©Arthur Monfrais
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Cristalliser l’immatériel : Antoine Leperlier à Conches

L’exposition du maître verrier Antoine Leperlier, au musée du verre François Décorchemont, à Conches-en-Ouche (Eure), jusqu’au 1er décembre 2024, rend à merveille la dynamique de son œuvre, des premiers objets utilitaires jusqu’à ses dernières pièces abstraites qui révèlent un grand coloriste.


C’est une exposition importante et dont la presse ne parlera pourtant quasiment pas qui se tient au musée du verre François Décorchemont, à Conches-en-Ouche (Eure). Ce remarquable musée normand, transféré il y a deux ans dans le beau bâtiment rénové de l’ancienne abbaye de Conches-en-Ouche, organise une rétrospective consacrée à l’artiste verrier Antoine Leperlier, l’un des artistes français majeurs de ces quarante dernières années.

 

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Dans ses Entretiens avec Pierre Cabanne, Marcel Duchamp affirme au sujet du Grand Verre : « Comme je trouvais qu’on pouvait faire l’ombre portée d’une chose à trois dimensions, un objet quelconque – comme la projection du soleil sur la terre fait deux dimensions –, par analogie simplement intellectuelle je considérai que la quatrième dimension pouvait projeter un objet à trois dimensions, autrement dit que tout objet de trois dimensions, que nous voyons froidement, est une projection d’une chose à quatre dimensions que nous ne connaissons pas1. » Cette réflexion poétique éclaire, ô combien, la démarche d’Antoine Leperlier – et jusqu’au titre même de certaines de ses séries Ombres portées, Ombres simultanées et Ombres d’un instant (années 1990-2000). Le verre permettrait de fixer l’« ombre » en trois dimensions d’un monde qui en comporte une quatrième : le temps qui, sous ses diverses facettes (la mémoire, l’instant, la finitude, l’éternité…) est le thème central de son œuvre.

 

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Il faut saluer l’intelligence et l’élégance de la mise en scène de l’exposition du musée du verre François Décorchemont, due à son directeur l’historien de l’art Éric Louet. Elle rend à merveille la dynamique d’une œuvre qui s’étire sur plus de quatre décennies – des premiers objets utilitaires où l’artiste, encore jeune, prend possession de façon expérimentale, empirique, de la technique lourde et complexe de la pâte de verre, jusqu’à ses dernières pièces abstraites qui révèlent un grand coloriste.

 

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Au tournant des années 1970-1980, après des études de philosophie et d’art à l’École du Louvre, Antoine Leperlierretourne au village de Conches et, avec son frère Étienne, rouvre l’atelier du grand-père François Décorchemont, pionnier de la pâte de verre. Avec, pour tout viatique artistique, le travail de son aïeul et l’encouragement de l’artiste danois Asger Jorn qu’il avait lu, quelques années plus tôt, dans la revue situationniste Les Lèvres nues : « Retournons à l’artisanat pour combattre la mécanisation de la vie. » Il s’engage ainsi dans un travail loin des dynamiques contemporaines de l’art. À la même époque, en effet, le Centre Pompidou vient d’ouvrir, le ministère de la Culture crée les Fonds régionaux d’art contemporain et, dans le sillage de l’esthétique analytique, de l’art conceptuel et des formes postmodernes de l’art, « les attitudes deviennent forme2 » et le « faire » en même temps que l’objet sont peu à peu dévalués par la critique et les institutions dominantes de l’art contemporain. Or Antoine Leperlier choisit plutôt un « retour dialectique à l’artisanat et à l’atelier pour récupérer le faire dans l’art ; pour créer de l’art avec d’autres moyens ».

L’artiste revendique les prérogatives conjointes de l’esprit et de la main, associant pensée et faire, rêverie et réalisation, intention et mise en forme. L’enjeu est la reconquête d’une part d’autonomie dont la tertiarisation de l’économie a dépossédé l’homme moderne, par l’affirmation d’une prise sur le monde, par un rapport de participation : un rapport gouverné non par l’usage des choses et le commentaire, mais par la dialectique de l’imagination et de la sensibilité dans la transformation du matériau. Le sociologue Richard Sennett a d’ailleurs bien montré qu’« il entre dans le faire une part de réflexion et de sensibilité ». Loin de l’idée d’une imagination d’autant plus libre que déprise de toute contrainte d’apprentissage d’un savoir-faire, il y a « que l’intelligence technique se développe à travers les forces de l’imagination3 ».

 

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Mais, au-delà du choix du matériau et de ce que sa pratique emporte de « métier », il y a surtout que son art a une épaisseur esthétique qui en fait l’une des œuvres les plus singulières de l’art français de ces quatre dernières décennies – passée hors des radars du monde de l’art.

Dans un geste sommaire, nous pourrions diviser l’œuvre d’Antoine Leperlier en deux grandes périodes : du début des années 1980 aux années 2012-2015, un travail dominé par la figuration, les symboles, les mots, dont la forme est maîtrisée, sophistiquée et qui évoque les thèmes de la mémoire, du temps, de la mort ; puis, à partir de 2012, une place croissante accordée au jeu libre des pigments. S’étirant sur trois décennies, la première période, qui compte plusieurs phases et séries, paraît constamment dialoguer avec le passé de l’art. Son art développe une poétique de la mémoire, ressemble à un musée intime, une collecte d’objets et de formes tirées de l’histoire de l’art autant que de l’anecdote personnelle.

 

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À la mémoire, à la célébration ou à la commémoration de quoi sont dédiés ces ex-voto, temples, cabinets ? Statue mutilée de saint Sébastien, vanités au crâne, Bocca di Leone du Palais ducal de Venise, natures mortes, pyramide, estampe érotique d’Utamaro, extrait de L’Enfer de Dante, mais aussi tortues, lièvre écorché, corbeilles de fruits ou bottes d’asperges amollies à la façon de l’horloge dalinienne : que disent ces symboles ? Œuvres dont la séduction, peut-être immédiate, ne s’épuise pourtant pas aussitôt. Formes et symboles sont familiers et cependant, quelque chose échappe au saisissement. Plutôt que céder à la tentation de sur-signifier, de décrypter chaque symbole ou forme comme signifiant quelque chose, il faut recevoir son art comme une esthétique du fragment, pareille au désordre d’images du rêve ou aux souvenirs précis mais isolés qui forment une mémoire.

À partir de 2012, puis surtout 2015, sa méditation tragique sur la fuite du temps, la mortalité, l’insaisissable, prend un autre tour. Toujours, il affirme la mesure de l’homme face à la matérialité du monde et ses limites, mais avec des moyens autres – traduisant peut-être même un rapport autre à ces thèmes chers. « J’ai longtemps vécu l’art comme une conjuration de la mort, mais le temps passant, la retenue n’est plus de mise et vient alors la tentation – nietzschéenne – de dire “oui”. »

Avec la série Chair et os (2013-2015), puis dans les suivantes – Espace d’un instant (2015-2021), puis Veduta interna(depuis 2021) –, dessin et forme préméditée disparaissent, tandis que la couleur explose. Plus complexe techniquement, ce travail laisse cependant toute sa place au hasard. Et, si son art continue à exprimer une préoccupation sur le temps, c’est en particulier sur l’instant, l’instantané : il entend accueillir l’inattendu. Il se manifeste, à travers ces travaux aux formes plus aléatoires et dépouillées, un lâcher-prise, un « laisser advenir », pour le formuler dans les termes de Carl Gustav Jung. Tout comme Marcel Duchamp voulait mettre le « hasard en conserve », Antoine Leperlier cristallise l’immatériel, fige un éclat du temps, un instant du matériau qui ne répond à aucune pensée ordonnatrice. Ses pièces atteignent désormais à cette beauté qu’André Breton disait « explosive-fixe, magique-circonstancielle ».

L’artiste admet le jeu du matériau, dont il ne peut prévoir les capricieuses dispersions, seulement en propitier l’avènement puis l’accueillir : giclées, bulles, éruptions, dilutions qui paraissent n’être plus pigments et verre – mais huile dans l’eau, linges humides et claquant au vent, nuages crevés, poussières en suspens, chaos originel, « heureux hasard [qui] ne s’adresse qu’à ceux qui savent l’attendre, n’a de sens que quand il est révélé comme tel, parce qu’on le sait et qu’on l’attend », commente l’artiste, sur les traces du « hasard objectif » cher à André Breton.

Dépris de l’illusion d’une maîtrise technique, plus sensuel et suggestif que cosa mentale, son art dit à présent l’acceptation de cette beauté imprévisible, gratuite, sans plus de raison ni motif qu’un ciel au crépuscule. L’œuvre alors témoigne moins d’une impuissance ou d’une capitulation devant le temps invincible que d’un amor fati.

 

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Majestueux et sévère jusqu’alors, son art gagne en légèreté, en grâce. L’artiste retrouve le magma de formes organiques, libres, folâtres de ses peintures et dessins de jeunesse. Comme si remontaient des profondeurs, des dispositions enfouies, vivifiées par l’expérience.

Cette quête se manifeste plus nettement dans les dernières séries, Espace d’un instant, puis les Vedute interne (« vues intérieures »), triomphe de la couleur, à la fois parachèvement du travail du jeune Leperlier qui abandonna la peinture, et hommage et prolongation de son grand-père, le peintre et vitrailliste François Décorchemont, authentique coloriste4. Profondeur d’espaces irréels, sans discours ni justification : dans ces tableaux en trois dimensions, les matériaux jubilent.

Par le métier au cœur même de sa pratique d’artiste et par la dialectique de l’intention et du hasard, du corps et de l’esprit, Antoine Leperlier s’oppose à l’imaginaire technicien et prométhéen d’une civilisation contemporaine qui indexe la vie humaine aux rythmes et nécessités de la technique et du capital. C’est ce qui fait toute la valeur de son art et lui donne son caractère intempestif.

 

  • 1. Marcel Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabanne [1967], Pin-Blama/Paris, Sables/Allia, 2014.
  • 2. Voir l’exposition Live in Your Head: When Attitudes Become Form, Kunsthalle Bern, 1969.
  • 3. Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat [2008], trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2010.
  • 4. Les vitraux du musée du verre qui porte son nom, à Conches-en-Ouche, en sont la convaincante illustration.