Prague, République tchèque. 15 mai 2023. Constantin Sigov parle lors de sa conférence « la question de la vérité au seuil de la nouvelle Europe »  Crédit : vit Simanek/CTK photo/Alay Live News
Prague, République tchèque. 15 mai 2023. Constantin Sigov parle lors de sa conférence "la question de la vérité au seuil de la nouvelle Europe" Crédit : vit Simanek/CTK photo/Alay Live News

Choisir l’Europe. Constantin Sigov et la dignité humaine

Deux ouvrages récents du philosophe ukrainien Constantin Sigov, Quand l’Ukraine se lève. La naissance d’une nouvelle Europe et Le Courage de l’Ukraine. Une question pour les Européens, témoignent de son choix de l’Europe. Selon lui, pour le respect de la dignité humaine et du droit, il faut travailler à la traduction, à l’échange des mémoires et au pardon.


« Lorsque des couleurs brillant comme le bleu et le jaune se mêlent dans notre regard, un peu de leur poudre reste à nos pensées. »

Virginia Woolf

Dès le début la « révolution de la dignité », nom que les Ukrainiens ont donné aux événements du Maïdan en 2014, Constantin Sigov, professeur d’anthropologie philosophique à l’université Mohyla de Kiev, affirmait : « Ce n’est pas seulement notre pays que nous défendons, mais l’Europe. » Les deux ouvrages qu’il a publiés en français ces derniers mois1 sont le déploiement de cette conviction. Elle a mûri pendant des années de réflexion sur l’histoire et la culture de son peuple ; elle s’est concrétisée dans de nombreux échanges, institutionnels ou simplement amicaux, avec des personnalités françaises. Elle reçoit son actualité brûlante de la guerre qui se déroule actuellement sur le sol de l’Ukraine, c’est-à-dire à nos frontières. Les pages qui suivent veulent donc s’intéresser aux sous-titres des deux récents ouvrages de Constantin Sigov : « La naissance d’une nouvelle Europe » pour Quand l’Ukraine se lève ; « Une question pour les Européens » pour Le Courage de l’Ukraine. Le premier sous-titre se veut prophétique, mais le second interroge : quelle est la question que nous pose le courage de nos voisins ukrainiens, et comment allons-nous y répondre ? Tenter d’y répondre, est-ce dessiner les contours d’une « nouvelle Europe  » ? Dans quelle mesure cette Europe que Constantin Sigov appelle de ses vœux est-elle « nouvelle » ? Les plus profondes nouveautés sont peut-être celles qui redonnent vie à une intuition oubliée. Péguy écrivait : « Quand une idée simple prend corps, il y a une révolution2. » Les livres de Constantin Sigov ont le mérite de redonner corps à cette « idée simple » de l’Europe. Peut-être cette idée est-elle inséparable du « trésor oublié de la Résistance » dont parlait pour sa part Hannah Arendt à la suite de René Char3, et que la résistance ukrainienne remet en pleine, douloureuse et exigeante lumière.

L’Ukraine, une question pour l’Europe

Par sa situation géographique sans frontières naturelles et par son histoire, l’Ukraine est tournée à la fois vers l’est et vers l’ouest. Elle est formée de populations différentes par leurs origines, parlant les unes russe, les autres ukrainien, la plupart les deux langues à la fois. Elle a subi des invasions et des influences multiples au cours de son histoire : mongole, lituanienne, polonaise, turque, tatare, russe… Y cohabitent des chrétiens orthodoxes de diverses juridictions, des chrétiens grecs catholiques, des catholiques latins et des protestants, des juifs et des musulmans. À tous ces égards, son unité et son identité nationale, revendiquées aujourd’hui au prix du sang, ont une valeur symbolique décisive. En effet, l’Ukraine indépendante est née d’un passé dramatique, comme l’Europe aux lendemains de la guerre de 1940 : la famine stalinienne des années 1930 (Holodomor), l’occupation nazie des années 1940, la sujétion soviétique de 1919 à 1991 et le drame nucléaire de Tchernobyl en 1986. Mais cette unité revendiquée atteste que sont possibles une coexistence pacifique des différences, mieux, une conscience et un projet politique communs. Comment l’Europe, dont la naissance après-guerre et l’unité lentement créée sont œuvre de volonté, ne se reconnaîtrait-elle pas dans ce miroir ? Et comment, s’il venait à se briser, ne se sentirait-elle pas elle-même menacée dans son identité multilinguistique, multiculturelle, multireligieuse ? Le 7 mai 1935, à Vienne, Husserl, interdit d’enseignement en tant que juif, consacrait une conférence à la description de « la crise de l’humanité européenne » dans un contexte où les libertés de l’esprit étaient radicalement bafouées par la montée du nazisme. Il concluait son propos en ces termes : « Le plus grand danger pour l’Europe est la lassitude4.  » En « se levant », l’Ukraine nous réveille ; par son « courage », elle nous tire de la lassitude. À travers cette guerre, « c’est avec elle-même que l’Europe a rendez-vous5 ».

Encore faut-il se mettre à la juste distance, historique et culturelle, pour saisir les enjeux européens de ce qui se passe en Ukraine. Constantin Sigov est à cette juste distance. Il l’est par sa formation de philosophe, héritier de cette tradition de pensée libre et hardie qui faisait aux yeux de Husserl la spécificité de l’esprit européen ; russophone de naissance, grandissant en Ukraine dans un milieu intellectuel ouvert sur lequel l’enseignement soviétique officiel était sans prises, il n’est pas un idéologue, défenseur des « valeurs » prétendument menacées par l’Occident. Il sait le prix de la critique comme de la conviction ; chrétien orthodoxe, il se refuse à faire de la religion l’instrument du pouvoir politique, et de celui-ci le bras armé de la religion. Professeur invité à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris pendant plusieurs années, il a connu de près la France dont il parle la langue et dont il a fréquenté certains des penseurs contemporains (Derrida, Bourdieu, Ricœur). L’université Mohyla où il enseigne est née en 1615 sur le modèle des universités jésuites ; sa langue a été le latin pendant plusieurs siècles. Fermée sous le régime soviétique, sa réouverture en 1991 fut l’un des signes forts d’une indépendance retrouvée. Enfin, Constantin Sigov est également éditeur6, dans le souci de rendre accessibles aux lecteurs ukrainiens les œuvres littéraires, philosophiques, religieuses, de l’héritage européen, comme autant d’invitations à penser à neuf les problèmes du présent.

Ces brèves données biographiques justifient, me semble-t-il, le titre de mon propos. Constantin Sigov a choisi l’Europe, comme l’entité la plus apte à porter ses convictions et la plus propice à en déployer les implications sociales, politiques et spirituelles. À la différence de nous tous, peut-être trop près de l’Europe des marchés et des réglementations, ou trop habitués aux facilités qu’elle nous offre malgré tout, il n’est pas né chez elle, mais dans un pays alors sous régime soviétique. Aussi l’Europe est-elle pour lui un acte de décision personnelle qui l’engage, non seulement pour son propre peuple mais pour tous ceux qui ont souvent oublié que leur acte de naissance européenne était la volonté de s’unir au-delà des conflits, et qu’un des premiers textes officiels de la nouvelle entité ainsi créée fut la Convention européenne des droits de l’homme, en 1950. L’attrait vers l’Europe du peuple du Maïdan, en 2014, procédait du refus d’un système corrompu et de l’espoir, non seulement d’un meilleur niveau de vie, mais d’abord d’une autre qualité de la vie. Cette révolution pacifique, à laquelle Constantin et ses enfants ont participé, a été fondamentalement un sursaut éthique et spirituel. Sursaut d’un peuple qui se refuse à pactiser plus longtemps avec le mensonge, irruption dans le champ politique des droits de la conscience. L’Europe à laquelle Constantin Sigov aspire est celle qui a appris de ses sources intellectuelles et spirituelles, malgré les trahisons et les compromissions, le respect de l’autre et l’exigence du droit, celle qui a puisé dans la foi chrétienne le souci du plus faible, la force du pardon et l’audace du possible. Cet « ethos de l’Europe » est aujourd’hui « à l’épreuve », non seulement sous forme violente à nos frontières, mais aussi sous forme insidieuse à travers les déconstructions de l’ultralibéralisme. Cette double crise met notre continent dans « la nécessité de se repenser, de se reconsidérer7 ». La question que nous posent les deux ouvrages de Constantin Sigov est donc simple et brûlante : voulons-nous encore être de cette Europe-là ?

Dans la conférence de Husserl citée ci-dessus, je voudrais retenir deux formules qui me semblent particulièrement ajustées à la conception de l’ethos européen que développe Constantin Sigov. Au moment où le totalitarisme hitlérien imposait l’empire de la force aux dépens du droit, une mythologie raciste aux dépens de la raison, et la massification des foules aux dépens de la pensée personnelle, Husserl écrivait, comme une profession de foi : « Les idées sont plus fortes que toutes les puissances empiriques8. » Ce ne pouvait être alors de l’ordre d’un constat, tant prospérait déjà le règne de la violence. C’était une affirmation selon l’espérance, gagée sur le « déjà là » de siècles de courage de la vérité, mais ouverte au « pas encore » insaisissable d’une promesse qui allait de l’esprit à l’esprit, sans autre garantie que la confiance en l’homme, cet « indestructible qui peut être détruit », comme l’écrit à la dernière page de son livre Constantin Sigov, en citant Maurice Blanchot. Cette force désarmée des idées – leur « force faible » au regard du triomphe des armes – va de pair avec une autre formule clé de la conférence de Husserl selon laquelle l’homme est l’être « aux tâches infinies ». Dire cela, c’est refuser d’un seul geste toute forme de communautarisme clos, toute prétention étroitement nationaliste, tout enfermement idéologique. C’est ouvrir un avenir sans prétendre le réaliser par décret, mais comme une tâche à remplir aujourd’hui ; c’est consentir à un horizon jamais atteint et pourtant seul capable de donner à ces tâches leur juste sens et leur juste poids. Vécu sur fond d’infini, tout le fini en reçoit la marque. Il me semble que l’« ethos européen » selon Constantin Sigov honore selon deux articulations majeures cette force des idées et cette « tâche infinie » de leur donner corps : la première relie le singulier et l’universel, la seconde tient ensemble sans les confondre le même et l’autre.

L’Europe, carrefour du singulier et de l’universel

Un repère anthropologique récurrent dans les deux livres de Constantin Sigov est l’opposition qu’il établit entre l’homo dignus et l’homo sovieticus. Dans sa Lettre de Kyiv, écrite aux Français en mars 2022 et reproduite en tête du Courage de l’Ukraine, il écrivait : « Ce qui est en jeu, c’est la dignité de la personne. Et si l’Europe est en danger, c’est avant tout parce qu’elle n’en a pas une idée assez juste et forte9. » Longuement façonnée par la philosophie et la théologie, concrétisée par les courants personnalistes et phénoménologiques, la notion de personne n’est pas un concept descriptif, mais éthique : elle désigne l’homme singulier en tant que revêtu d’une dignité inamissible, l’homme non totalisable, non manipulable. Les textes de Constantin Sigov évoquent volontiers des personnes singulières : aussi bien Lisa, une jeune fille handicapée qui servait sans relâche des repas aux manifestants du Maïdan, que de célèbres personnalités ukrainiennes, comme le penseur Dimitri Tchijevski, l’historien Mykhaïlo Dragomanov ou le père Alexandre Glagolev, ou encore de grandes figures russes comme Ossip et Nadejda Mandelstam. Par ces présences en première personne, évoquées avec respect, l’homo dignus est directement opposé à l’homo sovieticus, dans le sens où celui-ci est réduit par le régime politique au rang d’individu sans droits devant un pouvoir omnipotent et indifférent : « L’hypothèse selon laquelle on peut manipuler complètement l’homme est en marche10. » Or, comme le suggère magnifiquement la finale de la Lettre de Kyiv, une personne est quelqu’un à qui je peux dire « tu », et dont je peux attendre une réponse, quels que soient son origine, sa religion et son pays. L’homo sovieticus, par contre, n’a pas droit à la parole et moins encore à la réponse, et ne voit hors de ses frontières que des « ils » anonymes et virtuellement ennemis. « Quel que soit notre nombre, nous autres Kiéviens, Ukrainiens, êtres humains, nous pouvons nous arracher à la servitude tant qu’il y aura quelqu’un pour nous appeler de façon humaine, quelqu’un qui prenne tes lignes entre ses mains, qui entende ta voix, et, à travers elle, entende ton pays11. » L’homo sovieticus, façonné et conditionné par plus de cent ans de mépris et de mensonge établi, peut-il encore entendre cette voix ?

Toutefois, il n’est pas question d’opposer cette singularité à l’universel. Le prétendre serait remplacer la dignité de la personne par le seul jeu des égoïsmes individuels, ou encore favoriser, à l’échelle de nos pays, les tentations populistes et communautaristes qui en découlent. Il s’agissait plutôt sur le Maïdan, écrit l’auteur, d’avancer « derrière des gens qui étaient résolus à […] tout donner pour le droit de chacun à être un Homme12 ». Il s’agit désormais, dans la guerre actuelle, de maintenir le lien entre la souveraineté de l’État ukrainien et son véritable fondement, la défense de « la dignité irréductible de toute personne humaine13 », le « droit inaliénable de demeurer un homme14 » que menace l’anthropologie réductrice de l’homo sovieticus. Pareil recours à la dignité humaine universelle préserve la revendication territoriale de tout repliement exclusivement nationaliste et doit être un principe de respect inconditionnel de l’ennemi dans l’affrontement armé. Dans l’analyse de Constantin Sigov, le projet de Vladimir Poutine n’est d’ailleurs pas tant de revendication territoriale que de rupture avec le système international des droits de l’homme constitué après 1945. Il importe donc de situer la résistance non seulement sur le plan militaire, mais aussi sur les plans juridique et éthique, seuls capables à terme de fonder et d’incarner un véritable universel. Telle est bien la « tâche infinie » de l’Europe. D’où la question : « Cet universalisme s’appuiera-t-il sur des actions historiques concrètes ou bien deviendra-t-il un simple souvenir nostalgique15 ? » À cet égard, Constantin Sigov souligne le rôle décisif qu’ont joué et que continuent de jouer, d’une part, les universités européennes, comme autant de lieux où l’universel se cherche et s’enseigne dans la particularité des cultures et des langues, et, d’autre part, les instances juridiques et judiciaires, souvent dénoncées dans les idéologies postmodernes, mais en charge non seulement de dire le droit et de le rendre effectif, mais aussi de dénoncer les crimes staliniens qui n’ont jamais eu leur Nüremberg.

Dès lors, on peut comprendre pourquoi Constantin Sigov attache tant d’importance à la question de la vérité et du mensonge. Car il n’est de vérité que cherchée, portée et attestée par un esprit singulier, et toute vérité trouvée, si modeste soit-elle, rend possible l’accord des esprits et ouvre à l’universel. C’est en cela que les idées sont « plus fortes que toutes les puissances empiriques ». En revanche, le mensonge traite le langage comme une arme offensive ou défensive, ne connaît pas d’interlocuteurs mais seulement des ennemis à séduire ou à effrayer par une propagande efficace. La « corruption des esprits » est donc la plus grave des corruptions et un régime qui fait du mensonge le complice de sa violence est à condamner sans appel. « Le mensonge diffuse dans l’air que nous respirons la drogue, quasi indécelable, de l’indifférence face aux actes inhumains16. »

Enfin, tout aussi important aux yeux de l’auteur est l’art, en particulier la musique : c’est en effet un lieu privilégié où toucher, de façon sensible et spirituelle à la fois, le lien du singulier et de l’universel qui a façonné l’Europe. La musique d’un Valentin Silvestrov, fidèlement novatrice au regard de la tradition musicale européenne, en est un témoignage, comme l’attestait d’une manière symboliquement si forte la présence du compositeur et de ses créations musicales sur le Maïdan. De même, les liens profonds de Constantin Sigov avec la communauté œcuménique de Taizé reposent en grande partie sur « le chant nouveau de Taizé », un chant en multiples langues forgeant une unité plurielle enracinée en amont dans « la langue maternelle de la confiance » et déployée en aval dans les multitudes de jeunes qui « chantent dans une langue étrangère comme si c’était la [leur] propre17 ». C’est cela aussi, l’Europe.

L’Europe, carrefour du même et de l’autre

Une autre manière de penser cette Europe plurielle, tentant d’accorder institutionnellement tant de voix diverses, consiste à s’interroger sur son rapport à l’altérité : celle qui l’ouvre aux peuples étrangers et aux autres continents, thèmes toutefois peu présents dans les livres de Constantin Sigov, et celle qu’elle comporte à l’intérieur d’elle-même, objet au contraire d’une réflexion approfondie. Un long chapitre du Courage de l’Ukraine apporte à cet égard des éléments précieux. Après y avoir dénoncé ces deux complices pernicieux que sont « l’universalisme abstrait multiculturel et la xénophobie identitaire18 », et avant de conclure sur la figure symbolique de la sophia et « l’Europe de la musique  », Constantin Sigov évoque quelques-unes des composantes de la polyphonie européenne : « L’Europe des universités », « l’Europe des traductions », « l’Europe de l’échange des mémoires », « l’Europe de la résistance à l’oppression ». Deux de ces thèmes sont particulièrement significatifs pour mon propos : celui de la traduction et celui de la mémoire, deux façons d’articuler, en soi et hors de soi, le même et l’autre ; deux références explicites à une conférence de Paul Ricœur19, qui fut l’invité de Constantin Sigov à l’université Mohyla en 1993 et y reçut le titre de docteur honoris causa. Dans sa conférence, Paul Ricœur s’interrogeait sur les modèles d’intégration permettant d’« imaginer l’Europe » à venir, et retenait trois modèles : celui de la traduction, celui de l’échange des mémoires et celui du pardon.

Évoquant la situation linguistique de l’Ukraine, Constantin reprend à Ricœur la belle métaphore de l’« hospitalité linguistique », concrétisée dans l’histoire de l’Europe par une multitude de « passeurs » d’une langue à l’autre, d’une époque à l’autre : depuis Jérôme, Cicéron, Cyrille et Méthode… jusqu’à Paul Ricœur lui-même traduisant les Ideen de Husserl alors qu’il était prisonnier en Allemagne. Ajoutons Constantin à cette liste, par son travail éditorial et sa participation active à la rédaction du Dictionnaire des intraduisibles, sous la direction de Barbara Cassin20 ! Cette hospitalité linguistique se double, depuis le début de la guerre en Ukraine, d’une hospitalité concrète offerte à des millions de personnes réfugiées, vivant désormais – pour combien de temps ? – dans la « maison européenne » et s’insérant dans la vie culturelle et sociale de nos pays. L’échange des conduites et des gestes quotidiens est une traduction vécue. Aussi Constantin Sigov peut-il affirmer : « Les pratiques du bilinguisme et de la traduction qui donnent sa couleur à la vie civile et culturelle en Ukraine sont une des marques qui associent profondément notre culture à l’Europe multilingue et donc polyphonique21. »

« L’échange concret de nos mémoires racontées, écoutées et entendues22 » est un fruit précieux de cette hospitalité linguistique. On sait combien il a fallu de temps pour que des historiens allemands et français parviennent à écrire en commun l’histoire de la guerre de 1914. On sait combien la naissance kievienne de la Rus, au xe siècle, est actuellement utilisée par la propagande russe pour justifier l’invasion de l’Ukraine. Mais seuls le respect de la mémoire et le partage des mémoires ouvrent à l’inédit de l’avenir. Plus encore qu’une nouvelle configuration de l’espace européen, la chute du mur de Berlin et les événements qui l’ont suivie ont reconfiguré la temporalité européenne, presque physiquement sensible lorsqu’on se déplace d’ouest en est : le temps semble s’être figé à Moscou, où se rejoue le totalitarisme soviétique et où est interdit le travail mémoriel sur l’époque communiste. Par conséquent, les blessures du passé, plus ou moins cicatrisées en Europe occidentale, sont encore à vif en Ukraine. Il s’agit donc pour ce peuple de « résister au déterminisme et à l’usurpation de l’avenir23 » par un récit pluriel du passé qui fasse la vérité sur les répressions staliniennes, le Goulag et le Holodomor, et offre du même geste de nouveaux possibles à l’avenir. « L’identité d’un homme, d’un groupe, d’une culture ou d’une nation n’est pas l’identité d’une substance immuable ou celle d’une structure fermée, mais bien celle d’une histoire racontée24. » L’Europe entière n’est-elle pas elle-même cette histoire racontée à voix multiples, cette « identité narrative » qu’on souhaiterait dynamique et ouverte, sans errance ni dilution d’elle-même ?

Que dire de l’échange des pardons, geste impensable pour l’homo sovieticus, mais troisième modèle d’intégration européenne proposé par Paul Ricœur ? Il rappelait à ce propos la cruauté de l’histoire européenne, « guerres de religion, guerres de conquête, guerres d’extermination… L’Europe occidentale sort à peine de ce cauchemar ; l’Europe centrale et orientale risque d’y succomber », écrivait-il de manière prémonitoire en 1992. Et il ajoutait : « Il y a un temps pour l’impardonnable et un temps pour le pardon. Le pardon exige longue patience25. » Entre la Russie et l’Ukraine, ce temps n’est pas encore venu, ne peut pas encore venir. Le pardon est lui aussi une « tâche infinie ». Seules peuvent soudainement surgir des étincelles de pardon, recueillies avec respect et admiration par Constantin Sigov : ainsi des mots de Mykhailo Gavriliuk, sauvagement torturé par les Berkut26 et refusant de porter plainte : « Tous ces types ont des enfants. Je ne voudrais pas qu’ils grandissent orphelins27… » Le choix éthique qui anime la réflexion européenne de Constantin Sigov est ici conduit aux limites extrêmes, méta-politiques, de sa liberté personnelle, là où le combat n’est plus fait de missiles et d’obus, d’arguments et de propagande. C’est un combat spirituel, le lieu d’un choix secret, prophétique et silencieux, entre l’amour et la haine, entre l’engagement et la démission. Le choix d’un homme de prière autant que de pensée et d’action. Quand l’Ukraine se lève s’achève sur une image associant le geste traditionnel de l’Orante à la coupole de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev avec le geste de Moïse tenant les bras levés vers Dieu en intercession dans la bataille d’Israël contre les Amalécites. Quand il s’agit de la justice et de la vérité, les batailles se gagnent toujours à ce prix.

  • 1. Constantin Sigov et Laure Mandeville, Quand l’Ukraine se lève. La naissance d’une nouvelle Europe, Paris, Talent Éditions, 2022 ; Constantin Sigov, Le Courage de l’Ukraine. Une question pour les Européens, avec la collaboration d’Anne-Marie Pelletier, Paris, Cerf, 2023.
  • 2. Charles Péguy, « Notes sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne » [1914], dans Œuvres en prose complètes, t. 3, édition de Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 1273.
  • 3. Hannah Arendt, La Crise de la culture [1968], édition de Patrick Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1972, p. 13.
  • 4. Edmund Husserl, La Crise de l’humanité européenne et la philosophie [1935], trad. par Nathalie Depraz, Paris, Hatier, 1992.
  • 5. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 41.
  • 6. Aux éditions Dukh i Litera (L’esprit et la lettre) qui ont traduit et publié plus de cinq cents livres de diverses langues européennes, entre autres des œuvres de Pascal, Bergson, Levinas, Ricœur, mais aussi des ouvrages de poésie et de littérature, et qui poursuivent leur travail malgré la guerre.
  • 7. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 116.
  • 8. E. Husserl, La Crise de l’humanité européenne…, op. cit., p. 77.
  • 9. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 42.
  • 10. C. Sigov et L. Mandeville, Quand l’Ukraine se lève, op. cit., p. 84.
  • 11. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 43.
  • 12. Ibid., p. 59.
  • 13. Ibid., p. 29.
  • 14. Ibid., p. 40.
  • 15. C. Sigov et L. Mandeville, Quand l’Ukraine se lève, op. cit., p. 160.
  • 16. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 64.
  • 17. Ibid., p. 193-194.
  • 18. Ibid., p. 117.
  • 19. Paul Ricœur, « Quel ethos nouveau pour l’Europe ? », in Peter Koslowski (sous la dir. de) Imaginer l’Europe. Le marché européen comme tâche culturelle et économique, Paris, Cerf, 1992.
  • 20. Barbara Cassin (sous la dir. de), Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, Paris, Seuil/Le Robert, 2004.
  • 21. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 120.
  • 22. Ibid., p. 130.
  • 23. Ibid., p. 88.
  • 24. Ibid., p. 121.
  • 25. P. Ricœur, « Quel ethos nouveau pour l’Europe ? », art. cité.
  • 26. La police anti-émeute du gouvernement ukrainien avant la révolte du Maïdan.
  • 27. C. Sigov, Le Courage de l’Ukraine, op. cit., p. 65.