Les idiots utiles de l’islamisme
Désormais, la terrible équation entre l’islam et l’islamisme a droit de cité jusque dans les débats politico-médiatiques mainstream. Elle n’est plus l’apanage de tendances marginales de l’extrême droite et concerne même une certaine gauche dite républicaine. Pourquoi ?
L’histoire des échanges et des conflits autour de la Méditerranée a fabriqué une altérité au regard de laquelle l’Europe se définit, notamment par opposition avec ce qu’il est convenu d’appeler le « monde arabe » ou « arabo-musulman ». Au cours de cette intrication multiséculaire, l’Europe a pensé cet « Autre » à partir de catégories plus ou moins consciemment dépréciatives, répondant moins aux exigences de la connaissance qu’au besoin de conforter la certitude de sa propre supériorité ou aux préoccupations stratégiques du moment. Ces catégories, par définition européo-centrées, rendent rarement justice à la pluralité et à la complexité de l’univers qu’elles prétendent décrire, et les personnes concernées ne pourraient jamais les valider pour elles-mêmes.
Au cours des dernières décennies, l’immigration et l’implantation durable de citoyens de confession musulmane en Europe, ainsi que les conflits géopolitiques et les attentats sur notre sol, ont intensifié cette relation. En outre, la profusion des moyens de communication a accéléré la diffusion des discours sur cet « Autre » en aggravant leur distorsion. Les sciences sociales, dans ce champ discursif électrisé par les peurs, les crispations identitaires et les obsessions sécuritaires, peinent à résister à cette contamination et à faire entendre une exigence dans l’emploi des catégories et des définitions.
Des catégories réductrices
Deux exemples pour introduire notre propos. L’appellation « monde arabe », tout d’abord : il serait plus juste de parler de « monde arabo-syriaco-copto-berbéro-christiano-juif » tant il recouvre d’histoires, d’espaces géographiques et culturels, de religions et de langues d’expression distinctes. La concision implique certes des raccourcis, mais il importe avant toutd’en avoir conscience.
Quant au vocable « islam », on distingue souvent l’Islam comme civilisation et l’islam comme religion. C’est un premier pas, mais que signifient des expressions telles que « l’islam dit que », ou « en islam, c’est ainsi », etc. ? Que ce soit un imam en chaire qui s’arroge la parole divine ou des non-spécialistes sur un plateau de télévision qui essentialisent la diversité des expériences historiques passées, le résultat est identique. Leur vision du fait religieux est fondée sur le même présupposé : l’islam serait un objet anhistorique1.
Les idiots utiles du panislamisme
À la fin du xixe siècle, un journaliste français, Gabriel Charmes, forge le terme de « panislamisme »2. Maxime Rodinson explique que « le mot lui-même évoquait une entreprise de domination, une idéologie agressive, une conspiration à l’échelle mondiale3 ». Pour François Georgeon, spécialiste de l’Empire ottoman, les Français avaient brandi l’accusation de « panislamisme » peu après la domination française en Tunisie, car ils craignaient une résistance des Tunisiens réfugiés en Tripolitaine (région ouest de la Libye) au nom de la solidarité islamique4.
Il ne faudrait pas en conclure trop rapidement que ces appellations idéologiques ne correspondent à rien : le sultan ottoman d’alors, Abdulhamid II, jouait en effet cette carte du « panislamisme » (traduit ensuite en arabe par gāmi‘a islāmiyya). Mais de cette réalité, certains en firent une grille explicative dans laquelle ils crurent possible de faire entrer tout et n’importe quoi, stigmatisant ainsi des groupes entiers d’individus, par amateurisme et/ou idéologie. L’orientaliste néerlandais Christian Snouck Hurgronje avait démonté la thèse belliqueuse qui accusait les confréries soufies auprès du sultan ottoman d’être le fer de lance du fameux « panislamisme »5. Les auteurs de cette thèse gommaient les désaccords entre les différentes confréries (essentialisation) et se trompaient sur les noms et affiliations mystiques (amateurisme). Snouck Hurgronje, qui ne niait pas que le sultan Abdulhamid II se servît de l’islam comme outil politique, montrait que le discours panislamiste masquait, non la puissance de l’Empire ottoman, mais au contraire la perte de ses territoires.
« Islamisme » bis repetita
Longtemps utilisée comme synonyme des doctrines de l’islam, notamment par Ernest Renan6, le terme d’islamisme a été, semble-t-il, introduit la première fois en langue française par le politologue Gilles Kepel au début des années 19707. Malgré les réserves émises à l’égard de ce substantif, la grande majorité des spécialistes de l’islam en ont largement repris l’usage, quelle que soit leur inclination personnelle à l’égard du phénomène en question. Ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas possible d’en faire un usage raisonné en lui fournissant une définition claire et opérante8. On utilise souvent cette catégorie pour analyser les mouvements à l’échelle mondiale qui font de la religion musulmane une idéologie visant à établir un pouvoir politique au nom de l’islam, l’exemple-type étant bien sûr les Frères musulmans.
Les écueils originels du vocable « islamisme » résident dans la confusion qu’il entretient avec l’« islam ». La proximité linguistique est une aubaine pour un amalgame de réalités disparates voire leur essentialisation. De plus, il n’existe pas d’équivalent pour les autres religions, ce qui empêche de faire des comparaisons.
Des catégories meurtrières
Désormais, la terrible équation entre l’islam et l’islamisme (et le djihadisme !) a droit de cité jusque dans les débats politico-médiatiques mainstream. Elle n’est plus l’apanage de tendances marginales de l’extrême droite et concerne mêmeune certaine gauche dite républicaine9. Pourquoi ?
Il se passe aujourd’hui avec « l’islamisme » ce qui se passait avec « le panislamisme » à la fin du xixe siècle : par absence de travail de terrain et/ou par idéologie, on essentialise des courants en minimisant leurs conflits internes et leurs éventuelles évolutions mais, ce faisant, on leur accorde surtout une puissance qu’ils n’ont pas, en France tout particulièrement. Les Frères musulmans ne sont pas, par exemple, en mesure de se présenter aux élections présidentielles.Qu’ils prennent le pouvoir en France, en réalisant la dystopie du livre Soumission (2015) de Michel Houellebecq, est plus que chimérique. En leur accordant une puissance fantasmée qu’ils sont loin de détenir, on trompe le public et les décideurs sur les enjeux en cours. Les individus qui le font deviennent les idiots utiles de cet « l’islam politisé » (je préfère cette appellation). En effet, si les Frères musulmans caressent l’espoir d’accroître leurs capacités, faire croire à une puissance qu’ils n’ont pas revient à leur accorder trop de légitimité face à leurs concurrents directs en Europe, par exemple les diverses tendances du salafisme.
Sans évoquer d’autres qualifications à la mode, telles que le « frérisme »10, je préfère rappeler la mise en garde de Raymond Aron à l’occasion de la parution du livre de Zeev Sternhell sur l’idéologie fasciste en France : « Son livre est le plus totalement a-historique qui se puisse concevoir. L’auteur ne remet jamais les choses dans le contexte. Il donne du fascisme une définition tellement vague que l’on peut y rattacher n’importe quoi11. »
Un pseudo continuum
Plus grave encore, nous ne sommes plus à une époque où le discours scientifique peut « contaminer » le discours médiatico-politique, c’est plutôt l’inverse. L’historien Antoine Prost l’a bien relevé : « Le risque d’une contamination du jugement scientifique par le jugement médiatique est réel ; il conduit à celui d’une validation sur le premier marché des mérites conquis sur le second12. » C’est ainsi que la catégorie d’islamisme, au départ maîtrisée par certains spécialistes dans leurs travaux, devient manipulée par des amateurs et/ou des idéologues pour signifier un continuum qui peut aller d’un musulman respectueux des lois jusqu’à un dangereux partisan du djihād mondialisé. C’est particulièrementinquiétant dans les moments de grande tension, comme après les attaques meurtrières du 7 octobre 2023 en Israël. Si l’on associe au « terrorisme » toute prise de position critique de la politique d’Israël en la suspectant d’avoir des sympathies (supposées ou réelles) avec les Frères musulmans, c’est la porte ouverte à un arbitraire dangereux pour nos démocraties, qui pourrait toucher tous les citoyens sur d’autres sujets.
On ne traite pas de la même manière le terrorisme, qu’il soit religieux ou politique, et la question des fondamentalismes religieux, quels qu’ils soient ; ce sont des phénomènes distincts13. Certes, ils peuvent entretenir un rapport maximaliste, assez semblable parfois, à l’égard de certains textes religieux classiques, mais leurs modes d’action et leur légitimation de la violence pour la réalisation de leurs objectifs impliquent un traitement différencié. Quoi que l’on pense des Frères musulmans, ils ne sont pas Daech. Et si l’on appliquait ce genre d’équations simplistes à l’égard des mouvements violents d’autres religions, on tomberait sur des problèmes insolubles.
La croisée des chemins
Comment sortir de ces impasses ? Tout d’abord, les chercheurs en sciences humaines détiennent quelques clefs en la matière. La prise de distance épistémologique qui est la leur à l’égard de tout dogmatisme, qu’il soit religieux ou politique, et leur tradition critique à l’égard des outils qu’ils emploient peuvent nourrir les débats contemporains de manière pertinente. S’ils s’emparaient de ce décentrement, nos décideurs politiques pourraient plus aisément nuancer leur adhésion à ce camp que l’on nomme « l’Occident » dans un monde davantage multipolaire et rompre ainsi avec la paresseuse et dangereuse théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, dont la vision essentialiste de l’islam s’appuyait sur les travaux d’un collègue néo-conservateur, Bernard Lewis14.
Cette voie « non occidentaliste » fut celle qu’avait prise en son temps le général de Gaulle au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; ce fut également celle que fit entendre la France en 2003 aux Nations unies contre la guerre en Irak. Ce ne serait donc pas une rupture extraordinaire, mais un retour à une vision moins occidentaliste que celle prise actuellement et qui nous isole du monde tel qu’il se reconfigure autour des nouveaux grands foyers de puissance, la Chine notamment.
- 1. Pour une critique de ce présupposé, voir Mohamed-Chérif Ferjani, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Paris, Fayard, 2005.
- 2. Gabriel Charmes, L’Avenir de la Turquie. Le Panislamisme, Paris, Calmann Lévy, 1883.
- 3. Maxime Rodinson, La Fascination de l’islam, suivi de Le seigneur bourguignon et l’esclave sarrasin [1980], Paris, La Découverte, 2003, p. 88.
- 4. Voir François Georgeon, Abdulhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 220.
- 5. Christiaan Snouck Hurgronje, « Les confréries religieuses, la Mecque et le panislamisme », Revue de l’histoire des religions, 1901, vol. 44, p. 262-281. Cet article critique Octave Depont et Xavier Coppolani, Les Confréries religieuses musulmanes, Alger, Adolphe Jourdan, 1897.
- 6. Ernest Renan, L’islamisme et la science. Conférence faite à la Sorbonne le 29 mars 1883, Paris, Calmann-Lévy, 1883.
- 7. D’autres auteurs situent plus tardivement cette introduction. Pour Gilbert Achcar, un nationaliste tunisien, Habib Boularès, l’introduit dans un article du Nouvel Observateur en mars 1979 (G. Achcar, « L’Orientalisme à rebours : de certaines tendances de l’orientalisme français après 1979 », Mouvements, no 54, 2008/2, p. 127-144). Pour d’autres, le terme serait apparu en anglais aux États-Unis vers 1979 (voir Anne-Laure Dupont, Catherine Mayeur-Jaouen et Chantal Verdeil, Histoire du Moyen-Orient. Du xixe siècle à nos jours, Paris, Armand Colin, 2016, p. 325).Pour les critiques, voir Maxime Rodinson dans Entre Islam et Occident. Entretiens avec Gérard D. Khoury, Paris, Les Belles Lettres, 1998 (nous remercions Cédric Baylocq pour cette référence) et Pierre Puchot, « De l’“islamisme”, et de ses pourfendeurs » [en ligne], Mediapart, 30 mai 2015.
- 8. Voir M.-C. Ferjani, Le politique et le religieux, op. cit. ; Olivier Roy, Généalogie de l’islamisme, Paris, Hachette, 1995 ; Stéphane Lacroix, Les Islamistes saoudiens. Une insurrection manquée, préface de Gilles Képel, Paris, Presses universitaires de France, 2010 ; Haoues Seniguer, L’Islamisme décrypté, Paris, L’Harmattan, 2020. Je ne mentionne pas François Burgat à dessein, sa définition de l’islamisme était pourtant claire et efficace lorsqu’il l’utilisa pour son ouvrage pionnier L’Islamisme au Maghreb. La voix du Sud (Paris, Karthala, 1988). Mais, si l’empathie est une qualité du chercheur, il manque dans ses travaux une prise de distance importante avec le phénomène. Le sous-titre annonçait d’ailleurs parfaitement la couleur : à mes yeux, c’est « une » voix du Sud, mais certainement pas « la » voix du Sud. D’ailleurs, on voit bien aujourd’hui que ce qu’on appelle assez maladroitement le « Sud global » ne propose pas cette voix/e au monde.
- 9. Voir H. Seniguer, La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine (2015-2022), Lormont, Le Bord de l’eau, 2022.
- 10. Voir Margot Dazey, « Enquêter sur des mouvements islamistes. Enjeux conceptuels, méthodologiques et épistémologiques d’une approche centrée sur l’idéologie » [en ligne], Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 155, 2024/1 ; et H. Seniguer, « Les Frères musulmans veulent-ils conquérir le monde ? » [en ligne], Esprit, mai 2023.
- 11. Raymond Aron, « L’imprégnation fasciste » [1983], De Giscard à Mitterrand (1977-1983), préface de Jean-Claude Casanova, Paris, Éditions de Fallois, 2005, p. 652-655.
- 12. Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire [1996], Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2010, p. 50.
- 13. Voir Steven Duarte, « Les impensés de la “réforme de l’islam” » [en ligne], The Conversation, 18 février 2021.
- 14. Voir Bernard Lewis, Le Langage politique de l’Islam, trad. Odette Guitard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1988.