La métamorphose danoise
L'année 2025 éprouve la solidité du lien transtlantique entre les États-Unis et le Danemark, alors que Donald Trump et JD Vance multiplient les provocations au sujet de Groenland. De quoi faire pivoter le pays nordique, qui s'apprête à prendre la présidence tournante de l'Union, plus nettement vers l'Europe.
Respecter ses alliances, sans céder au chantage. La ligne de crête sur laquelle le Danemark avance depuis le début de l’année se fait chaque semaine plus ténue. Comment réagir aux pressions exorbitantes des États-Unis sans compromettre une coopération vieille de plus de 75 ans ?
Le 22 décembre dernier, Donald Trump annonçait en effet sa volonté d’annexer le Groenland et, depuis, les provocations américaines se sont multipliées. Donald Trump Jr. s’est empressé de venir fouler le sol polaire, riche en ressources minières. Donald Trump père a confirmée à qui voulait l’entendre ses projets expansionnistes et J.D. Vance leur a donné un tour plus concret en se déplaçant à son tour au Groenland. Fin mars, lors de sa visite-éclair finalement confinée à la base militaire américaine de Pituffik, le vice-président n’a pas hésité à accuser le Danemark de n’être pas « un bon allié ». Or si l’intérêt des États-Unis pour le Groenland date déjà du xixe siècle, la virulence que revêt l’impérialisme américain dans la région, en ce début de deuxième mandat Trump, est inédite.
Malaise et tiraillements
Mauvais allié ? La remontrance sonne mal au regard de l’histoire qui unit les deux pays. Membre fondateur de l'OTAN, le Danemark s’est longtemps comporté en partenaire modèle. Depuis 1951, le petit pays de 6 millions d’habitants laisse aux États-Unis tout loisir d’étendre ses installations militaires au Groenland. Il a même engagé son armée auprès des forces américaines en Irak et en Afghanistan, où des dizaines de soldats danois ont été tués.
Ces derniers mois, quand vient l’heure de répondre aux invectives, le malaise danois est donc perceptible. J.D. Vance vilipende le Danemark et sa politique en Arctique ? « Ce n'est pas ainsi que l'on s'adresse à ses proches alliés. Et je considère toujours le Danemark et les États-Unis comme des alliés proches. » La formule du ministre des Affaires étrangères Lars Løkke pourrait prêter à sourire, si l’affaire n’était pas aussi grave. Elle illustre les tiraillements de son pays et, même si la Première ministre Mette Frederiksen a affiché plus de fermeté lorsqu’elle s’est rendue au Groenland, cet embarras ne s’efface pas.
Sa visite a été particulièrement suivie, comme tout ce qui a trait au Groenland ces derniers mois. Les médias, internationaux comme danois, n’ont jamais autant parlé de ce territoire autonome du Danemark et de ses élections législatives en mars.
Mais cette attention accrue s’est aussi portée sur la relation compliquée entre le Danemark et le Groenland. Le passé colonial, marqué par des politiques de « danification » et de stérilisation forcée, refait surface au centre des relations dano-groenlandaises et Copenhague doit faire preuve de prudence. La défense de l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark devient difficile à invoquer alors que l’immense majorité des citoyens et des partis politiques groenlandais s’accordent désormais sur une perspective d’indépendance à plus ou moins long terme.
Ainsi, Mette Frederiksen ne qualifie plus « d’absurde » la volonté de Donald Trump de prendre possession du Groenland, comme elle l’avait fait en 2019, lorsque le locataire de la Maison-Blanche avait esquissé son projet. Elle mentionne maintenant systématiquement le peuple groenlandais et son droit à l’autodétermination lorsqu’il s’agit de tenir à distance les appétits américains. De quoi complexifier encore le numéro d’équilibriste auquel se prête le Danemark.
Le pivot européen
À la confluence des impérialismes américains et russes, le Danemark n’affiche déjà plus les mêmes priorités internationales : il investit massivement dans sa défense nationale et adopte un discours plus européiste. « Acheter, acheter, acheter » : c’est sans ambages que Mette Frederiksen a annoncé la hausse de dépenses militaires prévue en 2025. Représentant 1, 4% du PIB en 2022, le budget de la défense devrait s’élever à plus de 3% d’ici à la fin de l’année, seuil qu’il n’a pas dépassé depuis les années soixante.
Au-delà des chiffres, le Danemark avait grandement désinvesti son outil de défense, se reposant sur l’Oncle Sam. L’invasion russe de l’Ukraine a entraîné un effort de réarmement que l’élection de Donald Trump a encore intensifié. Pour pallier ses manques, le Danemark avait déjà acheté 27 avions F-35 américains et envisage d’en commander d’autres. Faut-il voir là une autre précaution pour ne pas froisser les Américains ou une décision guidée par une logique militaire d’interopérabilité ? Probablement les deux à la fois. Mais outre ces achats, il faut souligner l’acquisition de missiles français Mistral 3 et de blindés finlandais, dévoilée à l’occasion de la visite d’État danoise en France au début du mois d’avril. Ce partenariat noué avec des acteurs européens concrétise le repositionnement stratégique du pays nordique.
Guerre en Ukraine et nouvelle présidence de Donald Trump ont agi comme des catalyseurs. Le Danemark a troqué son penchant eurosceptique et atlantiste pour une approche largement pro-européenne. À l’été 2022, deux tiers des électeurs danois ont voté pour lever l’option de retrait de la politique de sécurité et de défense commune de l’Union. Cette même année, les Danois désirant le renforcement de la défense dans l'UE étaient estimés à 45% selon un sondage réalisé pour le think tank danois Europa. En mars 2025, ils sont 82% à exprimer ce souhait d’après la même étude.
De l’opinion publique jusqu’à ses dirigeants, le Danemark veut s’impliquer davantage. Et la première ministre Mette Frederiksen personnifie ce changement de cap. Au début de son mandat en 2019, durant les négociations sur le cadre financier pluriannuel pour la période 2021-2027, elle se bat aux côtés des autres États frugaux, la Suède, l’Autriche et les Pays-Bas. Tous azimuts, ils s’opposent à la hausse des contributions nationales au budget de l’Union. « Gak », comprendre « n’importe quoi » ou « insensé » en danois : le mot de Mette Frederiksen pour décrire ces dépenses supplémentaires est fort. Son attitude lui vaut alors d’être perçue comme la première ministre « la plus eurosceptique de l’histoire du pays ».
Cinq ans après, le vocabulaire et la vision ont évolué, lorsqu’il s’agit d’évoquer de nécessaires « investissements » ou le recours à la « dette commune ». Libertés nouvelles au chapitre de l’orthodoxie budgétaire qui colle à l’image du pays. Le chaos géopolitique ambiant a balayé la frugalité danoise et Mette Frederiksen milite même pour un réarmement communautaire d’envergure, dénonçant la « naïveté » de l’Europe face à la menace russe.
Les déclarations sont claires et le Danemark gagne en crédibilité sur la scène européenne. Désormais, les autres États membres de l'Union prennent acte de ce « pivot européen ». Le 18 mars 2025, à la veille de la présentation du livre blanc sur la défense européenne, qui détaille les orientations du plan pour « réarmer l’Europe », Ursula von der Leyen se trouvait d’ailleurs à Copenhague. La présidente de la Commission y a soutenu le Danemark et le Groenland, tout comme la nécessité de mobiliser 800 milliards d’euros pour la sécurité européenne.
Sa visite surprise intervient alors que le Danemark s’apprête à prendre la présidence tournante de l’Union européenne. Qu’elle soit contextuelle ou traduise un réel changement d’identité du Danemark, cette idylle est mise en scène au meilleur des moments. À partir de juillet 2025, la présidence tournante danoise encadrera les négociations entre partenaires européens. La politique de sécurité et de défense commune et le budget de l’UE pour 2028-2034 seront au centre des discussions. Cette présidence permettra d’éprouver la nouvelle attitude du Danemark car, plus que jamais depuis son intégration en 1993, le Danemark donne aujourd’hui le sentiment d’adhérer réellement à la construction européenne.
Conversation le 2 avril 2025, avec Astrid Nonbo Andersen, chercheuse à l’Institut danois d’études internationales.
Sondage de l’institut Verian, en mars 2025, pour le think tank Europa.
Conversation le 3 avril 2025, avec Christophe Parisot, l’ambassadeur de France au Danemark.