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Le fantasme de l’Un

Pourquoi la Chine est totalitaire

Sous Xi Jinping, le fantasme totalitaire se manifeste par une centralisation du pouvoir (transfert des prérogatives de l’État vers le Parti, réduction du pluralisme, culte de la personnalité) et un contrôle sans faille exercé sur la société (répression des organisations citoyennes, internement au Xinjiang, surveillance numérique). Les réseaux sociaux, néanmoins, restent un puissant catalyseur de l’indignation publique.

Le terme de totalitarisme est aujourd’hui peu présent dans les discours scientifiques sur la Chine. Les raisons en sont multiples. Elles sont souvent d’ordre diplomatique et pragmatique, mais tiennent aussi aux usages polémiques du concept et à ses manipulations politiques. L’instrumentalisation politique du concept, notamment pendant la période du maccarthysme aux États-Unis, a puissamment contribué à le marginaliser au sein du débat académique. Le terme de totalitarisme fait peur et semble archaïque, trop rapidement attaché à une page d’histoire qui se serait refermée avec le xxe siècle.

Nous nous intéressons ici avant tout aux arguments des chercheurs qui s’opposent au qualificatif de totalitarisme et qui nous semblent de deux ordres : d’une part, la prégnance d’idées reçues sur le totalitarisme et, d’autre part, le manque de perspective diachronique, qui empêche de voir l’évolution du régime chinois et en particulier la réduction drastique du pluralisme depuis l’ère Hu Jintao-Wen Jiabao (2002-2012), voire jusqu’au premier mandat de Xi Jinping (2012-2017).

Le concept de totalitarisme, tel qu’il est envisagé par Claude Lefort comme fantasme de l’Un, fournit un autre éclairage de la dynamique du Parti communiste chinois, qui se pose comme le garant indispensable d’une société unie, tout en pointant le décalage entre l’intention du pouvoir et la réalité empirique. Déterminer si un régime est totalitaire revient donc à rendre compte du processus de resserrement des espaces de la société et de l’État absorbés progressivement par le Parti et son chef suprême. De ce point de vue, le totalitarisme n’a cessé de progresser en Chine depuis la prise de pouvoir de Xi Jinping.

Un concept dépassé ?

C’est souvent la persistance du conflit et la capacité de négociation de la population chinoise qui sont mises en avant pour refuser le qualificatif de totalitarisme. Associant ce concept aux écrits de Hannah Arendt ou de George Orwell, qui lui ont donné une dimension apocalyptique, certains chercheurs assimilent le totalitarisme à un « parti monolithique », « une société écrasée1 » ou encore « l’organisation massive d’individus atomisés et isolés » qui ambitionne de « (re)modeler fondamentalement sa société selon son idéologie, dans un climat de violence policière qui touche la totalité de la vie de tous les individus2 ». En somme, ce qu’évoque le concept de totalitarisme chez ces auteurs, c’est la capacité du régime à exercer un contrôle total sur la société et les individus, « y compris dans les domaines de l’intime et de la vie privée », au point de « détruire [toute] réalité humaine et les structures sociales3 », toute capacité d’agir contre l’injonction du pouvoir.

Les travaux de l’histoire sociale ont cependant largement démontré que les sociétés totalitaires n’ont jamais été des sociétés entièrement démunies face à l’oppression. L’Union soviétique comme l’Allemagne nazie n’échappèrent pas aux mouvements de grève4. Le pluralisme n’a jamais complètement disparu. Des interprétations multiples de ce que devaient constituer le nazisme, le communisme ou le fascisme italien ont coexisté au sein d’un même régime5. Les régimes fascistes ont dû tolérer les protestations des Églises jusqu’au dernier instant6. La terreur fut également à géométrie variable dans l’histoire de ces régimes, à la fois chronologiquement (ils alternèrent entre des phases de purge et des phases d’accalmie, ce qui fut particulièrement visible dans le cas de l’URSS) et spatialement (les campagnes allemandes furent nettement moins affectées par la montée du nazisme). Les sociétés totalitaires n’étaient pas atomisées, mais elles transformèrent les rapports sociaux en profondeur7. Les effectifs de la police ne permettaient pas un contrôle total de la société, le rouage principal du système terroriste étant actionné par les dénonciations entre citoyens8. L’État de droit a également coexisté avec l’état d’exception, certains juifs ont ainsi réchappé de justesse à l’internement grâce à la justice allemande9. Les régimes totalitaires furent bien plus souples et divers que leur image d’Épinal.

La pensée de Claude Lefort permet de revenir au concept de totalitarisme tout en prenant en compte cet apport. Lefort définit le totalitarisme comme le fantasme de l’Un. Il peut se comprendre comme le fantasme de la fusion du pouvoir, du savoir et de la loi dans une instance unique, qui entend donner à la société son unité non plus simplement symbolique mais aussi réelle10. Ce qui est visé, c’est la disparition du conflit social (qui n’a plus lieu d’être parce que la société est réputée unie) et donc la dénégation des différences. Le fantasme de l’Un entretient l’idée d’une société transparente à elle-même qui serait capable de modifier et de contrôler chacun de ses rouages. Il en va néanmoins tout autrement de la réalité empirique. Pour Lefort, le régime totalitaire produit inévitablement des conflits, en dépit de son discours11. Lorsqu’il est question de totalitarisme, il ne s’agit donc pas de chercher une société entièrement à la solde d’un parti unique (cela n’arrivera jamais, c’est le fantasme du parti au pouvoir), ni même de toutes les composantes de ce parti à l’égocrate. Il s’agit au contraire de trouver les éléments qui indiquent à la fois l’existence d’un tel fantasme, la mise à disposition des moyens pour y parvenir, et le degré de resserrement des espaces de la société civile et de l’État absorbés progressivement par le parti et son chef suprême.

La mainmise

Ce fantasme se manifeste d’abord par une recentralisation du pouvoir et un transfert des fonctions de l’État vers le Parti sous l’autorité de Xi Jinping désigné comme « noyau dirigeant ». Onze commissions centrales ont été créées, toutes présidées par Xi, pour contrôler directement des domaines jugés stratégiques pour la sécurité de l’État, enlevant de ce fait la gestion des affaires étrangères, d’Internet, des affaires religieuses, de la sécurité nationale, de l’économie et des finances, etc., aux administrations et aux ministères. Tous les échelons administratifs, du ministère au comité villageois, ont été méthodiquement unifiés avec les comités du Parti à l’échelon correspondant au point que le dirigeant du Parti est aussi le dirigeant de l’administration. L’idéologie du Parti pour la nouvelle ère renforce encore le rôle de Xi et l’autorité indiscutable de la direction centrale du PCC : le Parti dirige tout, et Xi dirige le Parti12.

Le pluralisme politique au sein du Parti a été drastiquement réduit. La campagne anti-corruption, périodiquement relancée, a permis à Xi Jinping d’éliminer tous ses ennemis politiques et de considérablement réduire le factionnalisme. Elle contribue à entretenir la peur parmi les cadres, décourageant la critique, même modérée, et donc le débat au sein du Parti13. Xi a réussi à créer un empire personnel en systématisant le clientélisme et en exigeant une loyauté sans faille envers sa personne. Cela a permis à sa clique, minuscule au début de son règne, de devenir la faction dominante au sein du Parti14. On assiste également au retour à un léninisme dur, là où Hu Jintao avait insisté sur la « démocratie intra-parti ». Des mesures, comme l’introduction d’un degré limité de compétition dans les élections internes au Parti ou la soumission des décisions du Parti au vote des cadres, ont été révoquées au profit du renforcement du contrôle de la direction sur les échelons inférieurs.

Xi Jinping s’appuie sur sa faction pour orchestrer un culte de la personnalité sans précédent depuis Mao. Sa « pensée » a été introduite dans la constitution du Parti dès la fin de son premier mandat, alors que Mao et Deng avaient dû attendre la fin des leurs avant que leurs contributions théoriques n’atteignent un tel statut. Ses portraits sont accrochés partout. Pas une journée ne se passe sans que les unes des journaux ne se fassent l’écho de ses déplacements, discours, accomplissements ou qu’elles associent son maintien au pouvoir à la « renaissance de la grande nation chinoise ». En avril 2022, les responsables du Parti de la province du Guangxi ont proposé un nouveau slogan : « Toujours soutenir le chef, défendre le chef et suivre le chef. » En écho au « petit livre rouge » de Mao, ils ont également publié une collection de poche de citations de Xi et invité les citoyens à mémoriser son contenu.

Le fait même que Xi ne cesse d’insister sur la loyauté des cadres du Parti indique qu’il ne peut s’en assurer. Nous ne connaîtrions pas la réalité des camps au Xinjiang si des documents administratifs faisant état de leur mode de fonctionnement n’avaient pas fuité. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, seul le Premier ministre Li Keqiang, qui ne briguera pas de troisième mandat, ose encore contester le bilan du président, notamment en matière de lutte contre la pauvreté. Le temps est loin où des cadres du Parti et de l’administration unissaient leurs voix pour dénoncer, dans une lettre ouverte, la concentration excessive du pouvoir dans les mains de Xi Jinping et demander sa démission, comme lors de la session de l’Assemblée populaire nationale de 2016.

Absorption et homogénéisation de la société

La reprise en main du Parti sur la société et sa volonté de l’homogénéiser sont clairement illustrées par la politique du PCC à l’égard des organisations sociales. Un tournant a eu lieu en 2015-2016 avec la répression de toutes les organisations de défense des droits des citoyens. En 2017 est entrée en vigueur une loi visant à couper la société civile chinoise de toute influence étrangère. La même année, la loi sur la charité a éradiqué la zone grise, non institutionnalisée, dans laquelle subsistaient la plupart des organisations sociales en Chine. Elle a facilité l’enregistrement auprès de l’État des organisations « caritatives » au détriment des autres, tout en donnant des pouvoirs extrêmement étendus à celui-ci dans le contrôle des comptes, employés, objectifs, etc., des organisations15.

L’État-Parti a multiplié les moyens pour s’assurer de la stricte mise en œuvre de la réglementation. Les cadres locaux qui, jusqu’au premier mandat de Xi, protégeaient les organisations illégales tant qu’ils pouvaient tirer les bénéfices et minimiser le coût de leur action sont désormais tenus personnellement responsables s’ils établissent des contacts avec de telles organisations. L’État-Parti s’appuie en outre sur la e-gouvernance pour s’assurer de la mise en conformité permanente des organisations enregistrées et orchestrer une tyrannie de la transparence. Depuis 2019, une application sur la messagerie WeChat permet de vérifier instantanément le statut juridique et les données de base de toute organisation sociale en recherchant simplement son nom. Les autorités publient sur des plateformes en ligne des listes noires d’organisations enfreignant la loi. Celles qui n’ont pas respecté les exigences pour l’approbation de leurs activités sont humiliées16.

Afin de s’assurer que les organisations sociales se développent selon la voie politiquement correcte, la création de cellules du Parti a été relancée. Les organisations qui ne s’y plient pas ne peuvent ni s’enregistrer ni obtenir des fonds publics. Dans le Guangdong, deuxième province pour le nombre d’organisations sociales, le taux de pénétration du PCC était de 86, 6 % dès 201517. Pour s’assurer que ces cellules ne soient pas dormantes, des « responsables de l’orientation du travail du Parti » et des « officiers de liaison », chargés d’observer et de rapporter les activités du Parti dans les organisations sociales, y sont employés à plein temps. En d’autres termes, il est devenu quasiment impossible pour les organisations sociales de survivre sans se conformer au rôle d’extensions et d’auxiliaires de l’État-Parti. À tout le moins, elles ne sont plus des entités capables de négocier le conflit social, comme c’était le cas jusqu’à la fin du premier mandat de Xi Jinping.

La sphère économique a été soumise au même traitement : création de cellules du Parti dans les entreprises ; « disparition » ou arrestation des entrepreneurs les plus en vue, comme Jack Ma, le patron d’Alibaba qui a critiqué le système financier chinois, ou Sun Dawu, l’entrepreneur en agrobusiness adepte de Charles Fourier18 ; mise au pas, par des amendes colossales, des entreprises de technologie dont les ressources économiques, financières et en big data devenaient menaçantes pour le Parti ; reprise en main de la Bourse…

Contrôler la société

La stabilité sociale, qui a toujours été l’une des priorités de l’ère post-maoïste, a été assimilée à la sécurisation à outrance sous Xi Jinping. Comme le président l’a affirmé dès son arrivée au pouvoir, il faut « penser au danger au milieu de la stabilité », c’est-à-dire étouffer toute opposition dans l’œuf. Le cas du Xinjiang montre que ce qui est interprété comme « opposition » peut recouvrir une signification très large, renvoyant non seulement à une simple différence (linguistique, vestimentaire, dans les pratiques), mais aussi au fait que l’État ne puisse contrôler le sens dont les individus investissent leurs actes, même les plus anodins, comme utiliser la porte de derrière pour sortir de chez soi. Cette appréhension très large du spectre de la menace par l’État-Parti a conduit dans la région à un taux d’internement des populations ethniques supérieur à ceux du stalinisme, et à leur rééducation afin de s’assurer de leur loyauté corps et âme à l’État-Parti19.

Les moyens de surveillance mis en place par le régime n’ont aucun équivalent dans l’histoire.

Les moyens de surveillance mis en place par le régime n’ont aucun équivalent dans l’histoire. En 2021, il y avait 540 millions de caméras de vidéosurveillance en Chine, soit 54 % des caméras du monde ou encore 372, 8 caméras pour 1 000 personnes20. Grâce à l’hyper-numérisation des services, encore accrue par la Covid, et l’usage massif des réseaux sociaux, gérés par des plateformes demandant toujours plus d’informations personnelles, les entreprises chinoises possèdent une immense quantité de données dont le siphonnage par l’État est consacré par la loi depuis 2021. Ces données sont régulièrement utilisées à des fins politiques, comme en atteste l’utilisation du code QR de l’application anti-Covid pour empêcher les épargnants du Henan de manifester dans la capitale provinciale pour y récupérer leur épargne retenue par les banques21. Nul doute que l’accroissement des moyens de surveillance a considérablement renforcé le contrôle de l’État-Parti sur la société et les individus. Il n’en reste pas moins que celui-ci se heurte à l’incapacité structurelle du régime à exercer un contrôle total.

Quelle contestation ?

Il existe toujours en Chine des mobilisations, car le régime poursuit des objectifs contradictoires qui créent des interstices dans lesquels la contestation peut se glisser. La volonté de contrôle total du Parti entre en conflit avec la nécessité de maintenir une forme de contrat social (le Parti gouverne pour le bien du peuple) que les citoyens sont amenés à contester. Même sous Mao, le peuple était régulièrement invité à prendre la parole pour assurer la légitimité du régime : critiquer le Parti devait l’aider à se rectifier pour ne pas se couper des masses. Aujourd’hui, même si la critique n’est plus de mise, le Parti a toujours besoin de connaître les préoccupations de la population pour pouvoir débusquer les problèmes à la racine. L’impératif sécuritaire se heurte également à la nécessité de maintenir la croissance économique, qui suppose de laisser aux entreprises un espace pour poursuivre leurs intérêts, et à la nécessaire répartition du travail entre l’État central et les gouvernements locaux, qui divise l’administration selon des intérêts contradictoires.

Ces contradictions expliquent par exemple que les réseaux sociaux restent une caisse de résonance de l’indignation publique, comme lors des confinements à Wuhan en 2020 et à Shanghaï au printemps 2022. Les performances économiques ayant une pondération importante dans la notation des cadres locaux, ces derniers tendent à négocier avec la direction centrale un allègement des contraintes politiques à l’égard des entreprises gérant le contenu des sites internet et des réseaux sociaux afin d’attirer celles d’entre elles qui sont les plus profitables. Fortes de cette protection, les entreprises appliquent moins strictement la censure sur les contenus pour obtenir plus d’utilisateurs. Cet alignement des intérêts économiques entre les gouvernements central et locaux et les entreprises explique que des espaces limités pour la circulation de l’information, la critique et la dénonciation subsistent sur Internet22. Cependant, la fermeture constante de sites internet reflète une baisse importante de cette capacité de négociation des acteurs politiques et économiques : en 2021, un total de 1, 3 milliard de comptes ont été supprimés et 3 200 sites internet ont été fermés23. La mise au pas des entreprises de technologie souligne le primat de l’impératif sécuritaire sur l’impératif économique. Enfin, la durée et la rigueur des confinements (plus de deux mois à Shanghaï), qui se poursuivent un peu partout en Chine, et d’une manière générale, la persistance de la politique « zéro Covid » indiquent que l’impératif sécuritaire tend à l’emporter sur la prise en compte de l’opinion.

Face à l’augmentation des contraintes et de la répression, les protestations ont par ailleurs changé de nature. À la fin de l’ère Hu-Wen et au début du mandat de Xi Jinping, les grèves reflétaient une conscience des droits : les revendications portaient sur le droit de s’organiser de manière autonome, d’élire des représentants syndicaux, de négocier des augmentations de salaire, et les ouvriers mettaient en pratique ces droits même en l’absence de leur garantie24. Aujourd’hui, les revendications concernent à nouveau l’application de la loi et portent avant tout sur le paiement des arriérés de salaires et les indemnisations pour accidents de travail25. La répression des organisations non gouvernementales et des défenseurs des droits a été fatale à la capacité à s’organiser des travailleurs. En réponse à la répression des grèves, autrefois tolérées, les réseaux sociaux restent souvent le seul recours : les travailleurs y font état, à titre individuel, de leur désespoir ou publient des photographies de groupes tenant des pancartes où sont inscrites leurs revendications, dans l’espoir qu’elles seront relayées par les internautes. L’indignation des consommateurs parvient parfois à faire plier les entreprises, qui versent alors les salaires, voire changent leur mode de fonctionnement. Ce fut notamment le cas en septembre 2020, lorsque le magazine Renwu a dénoncé la tyrannie des algorithmes sur les livreurs de repas, le temps toujours plus réduit de livraison étant à l’origine de la multiplication des accidents de la route. Le reportage est devenu viral sur les réseaux sociaux. En réponse, l’entreprise Meituan, numéro un du secteur de la livraison de repas, a ajouté huit minutes au temps de livraison et donné la possibilité aux clients d’en rajouter26. Mais ce type de mobilisation est de toute évidence beaucoup plus rare que sous Hu-Wen. D’une manière générale, privées des intermédiaires qui relayaient les demandes sociales auprès de l’État (ONG, avocats, intellectuels engagés), les mobilisations parviennent de moins en moins à influencer les prises de décision politiques.

La Chine est bien entrée dans une nouvelle ère du totalitarisme qu’il s’agit désormais de caractériser : Xi n’est pas le nouveau Mao, pas plus que le régime totalitaire chinois actuel n’est le même qu’à l’époque maoïste. Il s’en distingue notamment par la prévalence du contrôle et de la surveillance sur les mouvements de masse qui recherchaient l’adhésion de la population. La violence y est moins visible : elle s’exerce à l’ombre des camps au Xinjiang. Lorsqu’elle s’exprime ouvertement, comme lors du confinement de Shanghaï, elle ne couvre plus tout le territoire comme pendant la Révolution culturelle et se déploie sur une durée plus limitée. Le totalitarisme est situé dans l’histoire. Le régime chinois actuel conserve des caractéristiques de l’époque autoritaire, comme l’existence d’organisations sociales. Mais, tout en étant plus institutionnalisées, celles-ci ne jouent plus le rôle de négociateurs du conflit social. Le régime chinois participe également de tendances internationales : le développement de la surveillance, de l’évaluation, autant de nouvelles formes d’asservissement de l’individu qui visent, dans le cas du régime de Xi, à uniformiser les comportements pour accréditer la fiction d’une société « Une », sans jamais y parvenir totalement.

  • 1. Jean-Louis Rocca, « Xi Jinping n’est pas un nouveau Mao », Alternatives économiques, 15 novembre 2021.
  • 2. Hannah Arendt, citée dans Stéphanie Balme, La Tentation de la Chine. Nouvelles idées reçues sur un pays en mutation, Paris, Le Cavalier bleu, 2013, p. 103.
  • 3. J.-L. Rocca, « “Restons couchés”, ou comment mieux comprendre la nature du régime chinois à travers un mouvement contestataire » [en ligne], The Conversation, 3 février 2022.
  • 4. Voir A. J. Andreev, Leonid Iosifovitch Borodkin et Juri I. Kir’Janov, « Les conflits du travail en Russie soviétique pendant le “communisme de guerre” et la N.E.P. », trad. par Jean-Paul Depretto, Le Mouvement social, no 196, 2001, p. 41-62.
  • 5. Voir Marie-Anne Matard-Bonucci, Totalitarisme fasciste, Paris, CNRS Éditions, 2018.
  • 6. Voir Emilio Gentile, Pour ou contre César ? Les religions chrétiennes face aux totalitarismes [2010], trad. par Stéphanie Lanfranchi, Paris, Aubier, 2013.
  • 7. Voir Michael Geyer et Sheila Fitzpatrick (sous la dir. de), Beyond Totalitarianism: Stalinism and Nazism Compared, New York, Cambridge University Press, 2009.
  • 8. Voir George L. Mosse, “Toward a general theory of fascism”, dans The Fascist Revolution: Toward a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999.
  • 9. Sur les mythologies concernant les régimes totalitaires, voir notamment Bernard Bruneteau, L’Âge totalitaire. Idées reçues sur le totalitarisme, Paris, Le Cavalier bleu, 2017.
  • 10. Voir Claude Lefort, L’Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981.
  • 11. C. Lefort, « Sur la nature des régimes de l’Est » [1982], Le Temps présent. Écrits (1945-2005), éd. Claude Mouchard, Paris, Belin, 2007, p. 501.
  • 12. Voir Nils Grünberg et Vincent Brusse, “The Central Commission for Deepening Reform as policy accelerator”, dans Frank N. Pieke et Bert Hofman (sous la dir. de), CPC Futures: The New Era of Socialism with Chinese Characteristics, Singapour, National University of Singapore Press, 2022.
  • 13. Voir Jean-Philippe Béja, « Xi Jinping ou le retour du totalitarisme », Esprit, décembre 2020 ; Cai Xia, “The weakness of Xi Jinping: How hubris and paranoia threaten China’s future”, Foreign Affairs, septembre-octobre 2022.
  • 14. Voir Willy Wo-Lap Lam, “The 20th Party Congress: Xi set to score big in composition of next leadership corps”, China Brief, vol. 22, no 15, 12 août 2022, p. 6-11.
  • 15. Voir Chloé Froissart, “Changing patterns of Chinese civil society: Comparing the Hu-Wen and the Xi Jinping eras”, dans Willy Wo-Lap Lam (sous la dir. de), Routledge Handbook of the Chinese Communist Party, Londres, Routledge, 2018, p. 352-371.
  • 16. Voir Holly Snape, “Painting in grey and permeating gaps: Changing the space for Chinese NGOs”, Made in China, vol. 4, no 2, avril-juin 2019, p. 35-41.
  • 17. Guangdong provincial social organization Party-building work investigation, report 2015, Zhongguo shehui zuzhi (China Social Organizations), no 1, 2016, p. 25-27.
  • 18. Voir Pierre Haski, « Sun Dawu, une histoire chinoise de Mao à Xi Jinping », L’Obs, 25 juin 2021.
  • 19. Voir Nathalie Guibert, « “Xinjiang Police Files” : révélations sur la machine répressive chinoise contre les Ouïgours », podcast produit par Cyrille Bedu, réalisé par Amandine Robillard et présenté par Jean-Guillaume Santi, Le Monde, 7 juin 2022.
  • 20. Paul Bischoff, “Surveillance camera statistics: Which cities have the most CCTV cameras?” [en ligne], Comparitech, 11 juillet 2022.
  • 21. Voir Zhang Zhulin, « Surveillance. En Chine, le code QR santé détourné pour contrôler les mouvements des habitants ? », Courrier international, 16 juin 2022.
  • 22. Voir Aifang Ma, “Double Bind Regulation” of the Internet and Social Media in Contemporary China, thèse de doctorat, Sciences Po Paris, 2022.
  • 23. Voir Xinlu Liang, “Nationalistic blogger Sima Nan banned from Chinese social media” [en ligne], South China Morning Post, 23 août 2022.
  • 24. Voir C. Froissart, “Negotiating authoritarianism and its limits: Worker-led collective bargaining in Guangdong province”, China Information, vol. 32, no 1, 2018, p. 23-45.
  • 25. Voir la carte des grèves du China Labour Bulletin (maps.clb.org.hk).
  • 26. Voir « Les livreurs de repas, victimes des algorithmes », Le Vent de la Chine, no 32, septembre 2020.

Chloé Froissart

Professeur de science politique et de sociologie politique à l'INALCO, Chloé Froissart est chercheuse à l’IFRAE et chercheuse associée au Centre d'Etudes Français sur la Chine Contemporaine (Hong Kong).

Kevin Cadou

Doctorant au Centre de théorie politique de l’Université libre de Bruxelles, Kevin Cadou prépare une thèse intitulée « Démocratie et espace symbolique chez Claude Lefort », sous la direction de Justine Lacroix.

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Chine : la crispation totalitaire

Le xxe Congrès du PCC,  qui s'est tenu en octobre 2022, a confirmé le caractère totalitaire de la Chine de Xi Jinping. Donnant à voir le pouvoir sans partage de son dictateur, l’omniprésence et l'omnipotence d'un parti désormais unifié et la persistance de ses ambitions globales, il marque l’entrée dans une période d'hubris et de crispation où les ressorts de l'adaptation du régime, jusque-là garants de sa pérennité, sont remis en cause. On observe un décalage croissant entre l’ambition de toute-puissance, les concepts-clés du régime et le pays réel, en proie au ralentissement économique. Le dossier de novembre, coordonné par la politologue Chloé Froissart, pointe ces contradictions : en apparence, le Parti n’a jamais été aussi puissant et sûr de lui-même, mais en coulisse, il se trouve menacé d’atrophie par le manque de remontée de l’information, la demande de loyauté inconditionnelle des cadres, et par l’obsession de Xi d’éradiquer plutôt que de fédérer les différents courants en son sein. Des failles qui risquent de le rendre d'autant plus belliqueux à l'égard de Taiwan. À lire aussi dans ce numéro : Le droit comme œuvre d’art ; Iran : Femme, vie, liberté ; Entre naissance et mort, la vie en passage ; En traduisant Biagio Marin ; et Esprit au Portugal.