Emmanuel Macron en meeting au Zenith de Dijon pour la campagne de l’élection présidentielle 2017, le 23 mars 2017. via Wikimédia
Emmanuel Macron en meeting au Zenith de Dijon pour la campagne de l'élection présidentielle 2017, le 23 mars 2017. via Wikimédia

L'adieu au « bloc central »

Dans la configuration actuelle, seule la mise en retrait du président de la République et la formation d’une coalition majoritaire à l’allemande permettraient de résoudre la crise institutionnelle et politique. Mais le scénario paraît improbable, compte tenu de la polarisation croissante et de l’épuisement de l’opinion publique.


Le chaos politique et institutionnel né de la démission de Sébastien Lecornu est la conséquence de la stratégie déployée par Emmanuel Macron depuis 2017, et non uniquement l’effet à retardement de la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. Dans un contexte de fragmentation politique, sa stratégie a reposé sur la recherche d’un point d’équilibre, auquel des électeurs de gauche et de droite pourraient se rallier. Elle a permis de gagner l’élection présidentielle mais empêche de gouverner. Dans cette perspective, les options désormais disponibles pour le président de la République sont limitées : il doit provoquer les conditions d’une coalition, y compris en sacrifiant son propre parti et son rôle dans la vie publique.

Gagner sans pouvoir gouverner

La stratégie d’Emmanuel Macron depuis son entrée sur la scène politique en 2016 paraît fondée sur une forme de théorie de l’électeur médian. Concrètement, un agrégat de groupes occupant le centre de l’espace politique partage des intérêts pouvant être satisfaits avec un minimum d’effort politique. Il constitue une base électorale de 20 à 30 % : les électeurs de droite modeste séduits par le discours du travail et les progressistes bourgeois de gauche, effrayés par toute forme de radicalité. Lorsqu’il peut accéder au second tour d’une élection présidentielle ou législative, l’acteur s’appuyant sur ce groupe peut alors se présenter comme un rempart face aux extrêmes et gagner grâce à l’apport de voix des électeurs dont le premier choix a été éliminé.

L’efficacité d’une telle stratégie a été indéniable : elle a permis les victoires d’Emmanuel Macron aux élections présidentielles ainsi que la création d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale en 2017 et 2022. Elle rencontre toutefois des limites évidentes. D’abord, le bloc central ainsi constitué est fragile : issus de groupes aux intérêts divergents et ne reposant sur aucune doctrine commune permettant de trancher les conflits les plus difficiles, ce bloc peut aisément se fracturer sur certains sujets clivants tels que la politique migratoire ou les questions ayant trait à la laïcité. Ensuite, une telle stratégie repose sur une volonté de capter les électeurs des partis à la frontière de ce bloc central et notamment à partir de 2017, ceux des Républicains. Seulement, un tel mouvement a affaibli ce parti et favorisé la radicalisation d’une partie de ses électeurs vers l’extrême droite.

Enfin, cette stratégie politique ne permet pas de gouverner dans la configuration issue des élections législatives de 2022. Le bloc central ne dispose plus d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. En effet, il est vrai que la Ve République a été conçue pour conférer au Président de la République la capacité de gouverner sans majorité absolue dans une Assemblée nationale fracturée en blocs égaux. Le Gouvernement ne procède plus de l’Assemblée, il peut être minoritaire. Le Président de la République ne doit que prendre en compte « l’orientation qui se dégage du Parlement 1 » lors de sa nomination. Cependant, cette mise à distance du Parlement n’était possible qu’en raison de la légitimité spécifique du chef de l’État, incarnation gaullienne de l’intérêt général et seul à être élu par l’ensemble du peuple à partir de 1962. Pour les successeurs de De Gaulle, c’est le fait de disposer d’une majorité absolue qui leur a permis de gouverner. Si aucun parti ne dispose d’une majorité absolue, la formation d’une coalition majoritaire est indispensable. Seulement, une telle coalition suppose une stabilité et une prévisibilité minimales des alliances politiques que la stratégie de l’électeur médian ne peut offrir dans un contexte de fragmentation politique où les électeurs sont séduits par la radicalité des extrêmes. Au contraire, cette stratégie implique des renversements d’alliance dès que nécessaire.

Reconstruire une coalition majoritaire

La situation actuelle est l’illustration d’une telle faiblesse. Les gouvernements minoritaires successifs depuis la dissolution de juin 2024 ont été constitués par le chef de l’État à partir d’une tentative d’identifier une minorité centrale susceptible de construire des majorités au cas par cas. Toutefois, ce fonctionnement n’est pas tenable sur le long terme. En l’absence de majorité absolue, le chef de l’État ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour gouverner et fixer les orientations politiques de la Nation. En outre, l’adoption et la mise en œuvre de réformes structurelles traduisant une orientation politique déterminée sont compromises. Seuls des accords ponctuels et précaires autour de cette minorité centrale peuvent être trouvés.

En l’absence de majorité absolue, le chef de l’État ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour gouverner et fixer les orientations politiques de la Nation.

La résolution de la crise suppose de rechercher enfin la formation d’une coalition relativement stable, réunissant des partis disposant ensemble d’une majorité parlementaire absolue. Dans la configuration politique actuelle, cela ne peut être qu’une coalition de gauche et de droite, sur le modèle allemand : fondée sur des engagements réciproques et une feuille de route transparente pour l’adoption de réformes structurelles. Seulement, avec une opinion publique épuisée par les changements incessants d’une politique devenue illisible, la polarisation croissante de l’espace public et la perspective des élections de 2027, un tel scénario paraît improbable. Les partis susceptibles d’entrer dans une coalition – Parti socialiste, Les Écologistes, le PCF ou les Républicains – ne peuvent plus se compromettre dans la formation d’un gouvernement. Autrement dit, le jeu politique n’est plus assez ouvert. En particulier, de nouvelles élections provoquées par une dissolution ou la démission du président de la République risqueraient de ne pas changer pas fondamentalement la donne, la seule majorité stable susceptible d'émerger résidant dans une alliance entre la droite et l’extrême droite.

Quelque chose doit bouger pour rendre possible une coalition entre la gauche et la droite, et arracher le PS, le PCF et les Écologistes à LFI et LR au RN. Pour y parvenir, une option pourrait être envisagée : conditionner la prochaine étape, que ce soit de nouvelles élections ou la nomination d’un Premier ministre, à des engagements non-négociables concernant la mise en œuvre d’une réduction du déficit budgétaire, la poursuite de la transition écologique et le renforcement du financement de la guerre en Ukraine. Une fois, ces principes énoncés par le chef de l’État, en tant que garant de la stabilité de l’État et des institutions, il devrait se retirer du jeu politique et laisser les partis négocier entre eux. Une telle stratégie supposerait une autorité présidentielle peut-être déjà insuffisante. Elle forcerait néanmoins les partis à clarifier leur position et permettrait la consolidation d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. En transformant le rôle du chef de l’État et en rendant aux partis représentés au Parlement la fonction de construction de l’équipe gouvernementale, cette décision ferait adhérer la vie politique française aux principes d’un régime parlementaire. Cependant, en cas d’échec – scénario plausible au regard de l’absence de culture de coalition ainsi que de la faiblesse de la discipline et de la structuration idéologique dans les partis en France – la reconstruction d’une majorité absolue se poursuivrait. Elle ouvrirait probablement la voie à une victoire de l’extrême droite alliée à une partie des électeurs de droite.

 

  • 1. Charles de Gaulle, Discours de Bayeux, 1946.