Le jeu de la droite vu d'Allemagne
Face à la montée des discours de droite et d’extrême droite en Allemagne, un livre intitulé Parler avec des gens de droite propose de sortir du piège consistant à réagir à la provocation par l’indignation. Car entrer dans le « jeu de la droite » empêche la gauche de développer une vision d’avenir pour la démocratie.
Comment parler des développements politiques que connaissent nos sociétés aujourd’hui ? Il me semble éclairant de distinguer schématiquement deux possibilités. Soit on parle à partir de son propre positionnement politique. Si on est de gauche, le monde se peuple alors de « réactionnaires », de « gens d’extrême droite » et de « fascistes », face à « nous », qui les combattons. Si l’on n’est pas de gauche, voire « de droite », le monde se peuple différemment. On y rencontre des « wokistes », des « progressistes » et des « islamo-gauchistes » que « nous » combattons. Un écrit, aussi savant soit-il, est une prise de position politique partisane dès lors qu’il recourt à ce vocabulaire. Il reproduit des catégories qui dominent le discours médiatique à gauche et à droite.
La seconde possibilité consiste à adopter un point de vue extérieur sur le discours politique, et à l’analyser à travers un vocabulaire qui ne copie pas celui des médias. Une telle analyse ne se veut pas partisane. Elle décrit des mécanismes à l’œuvre dans nos discussions politiques pour nous ouvrir la possibilité de mieux en maîtriser les effets. Elle peut également nous conduire à vouloir sortir de ces mécanismes bien rôdés dans nos propres interventions dans le débat public. C’est une analyse qui a pour but de nous conduire à une meilleure intelligence de notre situation historique et politique en décrivant les mécanismes qui l’animent. Elle peut trouver son ancrage dans un camp politique, mais elle refuse d’en reproduire servilement le discours et le vocabulaire. Il s’agit alors de proposer une analyse au service de la chose intellectuelle.
Pour savoir si une analyse politique opte pour la première ou la deuxième possibilité, il est particulièrement utile de l’interroger sur deux points. Tout d’abord, il s’agit de savoir si l’analyse adopte systématiquement le point de vue d’un groupement politique spécifique. Si c’est le cas, vous disposez d’un bon indice qu’il s’agit d’une prise de position qui se range dans un camp partisan. Pourquoi ? Parce que notre monde est complexe et si vous réfléchissez librement sur lui, il est improbable que vous arriviez toujours aux conclusions qu’a déjà adoptées un courant politique structuré. En second lieu, on peut aisément déterminer le degré de dignité intellectuelle que l’auteur accorde aux positions politiques qu’il analyse. S’agit-il de les dénoncer parce qu’elles ne sont pas les nôtres ? Ou s’agit-il de les comprendre parce qu’elles font partie du monde politique que nous habitons en commun ? L’auteur partisan vous donnera toujours une description condescendante du mal et de la bassesse de l’adversaire (« des gens malveillants animés par leurs passions »). L’auteur transpartisan proposera au contraire une analyse des raisons qui animent les adeptes d’un camp politique et qui font que leur courant arrive à s’inscrire durablement dans notre réalité politique. Car il sait que la raison ne se situe pas dans un seul camp politique. La situation globale a ses raisons que la raison partisane ignore.
Les règles du jeu de la droite
Le livre qui inspire la présente contribution se range dans ce second camp. Il est paru en 2017 en Allemagne et vient d’être réédité dans une version de poche augmentée de quelques chapitres. Ses auteurs sont un historien (Per Leo), un juriste (Maximilian Steinbeis) et un philosophe (Daniel-Pascal Zorn). Leur ouvrage s’intitule Parler avec des gens de droite1. Il s’agit selon moi d’un livre qui, dans sa réédition de 2025, jette une lumière éclairante sur l’évolution du discours de la droite en Allemagne. Mais avant d’en discuter les thèses, il convient de mettre en garde le lecteur français. En Allemagne, le seul courant politique important qui se targue d’être de droite est l’Alternative für Deutschland (AfD). Les chrétiens-démocrates ne se présentent pas, dans leur discours, comme une force politique de droite. Ils se positionnent plutôt au centre et se démarquent des « démagogues » de droite. Quand nous parlerons des « gens de droite » dans ce texte, il faut alors lire « d’extrême droite ».
Commençons par une analyse de la première édition de ce livre, qui avait donné lieu à un débat médiatique considérable à l’époque. Que nous disent les auteurs ? Tout d’abord que leur livre n’est pas un livre de conseil. Il ne nous apprendra pas dans les détails comment parler avec des gens de droite. Il ne nous enjoint pas non plus de parler avec tous les gens de droite. Mais il nous propose de réfléchir un peu avant que nous opposions une fin de non-recevoir à toute prise de parole qui vient de ce camp (ou se trouve rattachée à ce camp par des observateurs « vigilants »). Pourquoi réfléchir ? Parce que réfléchir nous permet de nous défaire de nos réflexes et de nous demander si ces réflexes ne font pas aujourd’hui plutôt parti du problème que de sa solution.
Car nous avons, selon les auteurs, un problème. Et ce problème est avant tout un problème d’ambiance politico-médiatique, qui se caractérise par deux traits : l’irritabilité et le conformisme2. Devant nos yeux se déroule de jour en jour un théâtre qui met en scène des contenus variés, en les présentant selon des schémas convenus (« les bons contre les méchants », « l’oppression contre la liberté », etc.). Imaginons maintenant que cette manière de présenter les choses vous énerve. Que pouvez-vous faire ? Vous pouvez provoquer. Vous pouvez dire : « Hitler était avant tout un communiste et donc de gauche. » Que se passera-t-il alors ? Rappelons que l’ambiance politico-médiatique se caractérise par son irritabilité. Il y aura donc un grand haro, on vous taxera d’être « nazi » et de relativiser les horreurs commis par le Troisième Reich. Qu’avons-nous appris une fois que la tempête s’est calmée ? Rien. Nous n’avons assisté à aucune discussion politique, mais à un spectacle convenu. Quelqu’un provoque ; la « majorité raisonnable » le réprimande et le remet à sa place (ou l’ostracise si elle en a les moyens). Le provocateur peut alors se présenter comme « victime » du discours dominant des « élites ». Ce qui lui assurera les sympathies politiques des gens qui se sentent, eux aussi, exclus du discours politico-médiatique dominant.
Nous nous trouvons donc face à un jeu politique que les trois auteurs appellent le « jeu de la droite3 ». Qui joue à ce jeu ? Nous tous. La droite, la gauche et tous ceux qui se rangent quelque part entre les deux. Être de droite veut dire assumer un rôle clairement défini par les règles du jeu : celui du provocateur. Mais, comme il est bien connu, jouer au provocateur tout seul n’a pas de sens. Il vous faut quelqu’un qui veut bien jouer le jeu de la droite avec vous. Il vous faut des gens de gauche (ou du moins des gens qui ne sont pas de droite ). Ces gens doivent, encore selon la règle du jeu, s’indigner devant ce que vous avez dit. Vous pouvez alors adopter le troisième rôle défini par le jeu, celui de la victime dans laquelle se reconnaissent vos partisans présents et à venir. La partie est alors terminée. Si nous avons, tous ensemble, bien joué au jeu de la droite, nous avons créé une énorme querelle médiatique, qui monte en température pour ensuite refroidir et tomber dans l’oubli. Le provocateur peut alors recommencer une nouvelle partie en comptant sur nous. Car nous ne pouvons pas ne pas jouer selon les règles : il faut réprimander celui qui provoque avec ses mots « de droite ».
Si nous avons, tous ensemble, bien joué au jeu de la droite, nous avons créé une énorme querelle médiatique.
Nos trois auteurs proposent un terme technique pour désigner cette activité de provocation de la droite : « faire le connard 4 ». Celui qui fait le connard peut compter sur les gens de gauche pour se scandaliser devant ce qu’il vient de dire. Les gens de gauche parlent donc avec les gens de droite, mais ils le font selon un schéma convenu : celui de l’indignation. La question que posent alors les trois auteurs est simple : pourrions-nous parler autrement avec les gens de droite pour éventuellement sortir du « jeu de la droite » (car avouons-le : on s’en lasse rapidement) ? Leur réponse est positive : oui, cela est possible. Il suffit de se défaire de ses réflexes et de ne pas simplement s’indigner devant ce que disent les « gens de droite ». Car ces gens sont bien là et ils ne vont, pour le moment, pas disparaître. Au contraire, leur nombre grandit continuellement. Si l’on ne veut pas finir par ostraciser une grande partie de la population de nos démocraties, il va falloir commencer à parler autrement avec ces gens. Mais comment ?
En leur disant d’arrêter de « faire le connard » et d’accepter d’entrer dans un échange suivi. Selon nos auteurs, le jeu de la droite se caractérise effectivement par la faculté des « connards » de sauter du coq à l’âne. Dès que vous leur posez une question pour leur demander des précisions sur une de leurs propositions, ils vont commencer à parler d’autre chose. Demandez à un connard ce qu’il entend exactement par « remettre l’État de droit à sa place » et il vous répondra que vous devez être aveugle pour ne pas voir la menace que présentent les terroristes islamistes pour notre société. Si on veut sortir du « jeu de la droite », les gens de droite doivent alors avant tout être prêts à détailler leurs revendications politiques. Pour les aider à le faire, les gens de gauche devraient arrêter de jouer leur jeu. Ils ne devraient plus se scandaliser devant les provocations de la droite mais les ignorer. Et accepter de discuter avec la droite lorsqu’elle présente clairement ses propositions et consent à en débattre avec ses opposants politiques. Sans indignation.
Pourrait alors commencer un nouveau jeu : celui du débat controversé sur le visage que nous souhaitons donner à nos démocraties dans l’avenir. Car avouons-le, la gauche, ou du moins celle « de gouvernement », n’a pas, dans les décennies passées, brillé par ses analyses tranchantes du présent et ses propositions novatrices pour l’avenir. Elle s’est, au contraire, de plus en plus cantonnée à une défense du status quo et de l’acquis. Et voilà que nous réalisons que la gauche, donc « nous », si vous voulez, a aussi quelque chose à gagner en sortant du jeu de la droite. Car une discussion soutenue avec les diverses droites qui peuplent notre paysage politique la forcera à réfléchir sur ses propres propositions politiques. Il n’y a plus grand chose qui va de soi dans un monde démocratique marqué par l’essor de figures comme Trump, Musk ou Milei. Et c’est peut-être tant mieux, car c’est ce qui allait de soi qui nous a conduits dans le marasme présent.
Pour terminer, revenons à nos trois auteurs allemands. Que nous disent-ils huit ans après la parution de leur livre ? Ont-ils pu infléchir le discours et contribuer à un débat plus sain entre la droite et ses adversaires ? Selon eux, ce n’est pas le cas. Ils n’ont pas réussi à « rendre la société un peu plus intelligente5 ». Au contraire, le prétendu jeu de la droite s’est transformé en un jeu de la provocation généralisée joué par un éventail d’acteurs de plus en plus large. Car le jeu de la provocation marche à merveille dans un débat médiatique qui s’est transformé en caisse de résonance de « scandales » nés sur les réseaux sociaux. Le jeu de la provocation crée de l’attention et c’est l’attention que cherche à accaparer le discours médiatique. Peu importe qu’il soit néfaste pour le débat politique, pourvu que nous y prêtions attention. Le spectacle vain remplace alors le débat sur ce qui compte.
Pas de combat sans débat
À quoi ressemblerait maintenant un monde démocratique qui fonctionne ? Il connaîtrait une pluralité de courants politiques qui sont engagés dans un débat de fond sur ce que nous voulons faire de notre liberté. Il ne suffit pas de défendre « la démocratie » contre ses ennemis prétendus ou réels. Il faut savoir convaincre une majorité de citoyens du bien fondé de ses propositions. Et l’essor de la droite donne justement à la gauche la possibilité de développer une vision convaincante d’une politique à venir. Certes, il ne s’agit que d’une possibilité parmi d’autres. Mais si la gauche échoue à la saisir, elle ne peut en rendre coupable la droite, qui continuera alors son ascension. Le déclin de la gauche, comprise au sens large d’une force politique qui propose une vision émancipatrice pour l’avenir, n’est pas d’abord la faute de la droite qu’elle cherche à combattre de toutes ses forces. Il se peut au contraire que la force avec laquelle la gauche défend « notre démocratie » ne soit que le cache-sexe qu’elle enfile pour masquer son manque d’idées pour façonner l’avenir de cette même démocratie. Son travail acharné sur le négatif ne serait alors rien d’autre que le résultat de l’épuisement de son imaginaire politique concernant un avenir meilleur.
Résumons. Nous sommes partis de la distinction entre analyses partisanes et transpartisanes de la situation actuelle de la démocratie. Nous avons ensuite présenté un exemple d’analyse intellectualiste venu d’Allemagne. Pour les auteurs de Parler avec des gens de droite, il ne s’agit pas de prendre position face à la montée de la droite. Ils préfèrent analyser les mécanismes d’un jeu qui s’instaure dans le monde politico-médiatique et que la droite joue à merveille – non sans l’aide d’une certaine gauche qui préfère la vigilance et la dénonciation au débat d’idées. Les auteurs nous proposent alors – que nous soyons de gauche, de droite ou du centre – de sortir de ce jeu dont le grand perdant est le débat démocratique. Certes, il existe des énoncés aberrants qu’on ne saurait discuter. Mais la plupart des choses que dit « la droite » – fût-elle extrême – sont discutables dans le sens plein du terme. On peut ne pas être d’accord avec ces propositions, mais on peut les discuter tout en les combattant politiquement. De la droite on exigera uniquement qu’elle accepte de débattre sur le fond de ses idées et de participer à une vraie discussion sur l’avenir de nos sociétés. Et de la gauche on espérera qu’en s’affrontant à la droite sur le terrain des idées, elle réussira à ravitailler son propre arsenal doctrinaire. Car une gauche qui a pour seule vocation de défendre le status quo de « notre démocratie » contre la droite paraîtra rapidement moins intéressante à nos concitoyens en recherche de projets politiques pour une société meilleure que ses adversaires de droite. Et toute personne attachée à la démocratie devrait se réjouir de la réouverture du débat politique de fond. S’y plonger lui permettra de mieux définir son propre positionnement politique et de mieux comprendre les diverses lectures de notre situation historico-politique qui s’affrontent aujourd’hui. C’est dans ce combat d’idées que vont devoir se définir les gauches et droites à venir, loin des cris à l’exclusion qui résonnent encore aujourd’hui.
- 1. Per Leo, Maximilian Steinbeis, Daniel-Pascal Zorn, Mit Rechten Reden. Ein Leitfaden, Klett-Cotta, Stuttgart, 2025.
- 2. Op. cit., p. 27.
- 3. Op. cit., p. 42. Plus précisément le « jeu de langage de la droite », en référence à Wittgenstein.
- 4. L'expression utilisée en allemand est « sich arschlochhaft verhalten ».
- 5. Op. cit., p. 233.