À Bourges, deux artistes explorent le « pouvoir-du-dedans »
Si le principe réunissant les deux artistes de « Inner Powers », exposition d'été du centre d’art Transpalette de Bourges, apparaît tiré par les cheveux, celle-ci est toutefois l'occasion de découvrir des œuvres de Margot et, surtout, celles d'Anne Rochette.
Quelque chose lasse dans le constat répété de ce que le « métier » de curator (commissaire d'exposition, comme on disait autrefois) consiste si souvent à se faire le relais des lubies à la mode. « Inner Powers », « curatée » par Julie Crenn, en est une illustration parmi d'autres : un titre en anglais (pourquoi ?), des mots et concepts dans l'air du temps – résilience, « empouvoirement », « visibilisation », sorcière, race, genre – et l'impression entêtante qu'œuvres et artistes servent de matière première à l'affirmation idéologique. Le titre de l'exposition renvoie, précise Julie Crenn, au fait que les deux artistes, Margot et Anne Rochette, « visibilisent des expériences difficiles à verbaliser, résistantes. Chacune à leur manière, elles fouillent leurs vies intérieures pour faire jaillir une force, une énergie et un pouvoir que Starhawk (sorcière et activiste écoféministe californienne) nomme le pouvoir-du-dedans (Inner Power). » Référence à Starhawk à part, n'en dirait-on pas autant de n'importe quel artiste ?
Mais ne boudons pas le plaisir d'une exposition qui, par-delà la prétention à faire « dialoguer » les œuvres (cette tarte à la crème qui cache plus souvent un dialogue de sourds), fait découvrir deux artistes aux univers très distincts et campés.
Née en 1982, Margot s'inscrit dans l'héritage profus – devenu une famille, un courant artistique en somme – d'Augustin Lesage ou Adolf Wölffli, cette branche de l'art brut dit « visionnaire », marqué par la saturation de l'espace bidimensionnel – horror vacui, dira-t-on, pour en jeter –, un vocabulaire symbolique et un jeu sur les répétitions, symétries et asymétries. Par leurs grandes dimensions, ses panneaux invitent le regard à circuler et se perdre dans le luxe de détails symboliques et de formes graphiques. En émane une même énergie que l'art aborigène, l'art chamanique de l'ayahuasca – qu'une remarquable exposition du Musée du Quai Branly1 a récemment fait découvrir – les mandalas ou ces riches ornements des objets quotidiens ou sacrés – boucliers, masques, vêtures – des arts « primitifs ». Visages, fragments de corps, étirements parallèles de lignes pareils au tissu musculaire et nerveux, filaments, ocelles, mandorles, feux et vulves stylisés, végétations de tropique, expriment dans leur profusion une force génésiaque de vie sans mot ni concept, libre avènement de l'univers intérieur – méditations dessinées avec minutie. « L'univers est en moi », peut-on lire d'ailleurs dans l'une de ses œuvres.
Son travail graphique se déploie aussi en trois dimensions. En témoigne l'une des plus belles pièces de l'exposition : Let the bones talk, installation en façon de trophée de chasse où la morbidité des ossements animaux est comme vaincue par la vitalité proliférante des dessins qui les colonise : ou l'art comme pulsion de vie surmontant la mort.

Photo Jean-Christophe Lett
L'univers esthétique d'Anne Rochette, artiste née en 1957, est quant à lui plus complexe et divers en formes – cette exposition ne constituant qu'un échantillon d'une œuvre longue et riche. Aquarelle, plastique céramique de grandes dimensions, dessin in situ, son art évolue entre abstraction biomorphique et figuration, explorant les territoires fluides et incertains du rêve, du merveilleux, du fantastique. Il entre une part d'enfance teintée d'inquiétude, en particulier dans ses créatures de céramique entre Barbapapa, fantômes et totems. Voici trois personnages dotés de jambes humaines… mais dont le corps est une figure géométrisante (cône, rectangle, forme ovoïde) et pourvue d'yeux. Que sont-ils ? Des monstres de fantaisie ? Des corps prisonniers de costumes grotesques ? Ou sont-ce des enfants farceurs cachés sous un déguisement ?
Pareils à des rêves élevés à la matérialité, les œuvres d'Anne Rochette suscitent un sentiment de présence mêlé d'indécision.
Pareils à des rêves élevés à la matérialité, les œuvres d'Anne Rochette suscitent un sentiment de présence mêlé d'indécision – par l'impossibilité d'assigner sens ou nom à ces formes parfois transitoires comme des états de métamorphose. À l'exemple, notamment, de cette très belle céramique ovoïde émaillée de noir, dont yeux et bouche sont suggérés par des fentes cernées de rose : tête d'une mystérieuse beauté, entre extraterrestre de science-fiction, casque d'un minimalisme tout de courbes dérivé de Brâncuşi et masque primitif.

Photo Jean-Chrisophe Lett
Aquarelles évoquant une vie cellulaire microscopique – comme un héritage lointain de Wols –, têtes de terre cuite tantôt brute et tantôt émaillée, tantôt plus décrites et expressives et tantôt abstractisantes, dessins-poèmes in situ sur la mémoire etc. : l'exposition donne un aperçu très convaincant du travail d'Anne Rochette. Et cependant, par le caractère hétéroclite des œuvres exposées, elle laisse espérer surtout une rétrospective dans un musée régional ou national qui exposerait davantage et éclairerait mieux la richesse des voies, matériaux et imaginaires oniriques explorés par cette artiste.
« Inner Powers », Transpalette – centre d'art contemporain, Bourges, jusqu'au 22 septembre.
- 1. L'exposition « Visions chamaniques » au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac, s’est tenue du 14 novembre 2023 au 26 mai 2024.