Domaine public
Domaine public

Bâtir une majorité coalisée pour gouverner

À gauche, la stratégie pour les présidentielles semble prisonnière d’une conception de la victoire pensée comme une fin en soi. Or dans un paysage politique fragmenté, et faute de majorité parlementaire, gagner ne suffit plus à gouverner. Une autre option consisterait à penser les conditions d'une coalition avec la droite, sur une base programmatique claire fixant priorités et lignes rouges. 


Depuis les élections municipales, chaque camp débat de l’opportunité d’une alliance. À gauche, cette question ancienne – et presque structurelle – prend un sens aigu : faut-il s’allier avec La France Insoumise (LFI) et faire de Jean-Luc Mélenchon le candidat unique à l’élection présidentielle ? Toutefois, cette interrogation fait l’impasse sur un point crucial : gagner des élections présidentielles ne suffit pas pour gouverner, il faut également parvenir à dégager une majorité stable au Parlement. Or, au regard des résultats des dernières élections, une majorité de gauche incluant, ou non, LFI semble être très hypothétique. L’option, réaliste et en même temps politiquement indicible, réside dans la construction d’une coalition avec la droite, qui ne peut être le produit d’une négociation bricolée après les élections mais doit résulter d’un choix politique des électeurs. Si la gauche – comme d’ailleurs la droite – veut effectivement gouverner et éviter la victoire à court ou moyen terme de l’extrême droite, l’objet du prochain scrutin présidentiel doit être déplacé : non plus sélectionner l’incarnation d’un camp idéologique mais choisir un candidat capable de bâtir une majorité coalisée pouvant gouverner.

L’illusion présidentielle

Le débat actuel à gauche repose sur une hypothèse : Jean-Luc Mélenchon aurait la meilleure chance d’atteindre le second tour de l’élection présidentielle. Seulement, cette hypothèse confond un scénario probable avec une réalité des sondages. En réalité, le leader de LFI est à environ 12 % d’intention de voix. Avec un champ de sept candidats connus et le Rassemblement national ancré à 30 %, atteindre 15 % au premier tour, synonyme de qualification au second tour, n’est pas un plancher – c’est un plafond qu’il n’a pas encore atteint.

Plus encore, une hypothétique qualification au second tour ne garantit ni la victoire ni la faculté à gouverner. En effet, au lendemain des élections, le président nouvellement élu devra dissoudre l’Assemblée nationale, la composition actuelle ne pouvant être maintenue. Or, au regard de la nature localisée des élections législatives et de l’absence de forces politiques majoritaires dans les dernières échéances, il est probable que l’Assemblée nationale qui sera élue en juin 2027 soit de nouveau fragmentée en trois blocs et qu’aucun groupe ne dispose d’une majorité absolue. En particulier, la gauche, unie ou non autour de LFI, pourrait gagner les circonscriptions des grandes villes mais risque d’échouer ailleurs. Elle pourrait ainsi obtenir une majorité relative pouvant soutenir un gouvernement minoritaire grâce aux outils de la Ve République, mais cela ne suffira pas à construire une majorité stable capable de légitimer des choix politiques structurants.

Pour le dire autrement, même si elle gagnait, la gauche serait condamnée à l’impuissance et réduite à adopter des textes techniques, à portée limitée et n’emportant aucune orientation fondamentale. Elle ne pourrait pas adopter les mesures nécessaires pour répondre aux chocs géopolitiques qui se multiplient, faire les réformes indispensables pour lutter contre le réchauffement climatique ou répondre aux revendications sociales tout en rétablissant la trajectoire des finances publiques. En un sens, la situation serait identique à la période actuelle, de nouveau figée pour cinq ans, dans l’attente de nouvelles élections pour clarifier les orientations politiques de la Nation.

Alternatives impossibles

La vraie question n’est donc pas « comment la gauche gagne » mais comment les prochaines élections peuvent lui permettre de gouverner. Ce sont des questions radicalement différentes, avec des réponses qui sont radicalement différentes. Plusieurs options peuvent être envisagées, dont l’organisation d’une primaire. Le débat sur cette possibilité ne prend toutefois de sens qu’au regard des intérêts des différentes factions de la gauche hors LFI. La gauche pro-primaire – François Ruffin et les Verts – veut légitimer une figure potentiellement extérieure aux partis, tandis qu’à l’inverse, la gauche anti-primaire – François Hollande, Raphaël Glucksmann ou Boris Vallaud – a conscience qu’une primaire ne lui profite pas : elle les écrase ou les trahit.

La vraie question n’est donc pas « comment la gauche gagne » mais comment les prochaines élections peuvent lui permettre de gouverner.

Ces deux perspectives reposent toutefois en dernière instance sur une hypothèse problématique : celle d’une vision de la présidentielle comme un mécanisme de décantation entre les forces politiques. Il s’agit à chaque fois de forcer la constitution de groupes faisant émerger un candidat capable d’atteindre le second tour. Seulement, une telle stratégie ignore le problème du lendemain, celui des législatives, sauf à espérer que par le biais d’une autre variation de la physique des fluides, les professionnels de la politique – de LFI aux Républicains – devront, par intérêt, trouver les moyens de s’entendre pour gouverner et former des majorités. Cette vision libérale du politique, conçue comme enfermé dans des institutions qui forcent les intérêts particuliers à s’allier, a pour effet de priver les électeurs du sens de leurs élections. Ils votent pour des partis qui, après, négocient le sens de l’action de l’État et la détermination de l’intérêt général.

Que faire ?

Dans cette configuration, la plupart des options sont soit irréalistes, soit politiquement dangereuses, et risquent de condamner le progressisme pour les prochaines années. Un gouvernement de gauche impuissant sera décrédibilisé ; une majorité artificielle construite après les élections législatives sera divisée et incapable de résister au discours du Rassemblement national condamnant le cynisme des politiques et l’alliance des contraires.

Par conséquent, si la gauche veut éviter une capture du pouvoir par les extrêmes, la seule option disponible semble en réalité être la plus contre-intuitive : accepter de construire une coalition avec la droite. Le candidat de gauche devrait défendre une pratique parlementaire du pouvoir : si en cas de victoire à la présidentielle il devra essayer de gagner les législatives en portant un programme, il doit aussi indiquer qu’il sera prêt à former une majorité avec la droite dans le cadre d’une coalition, en formulant dès la campagne ses priorités et lignes rouges. Ce faisant, il indiquerait exactement à ses électeurs la nature de leurs votes et les orientations fondamentales qu’il propose.

Une telle position impliquerait une double rupture avec la pratique du pouvoir d’Emmanuel Macron. D’une part, à la différence du dépassement de la gauche et de la droite théorisée par le bloc central, cette orientation ferait de la majorité une réalité profondément politique, marquée par des choix idéologiques et la détermination de priorités partagées. D’autre part, depuis 2024, voire 2022, le Président de la République a été incapable d’admettre le changement politique fondamentale que constitue la fragmentation de la vie politique et de l’Assemblée. Il n’est pas parvenu à se détacher de son rôle de chef de parti pour construire activement une majorité parlementaire en intégrant les positions de ses adversaires, voire laisser aux parlementaires le soin de ce travail. Cette position a participé de l’impossibilité de construire une majorité coalisée en 2024 autour du NFP ou du bloc central. Au contraire, désormais, l'élection présidentielle et notamment son premier tour doivent devenir l'élection de la figure capable de créer le plus grand consensus dans le pays et de servir de point de départ à une coalition.

Le tragique de la situation est que cette option, qui seule permettrait à la gauche de gouverner et de changer le réel, est aussi la moins susceptible de se réaliser. En effet, elle suppose l’existence de partis idéologiquement structurés et politiquement disciplinés. La coalition suppose de disposer de lignes programmatiques claires, fixant des priorités, des impératifs et des espaces de négociation, lignes que seuls des partis structurés peuvent porter. En leur absence, la coalition n’est qu’un jeu de marchandage, d’acteurs visant à obtenir le pouvoir à tout prix en fonction des circonstances et non la base d’une pratique du pouvoir visant à effectivement changer le réel. Par ailleurs, elle imposerait une parole quasi suicidaire au candidat qui devrait faire campagne en admettant la possibilité de sa défaite ou, a minima, la limitation de son pouvoir. Enfin, dans un contexte de forte polarisation du débat public, où chacun conçoit l’autre camp comme un ennemi à abattre, la perspective d’une telle alliance est un repoussoir : elle supposerait en effet pour la gauche de cesser la politique morale des anathèmes et d'envisager que l’action politique puisse impliquer de s’allier à des adversaires allant de Gabriel Attal à Bruno Retailleau.

La perspective d’une telle alliance est un repoussoir : elle supposerait pour la gauche de cesser la politique morale des anathèmes et d’envisager que l’action politique puisse impliquer de s’allier à des adversaires allant de Gabriel Attal à Bruno Retailleau.

La situation semble d’autant plus figée que les dynamiques de la droite, traversée par les mêmes divisions, s’y opposent aussi. Entre Gabriel Attal, incarnation d’un centre orphelin, Édouard Philippe qui capte à la fois l’électorat macroniste et la droite juppéiste dont il est issu, et les Républicains dont les déchirures sont moins idéologiques que tactiques, les différents groupes se fracturent sur la question de l’union, de la désignation d’un hypothétique candidat unique et du rapport avec l’extrême droite. De tels clivages les privent de toute capacité à penser l’hypothèse d’une coalition et donc de gouverner. En effet, la droite est placée face à un choix similaire à celui de la gauche : gagner les présidentielles mais sans possibilité d’atteindre une majorité à l’Assemblée, se coaliser avec la gauche pour gouverner ou s’allier avec l’extrême droite au prix d’une absorption rapide dans une « union des droites ».

Le verrou politique qui apparaît – celui qui empêche la seule option viable d’émerger – pourrait ultimement être la clé d’une victoire à court ou moyen terme de l’extrême droite : une victoire qui serait à la fois le résultat d’une conquête patiente du pouvoir et de la déliquescence des forces politiques qui s’y opposent.