Rassemblement Stand Up To Racism, Londres, 14 juillet 2018, Alisdare Hickson via Wikimedia
Rassemblement Stand Up To Racism, Londres, 14 juillet 2018, Alisdare Hickson via Wikimedia

Vous avez dit « islamophobie » ?

Selon certains, il faudrait bannir le terme d’islamophobie car il empêcherait toute critique de l’islam. Mais cessons de pinailler : au-delà de ses manipulations, le terme a trouvé son usage pour nommer la haine des musulmans.


Le propre des cultures et pays en situation de déclassement ou de crise identitaire profonde, c’est qu’ils ont l’art de transformer des débats de société potentiellement riches en polémiques manichéennes, faibles et sans assise ferme. À l’inverse du roi Midas qui, dans la mythologie grecque, transforme tout ce qu’il touche en or, nous transformons n’importe quel sujet sérieux et complexe en « panique morale ». Pour quel résultat ? Certainement pas pour une compréhension plus fine du monde réel, chacun des camps en présence s’enfermant plutôt davantage dans ses pseudo-certitudes et dans une forme de « communautarisme idéologique ». La question de l’utilisation ou non du mot « islamophobie » en France en est un exemple paradigmatique.

Nommer la haine de l’islam

Selon les médias mainstream qui véhiculent la parole autorisée depuis plus d’une décennie – quelques exceptions demeurent –, il faudrait bannir ce terme d’islamophobie, car « les islamistes » viseraient par lui la criminalisation de toute critique de l’islam au nom d’une forme de racisme à l’encontre des musulmans (réels ou supposés). Inutile de revenir sur la fausse nouvelle de l’origine du terme chez les mollahs iraniens : « Beaucoup d’esprits distingués aussi, arguent qu’il s’agirait d’un mot “inventé” par le régime iranien des mollahs. Ce qui reste à vérifier. Et quand bien même… Comment nommer cette haine de l’islam qui se déchaîne partout, cet enseignement du mépris qui amalgame, globalise, appelle à la discrimination1 ? » On ne peut disqualifier un terme sous prétexte que des idéologues l’utilisent et le tordent dans un autre sens afin de légitimer des intérêts particuliers ou communautaires. Ces phénomènes de trahison s’observent là encore dans toutes les communautés. Ainsi, l’actuel Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, est sans contredit un champion en la matière2, mais va-t-on pour autant stigmatiser l’emploi du terme « antisémitisme » ? La belle affaire ! Si l’on devait bannir tous les termes dénonçant des formes de haine car des militants communautaires radicaux les manipulent, il n’en existerait plus un seul d’utilisable.

Qu’on parle de « racisme antimusulmans », d’« islamophobie » ou d’autre chose encore, c’est du pinaillage, du pharisaïsme, car la haine est un phénomène trop grave pour ergoter sur un mot (le « signifiant ») : l’important réside dans ce que l’on désigne (le « signifié »). La question véritable serait plutôt : existe-t-il des discriminations, des agressions, des menaces de mort voire des tentatives d’attentats à l’égard de personnes et de groupes que l’on identifie (de manière réelle ou supposée) à l’islam ? La réponse est « oui » et l’actualité récente achève définitivement de répondre à cette question rhétorique.

En voyageant dans le monde musulman, je me suis souvent confronté au même pinaillage, mais inversé si j’ose dire, à propos de l’antisémitisme cette fois. Mes interlocuteurs (des amis parfois) me disaient : « Le terme d’antisémitisme ne convient pas, car les Arabes sont sémites comme les Juifs, donc soit on supprime le terme, soit on l’applique aux deux indistinctement. » Sur un plan strictement historique, ce n’est pas faux : il est établi qu’au début du xxe siècle, les savants naturalistes européens qui pratiquaient la hiérarchisation des « races » plaçaient dans la même catégorie du « Sémite », les Arabes et les Juifs ; et, bien évidemment, le « Sémite » était inférieur à l’Européen, qu’on plaçait dans la catégorie « Aryen »: « Aux Hébreux l’autorité qui conserve, aux Aryas la liberté qui développe ; aux uns l’intolérance qui concentre et isole, aux autres la réceptivité qui étend et assimile ; à ceux-ci l’énergie dirigée vers un seul but, à ceux-là l’activité incessante portée dans toutes les directions3. »

La règle d’usage

Toutefois, il existe une chose que mes interlocuteurs du monde musulman oublient, de même que les détracteurs obsessionnels du terme islamophobie en France : la règle d’usage. Peu importe l’origine des désignations « islamophobie » ou « antisémitisme », l’important, c’est ce que les locuteurs entendent désormais en les prononçant, car les vicissitudes de l’histoire ont accumulé de nouvelles connotations à travers le temps.

Pour l’antisémitisme, il se trouve que le génocide des Juifs européens a depuis longtemps modifié l’utilisation originelle du terme pour désigner aujourd’hui, tout simplement, la haine à l’égard des Juifs. On peut même dater à partir de 1936 ce passage d’un antisémitisme incluant tous les non-Aryens (dont les Arabes) vers un antisémitisme dirigé à l’encontre des seuls Juifs, par les nazis eux-mêmes, pour des besoins de leur propagande politique destinée au monde arabe4. Qu’on le déplore en préférant le terme plus générique de racisme n’a pas d’importance, c’est l’histoire de l’usage qui en décide et personne ne peut s’opposer à cette règle, excepté si les locuteurs eux-mêmes et/ou les victimes décideraient un jour de ne plus l’employer (mais c’est fort peu probable).

Pour l’islamophobie, c’est la même chose : que le terme soit utilisé par des militants pour faire taire de légitimes critiques à l’égard de l’islam ou qu’il soit manipulé par des États n’a que peu d’importance, l’usage consacré par de très nombreux musulmans européens signifie, aujourd’hui, la haine à leur égard ; par ailleurs, la montée de l’extrême droite en Europe ne contribuera pas à endiguer le phénomène. Les puristes pourront toujours s’opposer à l’emploi de tel ou tel mot, on peut lui préférer « racisme antimusulman » ou « racisme », peu importe, ce sont toujours les locuteurs et les directement concernés qui en décideront5.

Les arguments que l’on entend souvent en France ne tiennent pas la route, ils sont souvent des cache-misères – il ne faut jamais pinailler sur les mots lorsque des actes de haine et d’assignation d’individus à des identités fantasmées sont en jeu. L’important, c’est de savoir ce que l’on met derrière ces mots. Un grand témoin mettra au moins tout le monde d’accord : « L’aversion pour les juifs, improprement appelée antisémitisme, n’est qu’un cas particulier d’un phénomène plus général, à savoir l’aversion pour ce qui est différent de nous. Indubitablement, il s’agit à l’origine d’un phénomène zoologique : les animaux d’une même espèce, mais appartenant à des groupes différents, manifestent entre eux des réactions d’intolérance6. »

  • 1. Daniel Lindenberg, Le Procès des Lumières. Essai sur la mondialisation des idées, Paris, Seuil, 2009, p. 79.
  • 2. Parmi un riche florilège, je ne citerai qu’une seule de ses déclarations, celle le 20 octobre 2015 au Congrès sioniste mondial (Jérusalem), où il formula cette thèse négationniste inouïe : « Hitler n’avait pas l’intention d’exterminer les Juifs, il voulait les expulser. » Aveuglé par sa haine anti-palestinienne, il tentait ainsi de reporter la responsabilité de la Solution finale sur la figure de Mohammed Amin al-Husseini, mufti de Jérusalem en 1941. Pendant le mandat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, il brandissait aussi des caricatures haineuses assimilant cet homme de paix à Hitler.
  • 3. Maurice Olender, Les Langues du Paradis. Aryens et Sémites, un couple providentiel [1989], préface de Jean-Pierre Vernant, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2002, p. 192.
  • 4. Voir Jeffrey Herf, « La propagande nazie destinée au monde arabe pendant la Seconde Guerre mondiale et la Shoah ; ses conséquences », trad. Claire Drevon, Revue d’Histoire de la Shoah, no 205, octobre 2016, p. 107-126.
  • 5. En arabe, l’Académie de langue arabe du Caire, lorsqu’elle avait encore un poids symbolique dans le monde arabe, avait proposé un néologisme pour désigner la « télévision », il s’agissait de mirnāʾ. Quasiment aucun locuteur de l’arabe ne connaît ce mot aujourd’hui. Les arabophones ne l’ont quasiment jamais utilisé et ont préféré utiliser le mot calqué des langues européennes : tilfāz ou talfaza. La règle de l’usage prime toujours, on l’appelle en arabe ḥaqq al-istiʿmāl.
  • 6. Primo Lévi, Si c’est un homme [1947], trad. Martine Schruoffeneger, Paris, Pocket, 1988, p. 300.