Les vagues scélérates
La vague de Draupner ne s’est pas contentée d’infirmer une hypothèse physique, elle a surtout fissuré un ordre intellectuel, révélant la part d’aveuglement qui accompagne toute certitude.
Longtemps, les marins ont fait rire le monde scientifique1. En effet, lorsqu’ils regagnaient le port après des semaines en mer, il arrivait que certains marins racontent parfois avoir croisé, lors de tempêtes, une vague scélérate haute comme une falaise. On les écoutait poliment, sans vraiment croire que la mer puisse mentir autant que les hommes. La vague scélérate est donc, au fil des ans, devenue une belle légende dont on fait les poésies marines. C’était juste un mythe de marins. Comme les sirènes ou comme le Hollandais volant, figures nées de la peur mêlée à la fascination pour l’océan2. Mais le mythe ne s’efface pas si facilement devant la science. Au mieux, il sommeille et reste prêt à se réveiller pour confirmer le réel.
Bien sûr, quelques scientifiques se sont penchés sur le problème et, dans un premier temps, leur conclusion a été prudente. Pour eux, il s’agissait d’erreurs d’observation probablement dues à la fatigue, à la déformation des perceptions dans la tempête, ou à une lecture erronée des instruments3. Pour ne pas parler d’hallucinations collectives ou de biais d’amplification émotionnelle4. Selon la théorie dominante de l’époque, la probabilité d’une vague dépassant deux fois la hauteur significative était vraiment très infime, de l’ordre même d’un événement tous les dix mille ans5. Ce n’est qu’assez récemment que la science a dû admettre qu’elle était passée à côté d’un phénomène physique réel. Le 1er janvier 1995, la plateforme pétrolière Draupner, en mer du Nord, enregistra une vague de 25, 6 mètres surgie au milieu d’une eau aux vagues régulières de 12 mètres6. C’était la première preuve instrumentale d’une vague scélérate.
Depuis lors, les satellites ERS-1 et ERS-2 de l’Agence spatiale européenne ont confirmé, en 2001, l’existence d’autres vagues similaires à la surface des océans7. Les marins, longtemps soupçonnés d’affabulation, avaient simplement eu raison plus tôt que la science.
Le scandale du fait
La négation, par la science, de l’observation du terrain pose sérieusement question. En effet, comment se fait-il qu’une discipline née de l’empirisme puisse rejeter les faits lorsqu’ils dérangent ses lois ? Selon Thomas Kuhn, un paradigme scientifique n’est pas seulement un ensemble de théories ou de méthodes, il constitue aussi le cadre d’une vision du monde et, par-là, d’une manière de décider ce qui compte comme fait. Tant qu’un paradigme règne, il filtre la réalité et écarte ce qui le contredit8. La science n’admet pas facilement d’être remise en question. L’histoire des sciences montre que les découvertes majeures ne surgissent pas d’une accumulation progressive de données, mais d’une rupture. La vague de Draupner ne s’est pas contentée d’infirmer une hypothèse physique, elle a surtout fissuré un ordre intellectuel, révélant la part d’aveuglement qui accompagne toute certitude savante des experts.
La vague scélérate devient alors le symbole du scandale du fait. Elle incarne ce moment où le réel, très soudainement, dépasse le cadre et exige que l’on revoie la carte du savoir. Elle rappelle que la science progresse autant par la reconnaissance de ses erreurs que par l’accumulation de ses preuves.
Gaston Bachelard aurait vu dans ce refus de la science un « obstacle épistémologique »9. La connaissance, selon lui, n’avance jamais en ligne droite, mais progresse en se heurtant à ses propres certitudes, qu’elle doit briser pour espérer voir le monde « autrement ». L’esprit scientifique, écrivait-il, « se forme contre la nature et contre lui-même ». La vague scélérate met en crise une science trop confiante dans ses modèles et rappelle que le réel ne se laisse jamais réduire à la régularité des nombres. La réalité ne s’enferme jamais totalement dans les statistiques. La nature – et c’est ce qui est le plus beau – garde toujours une part d’indiscipline.
Ce déni révèle la tendance profonde de la raison moderne à substituer le modèle à l’expérience. L’histoire de la science montre que ce n’est pas le réel qui guide toujours la théorie, mais souvent la théorie qui sélectionne le réel. En cela, la vague scélérate devient un miroir de notre tendance à la rationalité et nous montre comment la connaissance, lorsqu’elle s’enferme dans ses schémas, risque de devenir sourde à ce qui la dépasse. Elle doit en tout cas interroger notre confiance dans la mesure, la prédiction, la maîtrise. Ce que la vague de Draupner a fait vaciller, c’est l’idée même d’un monde intégralement calculable.
Le retour du refoulé
Les mers et les océans représentent, au moins depuis Homère, l’élément de l’inconnu et du possible chaos. C’est ce qui bouge, ce qui cache, ce qui ne s’appréhende pas totalement, ce qui enfuit dans les profondeurs abyssales, ce que l’on ne maîtrise pas. Dans cette histoire de la peur de ce que l’on ignore, la vague scélérate ne serait-elle pas un refoulé du réel qui ressurgit dans ses plus étonnants excès ?
Dans sa Métapsychologie, Sigmund Freud décrit le retour du refoulé comme l’irruption, dans la conscience, de ce qui avait été tenu à distance car trop menaçant pour l’équilibre psychique10. Ce retour ne se fait pas en douceur et prend la forme d’un symptôme, d’un rêve, d’une rupture de continuité dans le réel vécu. Ce qui revient n’est pas une nouveauté, mais un ancien contenu psychique devenu étranger à la conscience. La vague scélérate pourrait dès lors être comprise comme une métaphore du retour brutal de ce que la raison scientifique, sûre de ses modèles et de ses probabilités, avait refoulé, à savoir l’imprévisible, le monstrueux, l’impossible. On a beau tenter de l’ignorer et le cacher, ce que l’on ne maîtrise pas finit par se rappeler à nous. Et lorsque cela se produit, cela peut être douloureux. La vague scélérate surgit là où tout semblait maîtrisé, comme un démenti physique à la certitude théorique. Comme l’inconscient, cette vague n’obéit pas aux lois de la linéarité ou de la moyenne, mais à celles du total surgissement. Elle emporte avec elle la croyance rassurante en un monde stable et mesurable.
Dans cette perspective, la vague scélérate devient, en quelque sorte, le symbole d’un réel qui ne se laisse jamais entièrement contenir dans les cadres que nous lui imposons. Elle agit comme une métaphore de l’inconscient collectif dont parlait Jung, ce réservoir d’images et de forces archaïques qui resurgissent lorsque la raison s’endort11. Elle nous rappelle, à la manière d’un symptôme collectif, que le monde n’est pas un système clos, mais un champ d’émergences, où le refoulé du chaos réapparaît sans prévenir pour nous rappeler la fragilité de nos vies et de nos croyances. L’arrivée sans prévenir du chaos agit comme une mise à nu de la condition humaine, révélant la tension permanente entre la volonté de maîtrise et l’inéluctable part d’inconnu. La vague scélérate, en ce sens, ne menace pas seulement les navires, mais les structures mêmes de la pensée rationnelle. Elle rappelle que le savoir n’abolit jamais le vertige, qu’il ne fait qu’en déplacer le seuil. En cela, l’océan demeure le miroir d’un inconscient collectif toujours en mouvement, vaste et indomptable, où l’ordre du monde se mêle à la possibilité d’un éventuel désordre.
C’est cette incertitude qui rend passionnante la vie sur terre. Mais elle nourrit également notre angoisse de ne jamais pouvoir tout comprendre, ni tout prévoir. Entre fascination et effroi, l’être humain oscille sans cesse, cherchant dans la science, la foi ou l’art des manières d’apprivoiser cette part d’inconnu. La vague scélérate nous rappelle que toute tentative de maîtrise absolue se heurte à la puissance du réel, qui échappe et déborde. Elle incarne la limite de notre savoir autant que la beauté de ce qui, toujours, nous dépasse.
L’instable
Ce monde n’est stable que d’une illusion statistique. En réalité, rien n’est plus instable que la pensée de cette stabilité. Nietzsche n’aurait pas boudé son plaisir face à cette scélérate vague, qu’il aurait probablement pu comparer à la force dionysiaque, c’est-à-dire à une puissance de « devenir » qui échappe à tout contrôle. Dans cette perspective, la vague incarne la vie même dans sa dimension la plus brute, voire la plus brutale, celle qui refuse la fixité et la mesure. Elle est l’expression de ce mouvement perpétuel que Nietzsche oppose à toute tentative d’enfermer le réel dans une forme ou une morale12. L’existence, tout comme la mer, est un flux sans origine ni fin, un éternel retour de formes qui se créent et se défont. Le dionysiaque, c’est la célébration de l’instable, la reconnaissance du chaos comme matrice de toute création. En ce sens, la vague scélérate est, d’une certaine manière, une leçon de lucidité qui rappelle que l’existence n’est pas une ligne droite, mais une succession de possibles déséquilibres. L’homme, croyant pouvoir tout prévoir, découvre soudain qu’il navigue sur une mer sans repères fixes. C’est dans cette confrontation avec l’imprévisible que, paradoxalement, se mesure la grandeur humaine. Non pas dans la maîtrise, mais dans la capacité à s’émouvoir de ce que l’on ne comprend pas. La capacité aussi à tomber du haut de notre connaissance. Mais c’est également la capacité à se relever, à recommencer, à persister malgré tout.
Heidegger aurait également apprécié cette vague scélérate. Il y aurait probablement vu13 un événement ontologique. Ce surgissement soudain qui défait l’ordre attendu dévoile l’être comme pure présence, arrachée à la banalité du quotidien. Cette « étrange étrangeté » révèle le monde tel qu’il est. Et dans ce monde, le calcul est toujours en retard sur le réel. L’événement ne se laisse pas prévoir, il se laisse seulement habiter. N’est-ce pas la seule façon de l’accepter ?
La nature ne se dompte pas. Elle se vit. Et l’humain ne vit pas en maître des éléments. Il est entièrement une partie de la nature et en subit les mouvements, les colères et les lois. La vague scélérate en est le rappel éclatant. Elle nous enseigne que toute volonté de maîtrise trouve tôt ou tard sa limite. Elle nous apprend que la sagesse consiste peut-être à consentir à cette dépendance. Accepter de n’être qu’un fragment du monde, c’est reconnaître la part de beauté contenue dans notre vulnérabilité. Nous ne sommes pas en surplomb du monde, nous en sommes l’écume.
***
La vague scélérate nous révèle quelque chose d’essentiel sur notre condition humaine. Sur le plan épistémologique, elle rappelle que toute science doit accepter d’être surprise et bousculée. Sur le plan symbolique, elle figure le retour du refoulé du réel, cette part d’imprévisible que la raison tente en vain de contenir. Sur le plan existentiel, enfin, elle rappelle que vivre, c’est naviguer au sein de forces que l’on ne maîtrise jamais tout à fait. Elle nous renvoie dès lors à une humilité fondamentale en nous demandant d’accepter que la connaissance, comme la vie d’ailleurs, se joue toujours au bord du déséquilibre. La sagesse, n’est-ce pas, plutôt qu’essayer de maîtriser le monde, d’apprendre à l’accueillir tel qu’il est, consentir à son mouvement ?
- 1. Michel Olagnon, « Vagues scélérates, une menace réelle », La Météorologie, no 8, 2000, p. 19-25.
- 2. Sur les sirènes, voir Maurizio Bettini et Luigi Spina, Il mito delle Sirene. Immagini e racconti dalla Grecia a oggi, Milano, Einaudi, 2007. Le Hollandais volant est une légende maritime apparue au XVIIᵉ siècle, probablement originaire des récits de marins néerlandais du cap de Bonne-Espérance. Elle raconte l’histoire d’un navire fantôme condamné à errer éternellement, incapable d’atteindre le port. L’imaginaire poétique de la mer est profondément ancré dans la littérature occidentale. Samuel Taylor Coleridge, avec The Rime of the Ancient Mariner (1798), Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer (1866) ou encore Émile Verhaeren dans Les Forces tumultueuses (1902) ont chacun donné une voix à cette fascination mêlée de peur et de beauté que suscite l’océan. Ces « poésies marines » ont contribué à nourrir le mythe d’une mer habitée de puissances invisibles, parfois hostiles à l’homme.
- 3. Alessandro Toffoli, « Onde anomale, dal mito alla scienza », Le Scienze, no 440, avril 2005, p. 281-291.
- 4. En psychanalyse, on parlera aussi de « surinvestissement symbolique », pour dire que l’on gonfle le réel afin qu’il devienne supportable ou, plus simplement, signifiant.
- 5. La distribution de Rayleigh (du nom de son auteur, lord Rayleigh) est un modèle statistique appliqué à l’analyse des hauteurs de vagues en océanographie. Elle repose sur l’hypothèse que la surface de la mer résulte de la superposition linéaire d’un grand nombre d’ondes aléatoires. Ce modèle prédit que les vagues extrêmes sont d’autant plus rares que leur hauteur s’éloigne de la moyenne.
- 6. La plateforme pétrolière Draupner est située en mer du Nord, au large de la Norvège. Le 1ᵉʳ janvier 1995, un capteur laser y a enregistré une vague de 25, 6 mètres, surgie au milieu d’un état de mer d’environ 12 mètres. Il s’agit de la première preuve scientifique, instrumentale, d’une vague scélérate, que l’on appelle désormais également « la vague de la nouvelle année ». Cette vague, bien que plus haute que d’autres, est loin d’être la plus forte. Actuellement, la plus forte était de 17, 6 mètres. En réalité, on mesure la vague scélérate par rapport à la hauteur des vagues environnante. Celle de 25, 6 mètres est advenue dans une mer très forte où les vagues étaient très haute. Celle de 17, 6 s’est déroulée dans une mer relativement calme.
- 7. Ces satellites ont permis de confirmer l’existence de ces vagues scélérates grâce à leurs altimètres radar capables de mesurer la hauteur des vagues à la surface des océans.
- 8. Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques [1962], trad. Laure Meyer, Paris, Flammarion, coll. « Champs sciences », 1983.
- 9. Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective [1934], Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1999. L’« obstacle épistémologique » est défini comme tout système d’idées ou de représentations qui freine ou empêche le progrès de la connaissance. Selon Bachelard, « la science, dans son besoin d’achèvement, s’oppose à l’opinion » et doit sans cesse lutter contre les « connaissances mal faites » qui forment autant de résistances internes à la pensée scientifique.
- 10. Sigmund Freud, Métapsychologie [1915], trad. Jean Laplanche et Jean-Baptiste Pontalis, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986.
- 11. Carl Gustav Jung, Psychologie de l’inconscient [1916], trad. Roland Cahen, Paris, Le Livre de poche, coll. « Références », 1996. Pour Jung, l’inconscient collectif est un « dépôt de formes ancestrales » qu’il nomme « archétypes », lesquels ressurgissent dans les rêves, les mythes et les symboles. Ce qui permet de créer des constantes « universelles » de l’expérience humaine.
- 12. Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie [1872], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1992.
- 13. Martin Heidegger, Être et Temps [1927], trad. François Vezin, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1986. Heidegger y décrit le sentiment d’étrangeté, où le monde se révèle dans sa dimension la plus originaire. Cet événement ontologique met en lumière la rupture de la familiarité et l’expérience du réel dans son imprévisibilité.