Crédit : Canva
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Rêves d’Europe et haine de l’étranger

Alors que l’extrême droite ravive la haine de l’étranger et que le gouvernement instaure la préférence nationale, il faut rappeler que les migrants sont avant tout des personnes qui fuient la guerre et refusent l’avilissement des dictatures. Convaincues par un modèle où prévaut la dignité, elles finissent maltraitées par cette même Europe dont le rêve les a séduites.


Quand dans notre pays survient un épouvantable fait divers, l’autrice de ces lignes est angoissée à l’idée que le suspect ait à voir avec le champ de l’immigration, ne serait-ce qu’imaginairement, à cause d’un front un peu basané. Lorsqu’il s’agit d’un Français pur sucre de teint, auteur d’un féminicide, d’un inceste ou d’un autre crime répugnant, tous assez récurrents dans notre pays, nulle droite extrême ne se plaint d’une menace sur l’identité nationale, ni ne monte au filet pour hurler à la mise au ban de la nation de ces criminels bien de chez nous. Mais quand l’auteur des faits est lié à la migration au sens large et que, de plus, le crime relève du terrorisme islamique, bien sûr absolument infâme, c’est alors que les droites extrêmes et dures se ruent, bave aux lèvres, sur leur barbaque préférée et se livrent sur les écrans à une désinformation féroce, tendant à établir une corrélation entre migration et hausse de la criminalité. Raviver la haine de l’étranger, cette constante anthropologique aussi ancienne que l’hospitalité, c’est du velours pour eux, mais cela suppose une ignorance crasse. Menton levé, œil étincelant, les défenseurs de la France en appellent à un durcissement législatif supplémentaire des conditions d’accueil des migrants et, en ce triste mois de novembre 2023, déjà plein de fureur et de sang, notre bureaucratie législative joue sa modeste partie dans la fabrication de l’enfer d’autrui.

Certes, il est possible qu’un djihadiste se déguise en migrant pour venir ici fomenter des crimes horribles ; il est fort plausible qu’un triste sbire du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie joue l’opposant persécuté pour venir chez nous espionner et pourrir le jeu des démocraties ; et il est vraisemblable que l’adolescent sombre, issu de la quatrième génération de l’immigration, voit sa psychose privée flamber jusqu’au crime, sous l’emprise du fanatisme religieux. Comment prévoir les cas individuels dangereux ? Avant de glisser sur la pente démagogique de la répression, c’est tout un travail d’intelligence en réseau que les services de l’État chargés de la sécurité nationale assurent dans l’ombre et en amont : la prévention des attentats est d’autant plus invisible qu’elle est souvent réussie. Mais on ne pourra que très difficilement tout déjouer, même avec des lois plus fanatiques que leurs cibles. Est-ce une raison pour valider le lien que la droite veut mettre en place entre crime et migration ?

La grande majorité des populations qui tentent de venir en Europe quittent des pays où le cumul des facteurs économiques (misère) et politiques (dictature, guerre) rend leur vie quotidienne impossible. Si les guerres sanglantes et coloniales peuvent chasser de chez elles des millions de personnes qui ne rêvent que de retour, ce sont surtout des pays non démocratiques qui sont les viviers permanents des migrations en temps de paix, comme l’Afghanistan, l’Érythrée, la Russie, la Tchétchénie, la Syrie, le Soudan, etc. L’absence de résolution des conflits qui ont chassé des populations entières de chez elles comme la non-démocratisation des dictatures empêchent les retours « chez soi » dans les moyen et long termes, et le nombre d’étrangers s’accroît singulièrement sur la planète.

On ne peut ici retracer toutes les situations infernales par lesquelles certains êtres humains sont enfermés dans une vie de cauchemar pour des raisons historiques et politiques qui ne dépendant pas d’eux. Et notre présent, tant politique que climatique, ne semble pas aller dans le sens d’une diminution historique de l’urgence tragique qui pousse au départ tant de personnes.

Mais, parmi toutes les raisons de partir, cette coupure si grave de la ligne de vie, il ne faut pas oublier le refus de collaborer à ce à quoi un régime dictatorial oblige ceux et celles qu’il maintient sous sa botte, sans qu’ils ou elles soient des figures d’une opposition politique bien définie. Même dans les milieux les plus modestes, voire misérables, ce sont ceux qui acceptent le moins le système de veuleries qu’imposent les dictatures qui décident de partir, car toute tyrannie, au travers des corps qu’elle opprime, dévore les âmes. Une longue expérience des foyers, lieux de migration, et autres tentes bleues m’a permis de rencontrer bien des personnes venues de loin et jamais oubliées depuis. Et l’ethnologie, la plus modeste des sciences sociales, mais la plus extraordinaire en tant qu’aventure de vie et expérience de pensée, me conduit au même constat, qui ne doit rien aux idéologies idéalistes d’un vieux gauchisme hors sol. Parmi les migrants, il y a aussi ces personnes, issues de milieux très défavorisés (les autres sont souvent parties plus tôt, dans de meilleures conditions et avec des points d’arrivée), qui, sans en faire un message quelconque, ne supportent pas l’avilissement qu’impose une dictature dans chaque segment de vie réelle des dominés. Ce sont des figures de résistances subjectives profondes, mais sans idéologie – un simple refus venu des tripes. Ils ont aussi perçu (rarement dans des livres, mais au visionnage de la moindre série ou reportage sur écran) que les valeurs occidentales de démocratie minimale avaient du sens et offraient une perspective de vie différente. Ils ont compris que la caractéristique sociale des démocraties politiques, toujours imparfaites, est une plus grande liberté et dignité des vies les moins privilégiées en leur sein. Ils partent donc vers les frontières européennes.

Ce sont ceux qui acceptent le moins le système de veuleries qu’imposent les dictatures qui décident de partir.

Comment l’Europe, bien marrie d’être chassée actuellement par des États qui lui tournent le dos, traite-t-elle ceux qui, au sein de ces mêmes États, la chérissent en tant que rêve d’une vie possible, différente peut-être économiquement, mais surtout en matière de liberté et de dignité, thèmes récurrents des grandes manifestations historiques contre les dictatures lors des printemps arabes et ailleurs depuis le début des années 2010 ?

Il y a mille lignes de vies, de situations particulières et, bien sûr, aussi de tristes sires et de drôles de types parmi les migrants. Mais il me semble que la part d’entre eux qui refusent la laideur morale d’un système est la plus importante. Est-il pensable qu’un tel cauchemar les attende autour et au sein de cette Europe dont ils ont choisi les valeurs au prix de leur sang ?

Leurs récits de voyages dessinent une forme de vie propre à chaque parcours de migration, qui reste comme illisible et non comprise dans sa réalité tragique. Un jour, de grands films en restitueront la vérité à des spectateurs en larmes : nous serons leur « jadis », dont la sauvagerie sera impossible à accepter, comme le « jadis » des femmes brûlées vives comme sorcières est impossible à comprendre aujourd’hui. En effet, ces récits de voyages de tant de migrants rêveurs d’Europe sont impossibles à lire tranquillement : volés, traqués, emprisonnés, torturés, violés, trompés, assassinés en mer et en montagne par un système criminel que nul texte juridique n’a perçu ni qualifié encore, victimes de régimes contre lesquels l’Europe se bat, ils se retrouvent in fine maltraités par elle. D’un côté l’Europe fabrique des lois contre ceux qui installent l’injustice comme norme, mais elle accepte de l’autre que des groupes politiques rétrogrades construisent la haine collective des migrants par un travail de propagande tordu et venimeux, qui les offre en pâture aux vieux racismes postcoloniaux toujours rémanents, sous la forme d’une haine d’époque : celle de l’immigré.