Jacques Rouby ou l'évènement de la matière
La galerie Claire Corcia à Paris, permet de découvrir jusqu'au 28 juin l’œuvre de Jacques Rouby, qui n’a eu de cesse, à travers le travail des matériaux les plus simples, de s’affronter au tragique de l’indicible.
Du haut d'un causse ou d'un massif, le paysage impose au promeneur une évidence d'éternité immobile. Captif d'un à-perte-de-vue de monts dissous dans l'horizon, l'œil emporté par sa rêverie oublie que, sous l'illusion d'un hors-le-temps quiet à perpétuité, un temps réel, inhumain, a produit ce panorama de roc, qui en est la séquelle majestueuse. Des éons d'un chaos géologique de millions d'années ont balafré, surélevé, creusé la roche et, de surrection en plissement, de subduction en érosion, œuvré à sa naissance. Car la beauté est la cicatrice du chaos, sa couronne de grâce.
Quelque chose d'analogue émane de l'art de Jacques Rouby, dont les « palimpsestes » – ces cartons superposés, puis déchirés, arrachés, crevassés, lacérés, labourés, peints souvent en camaïeu – évoquent d'ailleurs à l'esprit des paysages sauvages nés de mouvements géologiques. Par extension, c'est même son œuvre entier et chacune de ses œuvres, qui se présentent comme de silencieux stigmates de tremblements venus des profondeurs, forces d'ire et de rage et d'une lutte existentielle en-deçà - ou par-delà les mots.
L'art de Jacques Rouby n'est pourtant pas expressionniste. Peut-être jaillit-il, abondant et pluriel, de la même source ardente, d'une même intensité de tourment, mais il n'est pas un cri - ou bien un cri de cauchemar, étouffé, silencieux, absorbé, un cri impossible. Il s'en dégage une impression de beau bizarre, à cent lieues de toute notion de « joli » ou de « décoratif ». Il n'offre ni réconfort ni tranquillité, mais constitue une interminable succession de beautés inexplicables et d'étrangetés, de vertiges et de métamorphoses.
Nées du tâtonnement, de l'expérimentation, de maints à-coups d'une audace qui fait feu de tout bois et œuvre de tout matériau, les œuvres de Jacques Rouby sont des événements de la matière, et même des avènements par la matière. Rien n'est plus étranger à son art que cette approche, propre à ce qui est souvent identifié comme « art contemporain », qui consiste à transposer une idée, un sens préétabli dans un agencement qui fait de l'objet exposé une illustration ou une démonstration. Rien ici qui relève du « projet » ou puisse se ratatiner dans un « dossier » ni une quelconque « note d'intention » pour la bureaucratie culturelle. À l'inverse, l'art tout entier de Jacques Rouby est visionnaire - et sans doute davantage héritier du modernisme que rattachable au postmodernisme - en ceci qu'il est ce qui a lieu et ne peut advenir que dans le faire.
Ainsi rejoint-il l'approche surréaliste, dans ce bouche-à-bouche avec l'inconscient - ou cet entre-deux-états de la rêverie active de l'artiste qui fait, où l'inconscient bée, murmure, crie, crache etc. -dont ses dessins fixent les intuitions. Son art affirme ce qui ne peut apparaître et monter au monde que dans la dialectique entre corps-esprit et matériau, dans cette rêverie de la volonté sur laquelle Gaston Bachelard a si merveilleusement écrit. Précisons : une œuvre de Jacques Rouby est ce qui a traversé le corps-esprit pour accéder à la matérialité, là où le verbe est sans arme. Greffier de l'impur, du composite, l'artiste accueille dans son art rugueux, sur un matériau ingrat et bricolé - le carton - ou hors-norme - la feuille d'acétate des radiographies d'antan -, tout un déferlement d'inexplicable, affirmation reconduite d'un faire qui n'a d'autre fin que sa fin à lui, peut-être épuisé d'inouï.
Son art affirme ce qui ne peut apparaître et monter au monde que dans la dialectique entre corps-esprit et matériau, dans cette rêverie de la volonté sur laquelle Gaston Bachelard a si merveilleusement écrit.
Son art, parce qu'il est événement de la matière, est une succession d'instants de l'être, puisque dans le faire où son œuvre a lieu, l'artiste se fait lui-même, se transforme en retour. Car, dans l'action non-préméditée, l'artiste « donne de l'informe » (Rimbaud), à chaque fois sans-précédent, fixant en sismographe les tremblements du dedans, les états du « lointain intérieur » (Michaux) comme autant d'instant de son être. Partant, son art pose tout un chaos matériel par-dessus le chaos intangible de l'âme, donnant mille visages à la nuit sans matière, sans forme ni fond du dedans.
Francis Ponge, travaillé par l'impossibilité de dire, pour surmonter l'aphasie, en repassa par l'immédiateté du monde, des choses. « Après une certaine crise que j’ai traversée, il me fallait (parce que je ne suis pas homme à me laisser abattre) retrouver la parole, fonder mon dictionnaire. J’ai choisi alors le parti pris des choses », relate-t-il dans Proêmes. La démarche de Jacques Rouby semble analogue, à la différence que c'est à l'immédiateté tangible de la matière qu'il s'est accroché – en ceci plus radicale car les matériaux, contrairement aux mots, ne sont pas intrinsèquement chargés de signification ; ils ne narrent ni ne symbolisent rien. Nous touchons là au tragique de la création de Rouby et, au-delà, de ces artistes qui œuvrent dans les eaux noires d'un sens sinon absent, du moins guère apparent, à peine déchiffrable – séparé du gouffre de l'absurde par la feuille de papier sur laquelle ils marchent.
Pour sûr, l'esprit avide de saisir et ordonner, indisposé devant ce qui se soustrait à l'empire du sens, peut s'adonner à la paréidolie et voir - c'est-à-dire interpréter, recréer, se raconter - toute sortes de formes familières. Dans les cartons : tissu jauni, parchemin ou suaire venu du fond des âges ; paysages ou ruines antiques observées en survol ; plans-reliefs de mondes imaginaires ; héritage des palimpsestes publicitaires qui firent les délices des affichistes ; peaux primitives, hardes ou loques et, de toute façon, sur tout la même ombre d'un arte povera, d'une pauvreté en ceci au diapason de la vie même que Rouby s'était choisie. Dans les acétates : tourbillons, vagues, tempêtes, phénomènes célestes et astres ; abîmes, tunnels, tantôt lavés d'ombre et tantôt promis à une lueur distante ; fœtus saisis dans leur recroquevillement par l'échographie, ad libitum. Dans les dessins, en revanche, les formes sont plus familières et identifiables, aux confins d'une abstraction organique et d'une figuration d'agrégats de corps emmêlés et métamorphiques, traités en hachures et traits minutieux et resserrés produisant un effet singulier de fourrure ou de peluche, comme autant d'états intermédiaires et changeants d'une transformation perpétuelle. Il y passe la mémoire d'un demi-millénaire d'histoire de l'art, de la Chute des damnés et des Tentations de saint Antoine d'un esprit primitif nordique – entre Bouts, Bosch, Grünewald et Bruegel, jusqu'aux visions de Fred Deux en passant par la Bataille de Cascina et les hybrides de cauchemars surréalistes - de Max Ernst à André Masson - dans un carnaval d'invraisemblance où se succèdent humanoïdes à tête d'oiseau, figures humaines prolongées en racines et troncs, plus enchaînés au monde que Prométhée au Caucase, de formes incertaines et de figures grotesques indépétrables les unes des autres comme exprimant une impossible liberté, l'impossible accès à l'unité et l'individuation.
Le continu renouvellement des métamorphoses dans ses dessins tient d'une quête opiniâtre - de forme ? de structure ? - sans cesse reconduite parce que condamnée à n'atteindre jamais une perfection, une solidité, car « tout est vanité et poursuite du vent », selon le mot célèbre de l'Ecclésiaste.
Il n'y a pas un à-dire, un vouloir-dire dans l'art de Jacques Rouby. Il n'y a pas, non, quels que soient les amusements de l'esprit à trouver des semblances avec le monde visible, de sens à y interpréter comme devant une peinture figurative. Il y a un dégorgement infini de l'innommable, de l'indicible, de l'incommunicable, de l'incompréhensible. Son art exprime le tragique d'un homme sans dieu, voué à la mort – cette chose insensée d'une condition mortelle – et qui est à la fois révoltante à pleurer et sublime à s'en réjouir, et qui implique ceci : exister est suffisant. Ses œuvres en sont la matérialisation : elles existent, même dépourvues de tout sens ou raison en apparence – et cela suffit. Ses œuvres peuvent aussi évoquer un effort têtu à fixer ce qui ne cesse de fuir – le temps, l'image intérieure volatile, le sens – et qui parvient à faire oublier que la quête compte plus que son but, qui n'en est que le prétexte.
L'œuvre de Jacques Rouby – qui appartient à toute une fraternité de visionnaires dont le destin fatalement individuel est d'affirmer et de réaffirmer le commun de tous les hommes – n'a cessé d'approcher la brûlure, de tutoyer le néant sur lequel reposent tous les échafaudages d'illusions nécessaires qui font une vie. Elle n'a cessé de courir après ce qui fuit, de donner sa matière à l'informe et au sans-fond de notre condition, dérisoire et sublime, entre le tout et le rien. Funambule marchant sur le filet qu'il n'a cessé de tendre et d'étendre par-dessus le vide, Jacques Rouby a fait de son œuvre une marche au-dessus de l'abîme - jusqu'à ce que l'abîme ne finisse par le vaincre.