sur la côte orientale avant d’aller en Asie. En effet les arabes et l’Islam étaient établis courtiers et médiateurs entre l’Afrique orientale et l’Asie par la péninsule arabique, le golfe persique et la Perse jusqu’à l’Inde. Ils l’étaient aussi par-delà le Sahara entre l’Afrique occidentale et l’Europe. La demande d’épices y était (en Europe) terriblement amplifiée avec l’impact des Croisades et l’essor des ports de Gênes et Venise. Mais il y avait aussi l’or du Monomotapa, exportée par Sofala, l’ivoire et le fer exceptionnels de Malindi, signalés par Masoudi. Le cuivre du Shaba qui permit au sultan de Kilwa de battre monnaie de cuivre, dont on a trouvé cent milles pièces. Un test scientifique a montré aussi que la première pièce d’or frappée par le roi Henri III d’Angleterre était de l’or africain. Au-delà de l’Inde, par Ceylan et le golfe du Bengale, les Arabes touchaient l’Indonésie et la Chine, dont la science nautique dépassait de loin celle de l’Europe, mais comme l’Europe et le monde arabe, ces pays demandaient de l’or, de l’ivoire… et des esclaves.
Dans l’Ouest Africain, la demande était largement la même. S’y ajoutaient des denrées alors précieuses comme la noix de cola, le sel, et je vous cite une phrase de Es-Saadi dans le Tarikh es-Soudan : « Djenné [ville de l’Afrique Occidentale] est un des plus grands marchés du monde musulman ». Quant à l’organisation des États-Cités Haoussa, elle était sophistiquée ; ces villes d’Afrique occidentale étaient surtout spécialisées dans un artisanat développé jusqu’à une qualité et une échelle semi-industrielle dans des manufactures contrôlées par des corporations minutieusement réglementées et souvent liées à la cour royale par des contrats de commande. Les manufactures de textile, de cuir, de métallurgie, pullulaient dans les villes Haoussa, et Noupé, célèbre par sa capitale économique Bida, et par ses multiples corporations, dont celle des verriers, producteurs de verres multicolores, a été surnommée la Byzance noire. Ainsi donc certaines régions africaines du Bilad es-Soudan et du pays de Zinj sur la côte orientale exportaient surtout des produits manufacturés et ne souffraient pas structurellement d’un échange inégal, jusqu’au 16e siècle. Et cela d’autant plus que dans le domaine de la culture, de la religion, en grande partie grâce à l’influence arabo-islamique, le monde africain avait atteint un niveau d’excellence.
Les villes principales de l’empire du Mali et de l’empire de Gao étaient des métropoles culturelles et non des domaines périphériques du savoir. Mahmoud Kati nous parle d’une enquête démographique à Gao qui permet de conclure à une population de 100 000 à 120 000 habitants à cette époque. Tombouctou, au 16e siècle avait une population de 150 000 à 200 000 habitants. Au 19e siècle, l’explorateur allemand Barth, ne trouve à Tombouctou que 20 000 habitants, soit 10 fois moins qu’au 16e siècle. Londres, en 1582, a 120 000 habitants - donc la même population que Tombouctou - et dix fois plus à la fin du 19e siècle. On voit donc qu’il s’est passé entre le 16e et le 19e siècle des événements immenses qui ont mis en cause le monde qui prévalait au 16e siècle et dans lequel les rapports entre l’Afrique et le monde arabe étaient particulièrement gratifiants, bénéfiques pour les deux parties de cet échange. Djenné, Tombouctou, Walata, Gao, se sont illustrées comme hauts lieux d’études. Il y a, dans Tombouctou, dit Léon l’Africain qui, comme Ibn Battouta, s’est rendu sur les lieux, de nombreux juges, docteurs et prêtres, tous très bien appointés par le roi. On y honore grandement les lettres. On vend aussi beaucoup de livres manuscrits qui viennent de Berbérie. On tire plus de bénéfices de cette vente de livres que de tout le reste des marchandises. De véritables universités existaient dans ces cités, bénéficiant du mécénat et de la déférence, voire de la vénération des princes et du peuple. L’enseignement primaire était garanti pour tous les enfants de familles libres dans ces villes. Un témoin cite le cas du Professeur Ali Takaria qui recevait tous les mercredi une modeste contribution de ses élèves payée en Cauris. On comptait 108 écoles coraniques à Tombouctou, docteurs et écrivains célèbres du Maghreb franchissaient le désert, c’est-à-dire trente, quarante, quatre-vingt dix jours de trajet pour donner des cours ou suivre ceux de leurs collègues berbères ou noirs, de Sankoré ou de Djenné. L’université d’Al-Azhar au Caire, fit appel à l’enseignement d’Ahmed Ibn Abd er Rahim. Par contre, Abderhamane El Temini d’Arabie amené au Mali au temps de Kankou Moussa, se fixa à Tombouctou et trouva la ville remplie de jurisconsultes soudanais. Aussitôt qu’il s’aperçut que ceux-ci en savaient plus que lui en matière de droit, il partit pour Fès, s’y adonna à l’étude, puis il revint exercer à Tombouctou. En effet les universitaires y étaient choyés par les empereurs qui disposaient de bibliothèques personnelles. Par des lettres patentes, analogues aux marhams des souverains du Kanem-bornou et appelées ici Iqta, l’Askia accordait des privilèges, des biens considérables aux marabouts, cadres, professeurs et autres dignitaires. Certains imams passèrent ainsi de l’esprit critique vis-à-vis du pouvoir en place au cléricalisme. L’un des membres de la célèbre famille des Aqit, originaire d’Araouane, sur le chemin du Touat, fut l’une des lumières encyclopédiques de l’université soudanaise de Tombouctou. Sa bibliothèque comptait, dit-on, 1600 titres. C’était Ahmed Baba. Amené en exil au Maroc après 1591 et Tondibi, Ahmed Baba afficha la même indépendance d’esprit, le même esprit critique envers le pouvoir marocain. Libéré enfin, il repoussa les supplications de ses collègues qui le priaient de se fixer chez eux. Il reprit la traversée du désert jusqu’à Tombouctou où hélas rien n’était plus comme avant.
La base économique de l’or du Soudan alimentant l’économie médiévale européenne, avait été saccagée. Au 14e siècle, le souverain du Mali avait emporté dans son pèlerinage à la Mecque vers les lieux saints, 2 tonnes et demi d’or sous forme de poudre et de cannes. En 1496, l’Askia Mohammed de l’empire du Gao, escorté de cinq-cents cavaliers et mille fantassins, emporta 300 000 pièces d’or au point que le cours du métal jaune, fléchit pour plusieurs années dans la région. On comprend alors pourquoi selon Al-Omari, invité par le protocole, à se prosterner devant le sultan du Caire, l’empereur du Mali ait réagi spontanément en 1324 en disant « comment cela pourrait-il se faire ? ». En effet, Mahmoud Kati déclare que pour ses contemporains il y avait 4 grands sultans hormis celui de Constantinople, ces sultans ce sont ceux de Bagdad, du Caire, du Bornou, et du Mali. On constatera qu’il y en a deux d’Arabie et deux au sud du Sahara. Nous disposons par ailleurs de récits relatifs à des missions diplomatiques de part et d’autre du Sahara sur une base d’égalité.
Sur la côte orientale de l’Afrique, les îles et les ports de l’océan indien jusqu’au 16e siècle, évolueront sur la base d’une âpre compétition entre Mogadichou, Kilwa, Paté, etc., sans domination vraiment centralisée d’un pouvoir continental, côtier ou étranger, d’où l’élaboration lente d’un tableau socio-culturel et politique très métissé et d’un produit linguistique fondamentalement bantou mais enrichi d’apports lexicaux arabes à 25% ou même davantage, qui porte bien son nom « Kiswahili », dérivé de « Swahili », « Sahel », qui signifie rivage. La religion par contre est musulmane mais elle est restée très imprégnée de rites pré-islamiques et le grand tambour demeurait un des symboles de l’État. La civilisation swahilie est une création vraiment originale et même spécifique, pour la poésie par exemple qui présente des formes métriques et des rimes dérivées des genres arabes mais ajustés à la structure linguistique bantoue. Cette dynamique d’« endogenèse » linguistique s’est poursuivie à travers les émigrés de la troisième ou énième génération qui jusqu’aujourd’hui emploient indifféremment le Swahili et l’Arabe passant de l’un à l’autre même à l’intérieur d’une phrase, ou changeant de langue quand ils changent de sujet. Ce sont ces bilingues instables qui n’ont cessé d’enrichir le Swahili et sans doute de fournir des apports à l’arabe aussi.
Un autre processus de promotion des langues africaines a consisté à les exprimer par écrit à travers les caractères arabes, ce qu’on appelle l’adjami. Nombre de langues africaines ont été ainsi fixées dans l’écrit par ce truchement y compris pour la production d’ouvrages scientifiques séculiers par exemple dans les grandes langues comme le Haoussa, le Fulfulde, le Dioula, l’Ashanti. Le fait que les échanges aient été moins conflictuels entre l’Afrique et le monde arabe semble renvoyer beaucoup plus aux échanges culturels positifs en particulier par le truchement de la langue qu’à l’identité dans la foi. En effet, l’histoire montre de nombreux exemples de guerres de religion inexpiables entre coreligionnaires. Chiites et Sunnites, Almoravides et Almohades, orthodoxes et réformateurs. Dans ce cadre, la domination d’une langue à l’exclusion des langues autochtones, traduit un choc culturel dans les modes de production, et même les rapports de force et de pouvoir.


II. Du 16e siècle au 20e siècle.
Dans ce sens, le 16e siècle constitue une rupture dans un processus d’échanges largement positifs, à cause de trois facteurs qui vont influer sur les 4 siècles suivants jusqu’en 1960. Premièrement, les guerres de conquête dirigées contre l’Afrique avec comme objectif, sinon prépondérant, du moins croissant, la traite des Noirs. Deuxièmement, l’introduction de plus en plus directe d’un troisième acteur, l’Europe, dans les rapports qui étaient jusque-là largement bilatéraux mais où l’Europe va « instrumentaliser » les deux premiers acteurs - c’est-à-dire l’acteur africain et l’acteur « monde arabe ». Troisièmement, le rapport de pouvoir va changer le regard. En effet, Ibn Battouta témoin oculaire au 14e siècle dans un chapitre célèbre sur l’empire du Mali, un chapitre intitulé « Ce qu’il y a de bon et de mauvais chez les Noirs du Mali », célébra la paix et la sécurité parfaites pour les voyageurs. Je cite : « chez les Noirs, les actes d’injustice sont rares. De tous les peuples, c’est celui qui est le moins porté à en commettre et le sultan (c’est-à-dire l’empereur du Mali) ne pardonne jamais à quiconque s’en rend coupable. Il ne confisque pas les biens des hommes blancs qui meurent dans leur pays quand même la valeur en serait immense, il n’y touche pas. Au contraire il propose des curateurs choisis parmi les Blancs et l’héritage reste entre leurs mains jusqu’à ce que les ayant-droits viennent les réclamer. Ils font la prière régulièrement et se rendent très exactement à la mosquée. Si leurs enfants ne veulent pas apprendre, ils ont recours aux coups pour les y contraindre. » Par contre l’auteur s’indigne pudiquement du fait que certaines femmes paraissaient dévêtues en public, il désapprouve la façon dont le peuple exprime sa vénération envers le roi en se prosternant et en se jetant de la poussière ou de la cendre sur la tête au risque de s’aveugler. Mais quand Ibn Battouta signale que dans la caravane à laquelle il se joint pour regagner l’Afrique du Nord, il y avait 600 femmes captives, c’est sans autre commentaire. D’autant plus que peu auparavant, lui-même avait acheté une jeune esclave. Il signale aussi que l’empereur du Mali disposait d’esclaves turcs achetés au Caire. L’on sait aussi que dès 750 il y avait 400 soldats Noirs dans l’armée des sultans de Bagdad. En 869, les Noirs opèrent un soulèvement qui faillit abattre le sultanat. L’esclavage africain traditionnel, assumé dans un mode de production sui generis antécapitaliste, souvent familial, n’est pas de même nature que l’esclavagisme mis au service du capitalisme naissant. Quant aux profits de la traite orientale, depuis l’Egypte jusqu’aux confins orientaux du monde arabe, ils sont multiformes selon le contexte lignagers, serviles, féodal ou protocapitaliste, plantations de Zanzibar ou d’Irak, dans lequel ils se situent. Certains traitants n’étaient que des brigands sans scrupule. Les utilisateurs néanmoins se servaient souvent des Noirs à des fins domestiques. Les femmes noires étaient très prisées, y compris dans les familles princières ; les hommes employés, soit comme mercenaires soit pour la garde dans les palais, étaient parfois castrés.
La traite orientale, sans vouloir la déculpabiliser, ne saurait être ni confondue démographiquement, ni identifiée dans son statut social et historique avec la traite atlantique. Néanmoins elle mérite un examen lucide, critique et scientifique. L’Islam au sud du Sahara a été souvent tolérant mais il faut souligner aussi que le contexte de la religion traditionnelle préexistante était globalement tolérant. Cela n’a pas empêché certains dirigeants musulmans, d’où qu’ils viennent, de considérer certaines ethnies comme des viviers d’infidèles ou réserves d’esclaves. Des musulmans africains, comme au Bornou, sont allés jusqu’à omettre de convertir certains peuples du nord Cameroun ou du Soudan pour ne pas tarir la source d’un trafic profitable. La guerre sainte opposera d’ailleurs des musulmans de dénominations différentes les uns contre les autres.
L’Islam a joué aussi un rôle dans le processus de transition du système matrilinéaire, qui perdure ici ou là encore en Afrique, vers le système patrilinéaire. Cette transition est déjà lisible dans l’Ouest africain du système matrilinéaire dans l’empire du Ghana au patrilinéaire nettement prévalant dans l’empire de Gao. Au Ghana d’antan, la couronne passait de l’oncle maternel au fils de sa sœur. Celle-ci est appelée reine-mère en tant que mère du futur roi. Dans le système successoral du Mali, qui est chronologiquement intermédiaire, entre le Ghana et Gao, on rencontre toute la gamme de modes mixtes, comme la transmission de frère à frère. En effet de nombreux facteurs démographiques, économiques, territoriaux et politiques ont poussé à l’évolution en faveur du patrilinéaire mais la prééminence du droit du sang, traditionnel - à savoir comme on disait « c’est le ventre qui fait l’esclave ou le ventre qui fait le prince » - a donné au côté maternel une valeur incontestable.
L’Islam, dans ce processus, est intervenu parfois frontalement, pour la voie paternelle. Par exemple, quand l’Askia Mohammed posa la question au réformateur El-Méghili, mort en 1503, concernant le cas des gens qui n’héritent pas selon le Coran et la Sunna mais de l’oncle maternel. Le jurisconsulte du Touat, répondit de façon précise en distinguant deux catégories et des sous-catégories : premièrement ceux qui n’admettent pas la loi islamique, et qui doivent être traités comme tels, deuxièmement, ceux qui admettent l’Islam mais enfreignent la loi sont subdivisés en deux groupes : a) ceux qui se repentent et changent ; b) les impénitents dont tous les biens doivent être confisqués. Cette jurisprudence qui s’est répandue dans tout le Soudan oriental et central, a nettement accéléré l’évolution en cours sans qu’il y ait une coïncidence automatique entre Islam et succession patrilinéaire puisque les Bambara et les Mossi ont été longtemps réfractaires à l’Islam avec pourtant un système de succession patrilinéaire.
Par ailleurs, certaines options issus des principes coraniques les plus élevés ont été magnifiquement exprimées et appliquées par des guides musulmans comme Ousman dan Fodio professant son idéal du souverain juste, El Imam el Hadj. Un gouvernement doit être fondé sur cinq choses : la première c’est que le pouvoir ne doit pas être donné à celui qui le recherche ; la seconde est la nécessité de la consultation ; la troisième est l’abstention de la violence ; la quatrième est la justice ; la cinquième est la bienfaisance. Ousman dan Fodio était un réformateur africain adepte de la Kadiriya, il avait désenchaîné des musulmans africains, asservis par des rois africains, qui se disaient musulmans. Or El-Hadj Omar Tall était son disciple émérite et son gendre, Kadiriya au départ, formé par les maîtres de l’université Al-Azhar, en plein essor du mouvement rigoriste des Wahhabites, délégué par le Calife du Hedjaz, comme son vicaire au Soudan occidental. Comment un tel homme, Toucouleur, en est arrivé à l’extrémité de s’attaquer à un coreligionnaire ?
C’est qu’au milieu du 19e siècle, l’Afrique était mûre pour de telles entreprises. Les dirigeants étaient tous tiraillés entre les défis de la traite et les menaces de plus en plus grave de l’assaut européen. La traite avait, en général, aggravé le tribalisme et l’instabilité. Profitant de cela, des chefferies dépassaient parfois le cadre ethnique pour s’adapter au nouveau cours des choses. El-Hadj Omar avait constaté à Sokoto que l’Islam était le cadre idéal pour ce genre de rassemblements politico-religieux, plus rapides avec la Tidjaniya. Quand il eût acquis un bon nombre de fusils chez les marchands anglais de Sierra Leone, la tension s’accrût avec ses voisins, même musulmans, tels que ceux du Khasso et l’Almamy du Fouta, qui ira jusqu’à faire appel aux Français pour se protéger contre El-Hadj Omar Tall. Dans ces conditions, « quand l’ordre divin », dit-il, lui commanda « balaie les pays », la logique du pouvoir l’emporta. Prétextant alors que le roi Peul du Macina, musulman comme lui, bien que de la Kadiriya, avait refusé de l’aider lors du siège de Médine contre les Français et qu’il avait accueilli le roi, Amadou de Ségou - pseudoconverti d’après lui - ; influencé aussi peut-être par les théories d’Ahmed Bello, le frère d’Ousman dan Fodio, sur la légitimité de la djihad contre les princes musulmans hypocrites, monarchiques, il envahit le Macina, détruisit Hamdallahi, la capitale, et poussa une pointe jusqu’à Tombouctou en 1862. Deux ans après, il périssait lui-même. Stratège exceptionnel, guide spirituel nourri aux sources de la foi, El-Hadj Omar était comme beaucoup de dirigeants africains ou arabes à l‘époque, pris au piège du système négrier, qui passait inexorablement pour eux tous, presque sans exception, au système colonial, parce qu’il fallait des armes pour avoir des esclaves, il fallait des esclaves pour avoir des armes, même pour se protéger contre les européens. Les coûts humains pour sortir de ce système triangulaire furent importants. La liberté coûte chère, elle coûte tout simplement la vie, des siècles de lutte, des centaines de milliers de vie dans la lutte contre les Européens.
Le monde arabe a bénéficié d’une rente de situation qui, au 16e siècle, avait abouti à des bénéfices mutuels considérables, jusqu’aux empires du Mali, de Gao, du Bornou. Mais cette rente de situation a basculé à Tondibi par le transfert des voies de contact direct de la Méditerranée vers le Sahel Africain, à l’Atlantique et au Golfe de Guinée. Le système triangulaire a débouché sur la colonisation qui, seule, a-t-on prétendu à l’époque, pouvait mettre fin à la traite des Noirs, devenue inutile et même nuisible pour le capitalisme dont elle avait favorisé l’éclosion. Certains Européens sont allés jusqu’à dire, jusqu’à attribuer la traite aux seuls traitants arabes et aux roitelets noirs. Cela est évidemment tout à fait faux. Ces collaborateurs d’un système d’oppression dont le peuple africain était la principale victime, en seraient devenus les principaux coupables.
C’est dans la même veine aussi que dans les années 1970, Kissinger est allé jusqu’à déclarer que l’Afrique ne décolle pas à cause de la hausse des produits pétroliers pratiqués par les pays membres de l’OPEP. Or cette organisation est structurellement islamique, car les deux tiers de ses membres sont des pays musulmans, et contrôlent les deux tiers de l’exportation du brut. D’abord il faudrait tenir compte des bouleversements géostratégiques consécutifs aux deux guerres contre l’Irak et à la guerre d’Afghanistan, et à ce qui ressemble à un début de Troisième Guerre Mondiale entre les intérêts objectifs des pays industrialisés occidentaux, menés par les États-Unis, et des forces mal définis où l’Occident situe de préférence des pays arabes et des tendances radicales du monde musulman. Dans ce schéma parfois fondé sur des paris ambigus, il est difficile de suivre l’orientation et l’évolution du partenariat multiséculaire entre l’Afrique et le monde arabe.
Certes l’aide de l’OPEP équivaut à 1/6e de l’aide totale des pays riches et à 1, 8% du Produit National Brut des pays membres de l’organisation, et même à 10 voire 15 % pour les Émirats Arabes Unis, contre 0, 33% pour les pays occidentaux industrialisés. Mais si l’on sait que 80% de cette aide va à des pays à majorité musulmane, et seulement 6% à des pays qui ne sont ni arabes ni musulmans, on pourrait en conclure faussement qu’il s’agit d’une aide liée à la religion, alors que les bénéficiaires correspondent à un profil objectivement conforme à la définition de pays sous-développé. L’aide arabe et musulmane est à 90% bilatérale. Dans ce cadre-là, l’aide triangulaire fondée sur l’argent arabe, l’équipement européen et la requête chronique des pays africains sans contre-partie d’engagement à caractère religieux ne permet pas d’en inférer des visées religieuses sauf quand il s’agit peut-être d’Organisations Non Gouvernementales. Mais même dans ce domaine, personne n’assimilera automatiquement la construction d’une mosquée, l’appui sanitaire ou la formation professionnelle avec une complicité islamiste. Le recyclage des pétrodollars dans le secteur immobilier occidental, dans les banques, dans les actions de Mercedes Benz, ou dans les entreprises qui dominent l’agro-alimentaire en Afrique, tout cela pourrait éventuellement être interprété plutôt comme une consolidation du système dominant que comme sa subversion. En effet, la croissance dans le système, n’est-elle pas une croissance du système ? N’oublions pas non plus qu’un Africain sur trois est musulman, qu’il y a autant de musulmans, 50%, au Sud qu’au Nord de l’Afrique et que 75% des territoires et de la population des membres de la Ligue Arabe se trouvent en Afrique. Donc aussi bien par le droit du sol que par le droit du sang, et par le droit de l’option religieuse, le monde arabo-musulman se trouve majoritairement en Afrique. Et ce qui profite à l’Afrique, profite donc ipso-facto à la majorité du monde musulman.
Mais du fait que l’essentiel du pétrole se trouve dans les pays non-africains, peut-on dire réciproquement que ce qui profite au Moyen-Orient arabe profite automatiquement à l’Afrique ? Il s’agit là d’une option politique qui a connu une phase d’affirmation et de rayonnement éclatant sous l’égide de dirigeants comme Gamal Abdel Nasser, Ahmed Ben Bella, Houari Boumediene, Kwame Nkrumah, Mamadou Dia, etc. Par ailleurs, en termes de prospectives, peut-on fonder une stratégie politique à long terme sur le pétrole qui est par définition une ressource périssable ? Certaines données ou variables de la stratégie ne sont-elles pas situées en amont ou en aval du pétrole ? Ce n’est pas par hasard que les leaders arabes qui ont été les plus engagés dans les défis africains sont des Algériens, des Égyptiens, des Libyens, des Marocains.
La pierre de touche de l’alliance afro-arabe demeure jusqu’aujourd’hui la position de l’Afrique sur le conflit israélo-arabe et la position des pays arabes sur les conflits inter-africains et les guerres civiles. Sur la question d’Israël, considérons l’absence d’une position consensuelle au départ dans l‘OUA et dans la Ligue Arabe, vu la diplomatie activiste d’Israël dans nombre de pays africains en matière d’assistance technique et de sécurité. Mais du fait des errements d’Israël dans son soutien à l’Afrique du Sud de l’apartheid, à la France colonialiste en Algérie, et son entêtement à conserver les territoires spoliés par la guerre, et cela malgré la médiation de quatre chefs d’État africains, en 1971, la position ambivalente et pragmatique de certains pays africains s’est convertie en une déclaration de solidarité avec la Palestine en 1973, dès le 29 mai, au sommet de l’OUA, au Caire, affirmant que le respect des droits inaliénables du peuple palestinien est essentiel à l’établissement d’une paix juste et équitable au Moyen-Orient. C’était avant le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, et avant la hausse du prix du pétrole par l’OPEP. Cette déclaration adoptée à l’unanimité, accompagnait et était accompagnée par une série de ruptures des relations diplomatiques des pays africains avec Israël, la plus impressionnante étant celle que Mobutu prononça à la tribune des Nations Unies, en affirmant qu’il avait dû, je cite, « choisir entre un pays ami, Israël, et un pays frère, l’Égypte », et il continue en annonçant cette décision à la face du monde, depuis la plus grande ville juive du monde, New York, « je souhaite souligner le fait que le Zaïre ne reviendra jamais sur sa décision et s’acquittera des devoirs de la coopération africaine ». Plus tard, il est vrai, les changements de position en matière de relations diplomatiques seront liés à certains déficits de cohésion, dans les positions des pays membres de la Ligue Arabe, et de l’OUA.
Deuxièmement, les guerres civiles africaines ont été la plupart du temps provoquées par des facteurs internes, mais que des interventions externes arabes sont venues compliquer et aggraver ou au contraire parfois aider à solutionner, à résoudre. L’intervention dans le sens inverse a été observée aussi par exemple quand l’Algérie et le Maroc en conflit ont accepté de se rendre à Bamako pour la médiation du président Modibo Keita en présence du Négus Hailé Sélassié. Ou quand les guérilleros noirs ont été formés par des pays Nord-Africains comme l’Algérie par exemple. Premièrement le conflit Éthiopie-Érythrée a beaucoup motivé les dirigeants arabo-musulmans : en effet, dès 1952, le statut d’autonomie de l’Érythrée était modifié unilatéralement par l’Éthiopie, qui la fédéra à son propre territoire sans auto-détermination. En 1962, ce statut était à son tour supprimé et l’Érythrée intégré à l’Éthiopie. Donc le mouvement nationaliste érythréen réagit, aussitôt soutenu par le Soudan et les autres pays arabes, dans cette guerre civile qui dura plusieurs décennies. Deuxièmement, au Soudan, les sudistes et sécessionnistes, qui avançaient quatre griefs de taille, domination politique et religieuse, discrimination dans l’emploi, apartheid dans les moyens de développement, ont vu la solidarité arabo-musulmane jouer pour les nordistes. Troisièmement au Tchad, par contre, où la Libye intervint à maintes reprises face à l’intrusion française, les motivations et les enjeux, n’étaient pas seulement arabo-religieux mais aussi d’ordre économique et géostratégique.

III. Aujourd’hui : mondialisation et relations afro-arabes
Après ce survol très rapide des rapports historiques entre l’Afrique et le monde arabe, non seulement la logique du casus belli presque structurel devrait être balayée, entre l’Afrique et le monde arabe, mais de façon préventive et prophylactique, tout conflit entre ces deux régions devrait apparaître comme une guerre civile. En effet, dans le monde mondialisé d’aujourd’hui, les pétrodollars seuls ne constituent pas une garantie et ne confèrent pas d’office un statut d’acteur puissant, visible et crédible dans l’histoire. Ce point de vue systémique et géopolitique sous-pèse les pays non seulement à l’aune, à la mesure de la balance commerciale, et des taux statistiques de croissance du PNB, mais à la mesure de la contribution à la valeur ajoutée mondiale, à l’accumulation des produits de la matière grise et à la libération de l’être humain de toute dépendance, de toute sujétion, de toute exclusion. C’est dans ce cadre global que les grands leaders africains et arabes, Nasser, Ben Bella, Kwame Nkrumah par exemple, posaient le problème de la renaissance africaine et du monde arabe. En prenant position dans le monde bipolaire d’alors, de la guerre froide, pour bâtir le tiers monde par le non-alignement.
Mais il nous apparaît qu’aujourd’hui, c’est le vrai monde bipolaire que nous avons, où sont confrontés les mondialisateurs et les mondialisés. En effet, il faut récuser le concept et la pratique du monde monopolaire, comme on dit parfois « le grand village planétaire », qu’on tend à imposer à l’instar de la vision hégélienne comme la fin de l’histoire. Le monde est heureusement multiple et hirsute et heureusement son histoire est sans cesse renaissante. Mais dans la configuration et le rapport des forces en vigueur aujourd’hui, certains sont plus ou moins bénéficiaires et dominants et d’autres sont plus ou moins perdants jusqu’à se trouver presque hors-jeu, « presque » parce que l’histoire ne connaît pas de non-jeu. Pour les Africains et les Arabes, il y a des enjeux à définir dans le monde d’aujourd’hui, lequel foisonne de forces en gestation, dans le triple étage de l’infrastructure, de la mésostructure et de la superstructure. Quel est et quel peut être le circuit de l’argent du pétrole ? Quelle est la portée du fait que les lieux saints de l’Islam se trouvent dans le Moyen-Orient arabe ? Quelles sont et quelles doivent être les relations entre Islam et nations ? Qu’impliquent les concepts de modernité, de réforme, de réveil, de renaissance pour l’Islam aujourd’hui ? Que signifie le fait que les deux tiers des Arabes sont des Africains ? L’alliance entre la Ligue Arabe et l’Union Africaine peut-elle adopter des formes qui donnent une image et une influence plus positives et des Arabes et des Africains dans le monde d’aujourd’hui ? Comment les rapports historiques entre Africains et Arabes peuvent-ils être utiles pour ensemencer et enrichir l’avenir et non le détériorer ? Les modèles almoravides, dont je parlais naguère, ou swahili, ne peuvent certainement pas être répétés. Répétés à l’identique en tout cas. Mais contiennent-ils des principes qui peuvent servir de référentiels ? Dans ce cadre, comment peut-on combiner dans un alliage judicieux mémoire et projet ? Bref, dans un monde où le simple fait d’être un Africain ou un Arabe entraîne une dévalorisation dans l’esprit de beaucoup de gens, ne serait-ce pas l’abomination de la désolation que les damnés de la terre entretiennent des préjugés anachroniques et ridicules ou mortels entre eux-mêmes ? L’Afrique et le monde arabe disposent de deux éléments qui peuvent générer un avenir radieux pour leur jeunesse aujourd’hui sans emploi et qui est irrésistiblement happée, siphonnée, attirée par le niveau de vie et les performances du monde occidental, voire asiatique. Malgré l’exploitation historique parfois injuste et même impérialiste, ils disposent encore de ressources naturelles gigantesques. Ils ont gardé aussi l’attachement aux sources spirituelles. Il reste à nous connaître ; à nous reconnaître. Par une autocritique radicale. Alors, à travers la science et la conscience lucide de soi, il apparaîtra que l’Afrique et le monde arabe ont déjà bien mérité du progrès humain universel mais qu’ils peuvent encore contribuer puissamment à l’instauration d’une mondialisation positive pour la majorité du monde. Quand, dans le moteur de leur auto-développement, ils auront su conjuguer les ressources de la nature et de la science, sans jeter par-dessus bord les sources de la conscience.
Je vous remercie. » (…)

Transcription : Salim Abdelmadjid