Jutta Scherrer, historienne des déchirements européens du vingtième siècle
L'historienne Jutta Scherrer (1938-2025), spécialiste de la Russie et du monde soviétique, laisse derrière elle une œuvre qui éclaire les divisions actuelles du continent européen.
Le 25 août 2025, Jutta Scherrer nous quittait, laissant derrière elle une trace ineffaçable dans le domaine de l’histoire intellectuelle russe et des études culturelles. Pour ceux d’entre nous qui ont eu le privilège de la connaître, comme historienne mais aussi comme amie et mentor, sa disparition laisse un vide immense.
Née en 1938 à Berlin, Jutta portait en elle le lourd passé de l’Allemagne en guerre puis de l’Allemagne divisée. Sa curiosité intellectuelle a été marquée par l’intersection de deux mondes : l’histoire fracturée de sa propre patrie et l’immense espace voisin qu’était l’Union soviétique. Son intérêt viscéral pour la Russie et le monde soviétique trouvait son origine dans la disparition de son père sur le front est, quelque part en Moldavie. Écolière, Jutta Martyn allait à la rencontre de tous les prisonniers rapatriés par les Russes, cherchant son père parmi eux.
Le séjour postdoctoral de son époux, Klaus Scherrer, au Massachusetts Institute of Technology permit à Jutta d’approcher le Russian Research Center de Harvard. Elle commença alors des études avec le professeur Georgij Florovsky, également protopape orthodoxe de Boston, qui lui proposa le sujet de sa thèse sur les Sociétés de philosophie religieuse de Saint-Pétersbourg au début du xxe siècle. Cette thèse fut finalement soutenue en 1973, sous la direction du professeur Werner Philipp au Osteuropa-Institut à la Freie Universität Berlin, grâce à une bourse de la Studienstiftung des Deutschen Volkes.
Le parcours académique de Jutta s’est ainsi caractérisé par un intérêt précoce pour l’histoire sociale des courants intellectuels et culturels russes, mais aussi pour la manière dont la Russie se positionnait face à l’Europe, et comment l’Europe pensait la Russie. Son premier travail sur les cercles religieux-philosophiques a jeté les bases de ses recherches futures. Elle savait, comme peu d’autres, que l’histoire de la Russie est marquée par des visions du monde multiples et contradictoires, des conservateurs aux révolutionnaires. Son parcours académique et personnel l’a conduit enfin à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris où elle eut comme mentor le père Léon Zander. Elle collabora ensuite avec Georges Haupt, dont elle devint la compagne, un historien du socialisme et du marxisme en Europe centrale – lui-même d’origine roumaine – et en Russie. Le décès prématuré de Georges fut une catastrophe majeure dans la vie de Jutta, tout comme la rupture avec un autre grand amour, le poète hongrois János Pilinszky, catholique pratiquant dans un pays communiste.
Élue directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1980, régulièrement invitée au Kennan Institute for Russian Studies à Washington (DC) et à l’Université de Columbia, Jutta Scherrer a formé des générations d’étudiants à la vie intellectuelle et culturelle russe. Elle eut aussi le sens du dialogue avec des personnages antinomiques, Pierre Bourdieu, dont elle n’appréciait pourtant pas La Domination masculine (1998), et surtout Claude Lefort, avec lequel elle eut des dialogues fructueux. En témoignent ses collaborations à leurs revues respectives, Actes de la recherche en sciences sociales et Le Temps présent. Les ouvrages de Jutta les plus célèbres, Requiem für den Roten Oktober (1996) et Kulturologie: Rußland auf der Suche nach einer zivilisatorischen Identität (2003), sont devenus des textes fondamentaux pour tous ceux qui étudient l’intersection entre pouvoir, identité et culture.
Elle a de même éclairé d’un jour nouveau les premiers débats au sein des bolcheviks en publiant la correspondance inédite (1908-1911) entre Gorki et Bogdanov, Gor’kij-Bogdanov e la scuola di Capri (2017). Passionnée par le devenir de la Russie, elle fut un pivot de la Moscow School of Political Studies, fondée par Lena Nemirovaskaïa et son mari Yury Senokossov en 1992, groupe maintenant en exil à Riga. Dans son dernier livre, Baustelle Mensch – Politischer Humanismus in der Sowjetunion und danach: Ein wortgeschichtlicher Essay (2025), elle explore de façon très novatrice la manière dont, des années 1930 à la fin de l’URSS, le communisme soviétique s’appropria le concept d’humanisme pour se légitimer. Travailleuse acharnée, elle termine à la fin de sa vie une postface à l’édition allemande du troisième tome du journal du grand écrivain russe Mikhaïl Prichvine, mais laisse inachevé un essai où elle discute des conceptions de Claude Lefort sur le communisme.
Son influence intellectuelle allait également bien au-delà des milieux académiques, car Jutta était une commentatrice publique régulière de la vie politique russe, écrivant en particulier pour Die Zeit. Conseillant l’Open Society Foundations de George Soros, enseignant dans son Institut de Budapest, elle fut aussi au Conseil scientifique du Historisches Museum de Berlin où elle organisa une exposition confrontant la Vergangenheitsbewältigung (« travail de mémoire ») du nazisme en Allemagne. Elle fut aussi au conseil consultatif de la Fondation Genshagen Für Deutsch-Französische Zusammenarbeit in Europa où elle dîna un soir entre Jospin et Schröder. Jutta mettait en contact ses pairs allemands, français, russes, ukrainiens et moldaves.
Travailler avec Jutta était un privilège. Elle encourageait les jeunes chercheurs à trouver leur propre voie tout en offrant le soutien nécessaire à leur réussite. Esprit vif, elle avait une capacité inégalée à tisser ensemble les fils disparates de l’histoire russe pour en faire un récit cohérent. Mais c’était sa compréhension profonde de la dimension humaine de son travail qui en fit toute son originalité. Bien plus que des exercices académiques, ses travaux étaient des tentatives passionnées de comprendre, non seulement les idées, mais la manière dont ces idées étaient incarnées dans des trajectoires humaines complexes. Jutta n’était pas seulement une historienne de la Russie, mais une historienne des multiples déchirements européens du xxe siècle.
Sa mémoire vivra au travers des innombrables étudiants et chercheurs pour qui elle fut une inspiration. À une époque où l’Europe et la Russie se construisent dans un jeu d’altérités conflictuelles dans l’espoir de renforcer leur cohésion intérieure, le parcours de Jutta nous invite à dépasser ces visions manichéennes pour nous plonger dans les multiples nuances de gris qui caractérisent le grand continent européen, Russie incluse, et les soubresauts violents qu’il connaît à l’heure actuelle.