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Le pouvoir politique

Fin du théologico-politique ?

septembre 2019

Ce texte est conservé aux archives du fonds Paul Ricœur, inclus dans l’Institut protestant de théologie de Paris. C’est le manuscrit d’un exposé présenté par Paul Ricœur en 1992 aux «Entretiens de Robinson». Selon Catherine Goldenstein, ces conférences annuelles portaient le nom d’«Entretiens» parce que l’assistance pouvait, pendant la seconde heure, poser des questions et s’entretenir avec les orateurs. Deux années de suite, en1991 et1992, le thème en a été «Le pouvoir». En 1991 étaient intervenus Marie Balmary, André Dumas et Pierre Encrevé. En 1992, Yves Cannac et Joël Roman succédèrent à Paul Ricœur.

C’est un manuscrit de conférence, autrement dit: incomplètement «écrit» par son auteur (avec des abréviations, des ajouts en marge, des ratures…), mais complet sur le fond. Nous avons pensé que, malgré son inachèvement dans l’écriture, son intérêt justifiait sa publication. La transcription, assurée par Jean-Marie Tétaz et revue par Catherine Goldenstein et Jean-Louis Schlegel, offre un texte lisible: les mots abrégés sont écrits en toutes lettres, la ponctuation a été complétée et corrigée si nécessaire (par exemple, des points d’interrogation ont été mis à la place des points dans les phrases interrogatives), quelques signes logiques (comme des flèches) ont été transcrits, les ajouts en marge ont été intégrés en note, les mots et les phrases raturés ont été enlevés. Deux intertitres, absents de parties bien marquées dans le manuscrit, ont été ajoutés, ainsi que des articles et des mots de liaison mis entre crochets. Rien d’autre. Les italiques renvoient aux mots et aux expressions soulignés. Les notes sont toutes de Jean-Marc Tétaz et Jean-Louis Schlegel: elles renvoient, d’une part, aux ajouts en marge du texte manuscrit et donnent, d’autre part, des précisions utiles, bibliographiques et autres.

En 1992, cette conférence ne tombait pas du ciel. Sans le dire, elle réalisait un objectif que Ricœur s’était assigné après la publication de Soi-même comme un autre et Amour et Justice, tous deux parus en 1990[1]: « Je vois le rapport entre la charité et la justice comme la forme pratique de la relation entre le théo­logique et le philosophique. C’est dans la même perspective que je propose […] de repenser le théologico-politique, à savoir la fin d’un certain théologico-politique, construit sur le seul rapport vertical domination/subordination. Une théologie politique autrement orientée devrait, selon moi, cesser de se constituer comme théologie de la domination pour s’instituer en justification du vouloir vivre ensemble dans des institutions justes[2]. » On croyait ce souhait non réalisé: en fait, la conférence de 1992 répare cette lacune.

Pour autant, le théologico-politique qui prend en compte la question de la « verticalité » du pouvoir serait-il devenu caduc? Ricœur ne dit pas cela: il parle d’une « théologie politique autrement orientée » et explicite ce que devrait être cette orientation autre. Mais, comme le montrent d’autres textes de lui, la question de la verticalité du pouvoir politique et celle de la domination/subordination qu’elle implique restent posées, aujourd’hui comme hier. Prononcée dans un cadre confessionnel, à l’invitation de la paroisse réformée de Robinson, cette conférence développe cependant avec force l’idée d’un « théologico-politique » justifiant le vivre-ensemble « horizontal », dans des institutions justes, et Ricœur ne craint pas de s’aventurer, ce faisant, dans les terres de la théologie politique et sociale développée par des théologiens protestants et catholiques.

Jean-Louis Schlegel

 

[1] - Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990 et Amour et Justice, Paris, Seuil, 2008. Ce dernier a d’abord été publié, en version bilingue, en Allemagne : Liebe und Gerechtigkeit, -Tübingen, Mohr Siebeck, 1990.

[2] - Paul Ricœur, « Expérience et langage dans le discours », dans Paul Ricœur. L’Herméneutique à l’école de la phénoménologie, présentation de Jean Greisch, Paris, Beauchesne, 1995, p. 179, note 3.

La question que je soulève sous la formule interrogative, « fin du théologico-politique ? », concerne le pouvoir politique. Il importe donc de définir et de situer le pouvoir politique par rapport à tous les autres pouvoirs. Ce sera l’objet de ma première partie.

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Paul Ricoeur

Philosophe (1913-2005), le quatrième volume de ses écrits et  conférences, Politique, économie et société est paru au Seuil en 2019.

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Le dossier, coordonné par Anne-Lorraine Bujon et Isabelle de Mecquenem, remet le sens de l’école sur le métier. Il souligne les paradoxes de « l’école de la confiance », rappelle l’universalité de l’aventure du sens, insiste sur la mutation numérique, les images et les génocides comme nouveaux objets d’apprentissage, et donne la parole aux enseignants. À lire aussi dans ce numéro : un inédit de Paul Ricœur sur la fin du théologico-politique, un article sur les restes humains en archéologie et un plaidoyer pour une histoire universaliste.