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Venezuela : le casse-tête de Delcy Rodríguez

Pour comprendre l’équation politique complexe dans laquelle évolue aujourd’hui Delcy Rodríguez, il faut replacer les évènements en cours dans la longue histoire politique et économique du pays, sans céder aux slogans de court terme qui ne comprennent le Venezuela qu’à travers la rente pétrolière ou l’impérialisme américain.


L’histoire du Venezuela est jalonnée de confrontations et négociations avec des puissances étrangères. Ainsi, en décembre 1903, des navires militaires se sont approchés du port de La Guaira avec pour objectif de renverser le dictateur Cipriano Castro (1899-1908). La marine vénézuélienne, qui ne comptait que quelques bateaux, opposa très peu de résistance à la flottille étrangère. Cipriano Castro se vit obligé de négocier avec le Royaume-Uni et l’Allemagne et de leur céder 30% des recettes douanières pour payer ses dettes. L’itération actuelle est certes nouvelle dans les modalités de l’opération, mais ne constitue pas une transformation complète de la dynamique régionale dans laquelle le Venezuela a développé sa politique pétrolière depuis cent-dix ans. Cette dynamique a mené à l’augmentation progressive de la participation de l’État dans l’industrie extractive au long du XXème siècle, d’abord autour du pétrole, mais aussi de l’or et du fer. Si l’on met la rhétorique de Trump de côté, ceux qui vont appliquer le changement de politique au Venezuela ne sont pas les Nord-Américains – qui n’ont pas de fonctionnaires sur place – mais le gouvernement vénézuélien. Et grâce à Trump, cela veut dire une nouvelle faction du chavisme.

Pour savoir si les « nouveaux » gouvernants du Venezuela auront la possibilité de réorienter le cap pour satisfaire les nouvelles demandes américaines, il faut répondre à quatre questions qui sont au cœur du fonctionnement actuel de l’État chaviste, et constituent autant de difficultés pour Delcy Rodríguez : Comment financer l’État au Venezuela ? Comment éviter les coups d’État de militaires qui seraient tentés de saisir le pouvoir, maintenant que la dynamique au Venezuela est autant marquée par la force brute ? Comment construire un consensus politique qui ne divise pas le mouvement chaviste à sa base ? Comment faire une proposition applicable par le monde économique ? Autrement dit, Delcy Rodríguez doit aligner la politique pétrolière, militaire, chaviste et économique si elle veut se maintenir au pouvoir. Or, pour l’instant, elle dispose de très faibles marges de manœuvre pour contenir les différents groupes liés à ces enjeux.

Le pétrole : comment financer l’État ?

La structure actuelle de l’État vénézuélien repose sur un cadre légal centenaire aujourd’hui très contraignant, qui s’est construit sur trois piliers fondamentaux : les réformes de modernisation militaire, les réformes pétrolières et les réformes bancaires des années 1910-1920. Sous le gouvernement de Gómez (1908-1935)1, ces réformes ont permis d’unifier le territoire et de faire du pétrole le principal produit d’exportation dès les années 1920.

La première ère de l’exploitation pétrolière a reposé sur des concessions dans lesquelles les entreprises étrangères devaient payer des royalties à l’État vénézuélien. Ceci en vertu de la loi coloniale espagnole, dont le Venezuela a hérité après l’indépendance, selon laquelle le sous-sol appartient à l’État. Cet ancrage historique revêt une importance majeure au regard de la vitesse à laquelle Trump veut produire du changement. Pour y parvenir, le gouvernement vénézuélien devra opérer dans un cadre légal consensuel, ce qui implique que les entreprises pétrolières devront payer des royalties à l’État vénézuélien en dollars. À la suite de cette première phase, une série de lois ont été adoptées, comme celle sur les hydrocarbures de 1943 qui fixe le « fifty-fifty », c’est-à-dire le partage des revenus pétroliers entre le Venezuela et les majors. Durant cette période, contrairement à une vision romantique du chavisme véhiculée par quelqu’un comme Oliver Stone - qui disait dans un documentaire de 2009 que « le gouvernement [vénézuélien] a contrôlé le pétrole pour la première fois de son histoire2 », il n’est pas vrai que tous les puits aient été aux mains d’entreprises américaines. L’État vénézuélien a toujours eu pour politique de faire intervenir plusieurs acteurs dans les champs pétroliers.

La dernière étape de l’exploitation pétrolière est la loi de nationalisation de 1976, qui a créé une nouvelle participation des entreprises étrangères à travers des joint-ventures. Dans les années 1990, un moment d’ouverture a eu lieu : un gouvernement porté par les réformes structurelles des années 1980-90 a permis l’ouverture de puits avec la possibilité de faire des joints-ventures où PDVSA (la compagnie pétrolière de l’État) n’est pas majoritaire. À partir de 2006, Chávez change la structure des joint-ventures, qui deviennent majoritairement contrôlées par les entreprises de l’État vénézuélien, tout en restant dans le cadre établi par la loi de nationalisation de 1976. Face à cela, des entreprises nord-américaines ont décidé de quitter le Venezuela, ou de réduire leur participation le plus possible (comme par exemple pour Chevron). Quand Trump parle de nationalisation, il se réfère à ce point de 2006, non à la nationalisation de 1976.

Vraisemblablement, Trump veut aujourd’hui que soit de nouveau permise la participation des entreprises nord-américaines dans l’exploitation pétrolière vénézuélienne. Mais il ne peut prétendre changer le cadre légal dans lequel ont été attribuées les concessions chinoises et russes qui existent déjà : il souhaite la création, ou la renégociation de joint-ventures avec une participation nord-américaine majoritaire. L’histoire impose cependant des limites symboliques à ce que Trump peut demander au pays. Il serait par exemple invraisemblable de revenir sur la loi « fifty-fifty » (gains égaux pour les entreprises nord-américaines et vénézuéliennes). Delcy Rodríguez  doit donc faire passer une loi permettant la création de joint-ventures avec participation nord-américaine, et compter sur la bonne volonté américaine de lever les sanctions pour opérer dans le pays. On ne sait si cela satisfera Trump, mais c’est ce qui, à court terme, recueillera un consensus politique au Venezuela.

À cela il faut ajouter un autre point structurel. La production pétrolière au Venezuela a chuté de 2, 5 millions de barils de pétrole par jour en 2001 à 400 000 en 2020. Bien que la production se rapproche à nouveau du million de barils par jour, notamment grâce à la participation de Chevron au Venezuela depuis quelques années, l’industrie pétrolière fonctionne bien en deçà de sa capacité réelle. Le Venezuela aurait besoin d’entre 60 et 100 milliards de dollars d’investissement sur les 10 prochaines années pour augmenter sa production. Ce niveau d’investissement ne peut être fourni que par les pétrolières américaines avec des prêts garantis par l’État américain, étant donné que la Russie est à court de trésorerie en raison de la guerre en Ukraine et que les Chinois ont déjà prêté 80 milliards de dollars au Venezuela pour très peu de retours sur investissement.

Les militaires : comment organiser l’État ?

L’État central n’a eu le contrôle du territoire vénézuélien qu’à partir des années 1910, grâce aux réformes de l’armée qui, l’ont d’abord créée dans sa structure moderne, et ont ensuite permis d’éliminer les caudillos régionaux. Les militaires furent le principal soutien de la puissance publique jusqu’à l’avènement de la démocratie, où ils « sont retournés dans leurs casernes ».

Sous le chavisme, les militaires ont repris des fonctions dans les organismes de l’État, et de plus en plus dans ses entreprises productives, en commençant par les industries extractives et lourdes (routes, métros, etc.). Cependant, Chávez n’a pas eu à leur donner trop de pouvoir puisqu’il bénéficiait d’une aura dans l’armée et qu’il s’attachait à maintenir une dualité civile-militaire pour éviter qu’aucun camp ne prenne trop d’importance. En revanche, à la mort de Chávez, Maduro a dû donner beaucoup de pouvoir économique aux militaires dans le pétrole, la banque, les assurances, les ports et les mines, pour acheter leur allégeance et éloigner la possibilité d’un coup d’État. Cela signifie que quand on parle des militaires au Venezuela, on parle surtout de gestionnaires d’entreprises publiques qui ont accumulé beaucoup de pouvoir économique et qui doivent aussi être pris en compte dans une transition économique pétrolière et extractive3. Toutefois, Le PIB vénézuélien ayant chuté de 70% entre 2014 et 2019, ce pouvoir économique est désormais relativement affaibli.

L’autre faiblesse des militaires est d’être très impliqués dans le trafic de drogue, la corruption et la torture des prisonniers politiques, ainsi que la répression des manifestants depuis au moins 2008. Il y a eu aussi l’opération « Tun Tun », une répression extra-judiciaire directe contre les quartiers populaires au Venezuela, entre 2019 et 2024. Par conséquent, ils ont besoin, outre de garanties économiques, de garanties politiques d’immunité et d’amnistie.

Le mouvement chaviste : comment lier l’État à la société ?

Bien que l’histoire de la relation entre l’État chaviste et la société soit complexe et ne puisse être réduite à celle des troupes de chocs du chavisme, les colectivos, ce sont elles qui constituent le principal problème de Delcy Rodríguez vis-à-vis du reste du parti. Maintenir l’unité du parti implique dans les faits d’éviter que les troupes de chocs qui répondent de façon nébuleuse aux instructions des différents leaders du chavisme ne s’organisent pour reprendre du pouvoir, alors que Delcy Rodríguez doit déjà composer avec Trump et les militaires.

L’histoire des colectivos s’est faite en deux temps. Chávez a d’abord constitué les « cercles bolivariens » comme forme de mobilisation, puis les a transformés en « conseils communaux » après le coup d’État de 2002. Ces conseils communaux géraient les fonds directement distribués par l’État central via des missiones (des programmes sociaux financés par l’État central, dont le programme d’aide médicale à travers les médecins cubains commencé en 2005) et fonctionnaient comme un État parallèle dirigeant les fonds directement vers les gens sans passer par les maires ou les gouverneurs – car le Venezuela est un État fédéral.

Ce système de conseils locaux était articulé et surveillé par ce que Javier Auyero, sociologue Argentin, appelle la « zone grise », en référence aux Péronistes en Argentine, c’est-à-dire des bandes paramilitaires appelées « colectivos » qui agissent comme des troupes de choc locales pour éviter les mobilisations populaires et empêcher les débordements. Ces acteurs sont plus idéologiques que les militaires, mais craignent surtout qu’un changement politique puisse leur nuire en termes de poursuites judiciaires.

Donner des gages au monde économique

Le monde économique, dernier acteur déterminant de ce qui se joue aujourd’hui, est plus complexe à saisir puisqu’il n’est pas univoque. Il a cependant la particularité d’avoir vécu un moment d’expansion à la suite d’une première ouverture économique orchestrée par Delcy Rodríguez après 2020. Un exemple de ce monde économique en transformation peut se lire dans la croissance de Cashea (une version vénézuélienne du « Buy Now Pay Later » de Klarna) ou de Yummy rides (un service de livraison avec lequel certaines personnalités du chavisme ont des liens ). Ce monde économique bénéficierait d’une politique de taux de change plus stable, d’un accès au crédit via le système bancaire, d’une ouverture économique, d’une libéralisation du droit du travail et d’une organisation de long terme des politiques économiques.

Ce groupe est extrêmement important, étant donné que dans des économies pétrolières il faut irriguer le reste de l’économie avec l’argent qui vient du pétrole car l’extraction en soi est très localisée, éloignée des centres urbains et embauche une relativement faible partie de la population. Le reste du secteur privé, et notamment le secteur de l’économie informelle, représente la principale courroie de transmission qui traduit la santé de l’économie pétrolière en activité économique. Historiquement le pétrole représente 90% des exportations au Venezuela (et donc 90% des ressources en monnaie étrangère qui permettent de repayer la dette souveraine par exemple) mais seulement 20 à 30% du PIB. C’est ce secteur privé qui permettra de redonner un espoir de succès électoral au chavisme s’ils venaient à vouloir rouvrir la voie de participation électorale.

 

Pour comprendre l’équation politique complexe dans laquelle évolue aujourd’hui Delcy Rodríguez, faut donc replacer les évènements en cours dans la longue histoire politique et économique du pays, sans céder aux slogans de court terme qui ne comprennent le Venezuela que par la « souveraineté », le « pétrole », l’« impérialisme ». Si Delcy Rodríguez ne construit pas une politique pétrolière satisfaisante aux yeux de Donald Trump, elle ne pourra pas financer l’État, car les États-Unis maintiendront un blocus sur les navires pétroliers, et envahira ou fera s’effondrer le pays économiquement. Si elle ne s’aligne pas avec les militaires, elle subira un coup d’État. Mais les acteurs dudit coup d’État devront encore créer une nouvelle politique pétrolière acceptable pour les États-Unis. Si elle n’intègre pas les « colectivos » et les miliciens dans le processus, elle devra dépenser beaucoup plus de capital politique et économique pour eux qu’en réformes pétrolières et économiques. Enfin, si elle se concentre trop sur le pétrole, ce sera au détriment de la capacité d’articuler ces réformes avec l’économie en général. Par exemple, si l’accord pétrolier établit que le pétrole extrait du Venezuela ne passera pas par la banque centrale, l’investissement pétrolier n’augmentera pas les réserves en dollars et ne permettra pas une meilleure gestion de la politique du taux de change – ce qui se traduira par une dévaluation du bolívar. C’est à un véritable alignement des planètes que Delcy Rodríguez doit procéder, si elle veut se maintenir au pouvoir à court terme, éviter une invasion américaine autant qu’un coup d’État militaire, et que ces réformes rendent le chavisme à nouveau populaire électoralement.

 

  • 1. En 1908, alors que Cipriano Castro partait se faire soigner à Paris, Gomez qui fut son vice-président en 1904 pris le pouvoir lors d’un coup d’État. Delcy Rodriguez était aussi la vice-présidente de Maduro.
  • 2. Oliver Stone, South of the Border, 2009.
  • 3. Seuls 99 généraux commandent des troupes.