Marie-Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842),  	 Olof Johan Södermark  (1790 1848) via Wikimedia (Domaine public)
Marie-Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842), Olof Johan Södermark (1790–1848) via Wikimedia (Domaine public)

Le roman antifamilial de l’individualiste. Autour de Stendhal

La conception de la littérature comme geste antisocial qui émerge à la fin du XIXe siècle fait une place centrale au thème de la famille et de son rejet. L’œuvre de Stendhal en témoigne au premier chef, et recèle des clés pour sortir de la dialectique du familialisme et de l’antifamilialisme, encore si présente dans la littérature contemporaine.


Dans Le xixe siècle à travers les âges, en 1984, glosant Baudelaire, l’écrivain Philippe Muray décrivait ainsi les écrivains selon son cœur, individualistes irréductibles, refusant toutes les appartenances : « phares isolés, enfants de personne et mourant sans enfants, se succédant sans se succéder1 ». Le véritable « phare » (comme dit un fameux poème des Fleurs du mal), se détachant du magma humain indifférencié, l’écrivain achevé, serait aussi un pur individu, échappant (fictivement ?) à la filiation et à la suite des générations. L’écrivain serait celui qui annulerait purement et simplement le principe familial présidant aux destinées de l’humanité, pour le pire et pour le meilleur, ne rejoignant même pas une quelconque famille d’adoption, littéraire ou autre – « se succédant sans se succéder », insiste Muray en toute contradiction : il y a bien quelque quadrature du cercle dans cette utopie antisociale de la littérature comme antifamille, qui prolonge les considérations fameuses de Marthe Robert, faisant de tout romancier, dans Roman des origines et origines du roman (1973), un « Bâtard » ou un « Enfant trouvé », en les poussant ici jusqu’à l’absurde.

Lorsque Muray écrit cela, dans les premières années de la présidence de François Mitterrand, le grand compagnonnage des avant-gardes littéraires et politiques se délite. Philippe Sollers, figure du maoïsme français dix ans plus tôt, défend désormais une oxymorique « théorie des exceptions2 », voire un « individualisme littéraire3 » de sécession, et c’est lui qui édite l’essai de Philippe Muray, chez Denoël, après avoir préfacé son Opium des lettres (1979) et édité son Céline (1981), de même qu’il lancera bientôt le jeune Marc-Édouard Nabe, « individualiste jusqu’au trognon4 ». En ces temps de désenchantement politique, la littérature paraît renouer avec un certain démon du repli sur soi, du rejet de toute communauté, parfois jusqu’au nihilisme idéologique, qui ne date en réalité pas d’hier. L’histoire longue de cet individualisme littéraire reste à faire, et c’est dans le cadre d’une telle enquête que je voudrais ici proposer quelques remarques sur le rôle que joue précisément la référence à la famille dans cette conception de la littérature comme geste antisocial, telle qu’elle a pu avoir cours dans les derniers siècles, et en particulier chez un auteur : Stendhal.

Histoire de l’individualisme littéraire

Si l’idée d’une « littérature » plus ou moins autonome émerge dans la période post-révolutionnaire, et si le mot « individualisme » apparaît en français dans les années 18205, c’est véritablement à la fin du xixe siècle, autour de 1890-1900 (grand moment du discours « familialiste », précisément6), que se constitue le topos polémique d’un « individualisme littéraire ». Dans ces années, Barrès publie les trois romans égotistes du Culte du Moi (1888-1891), Gide écrit ses premiers textes, très orientés vers la question de l’individu (et dans lesquels on peut lire son fameux « Familles, je vous hais7 ! »), et Léautaud, « individualiste » impénitent, entame lui-même son « journal littéraire ». C’est aussi l’époque où des figures qui sont moins passées à la postérité associent toute leur démarche d’écriture à cette question individualiste, tels le néostoïcien Han Ryner8, l’aphoriste Émile Pontich9 ou le philosophe Georges Palante10. En même temps, et davantage encore, c’est comme chef d’accusation que la catégorie « individualiste » appliquée à la littérature s’impose, venue tantôt des milieux savants, qui dénoncent l’égotisme pathologique des écrivains11, tantôt des sphères conservatrices ou de l’Action française naissante, dont les critiques à cet égard s’avèrent particulièrement virulentes12.

Bien que le foyer de cette controverse soit assez localisé, et que celle-ci paraisse prendre fin avec la Première Guerre mondiale, toute l’histoire littéraire du xxe siècle en recueille les échos, toujours en l’associant avec la question familiale. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Aragon consacrera à cette sensibilité fin de siècle tout un roman, Les Voyageurs de l’impériale, vaste « liquidation de l’individualisme », comme il le présente, et c’est précisément par une rupture de l’individu avec sa famille, et avec toute famille à travers elle, qu’il choisit de la représenter13. Plus tard encore, faisant également retour sur cet individualisme littéraire issu du xixe siècle, Sartre ne manquera pas de l’associer à la question familiale, que ce soit dans son Baudelaire de 1947 ou dans le bien nommé Idiot de la famille (« l’idiot », c’est-à-dire l’unique, l’individu pur) consacré à Flaubert. Et c’est encore cette histoire qui se réactive dans les années 1980, autour de Sollers et de Muray, et jusqu’à nous sans doute.

Or ce moment individualiste de 1900, s’il rayonne jusqu’au xxie siècle, regarde aussi en arrière, en amont de lui-même : ce que ces individualistes et ces anti-individualistes racontent, c’est tout un récit généalogique de l’émergence de la littérature moderne, dont ils considèrent que leur époque est le produit. L’individualisme littéraire, dit-on, a une histoire à la fois politique et antipolitique, et cette histoire a ses grands noms. Pour les trois plus fréquents : Rousseau, Stendhal, Baudelaire (ce Baudelaire individualiste que Muray brandira en étendard). Rousseau, en particulier, s’avère l’épouvantail favori des anti-individualistes, le père de tous les maux, par le « parti d’individualisme absolu dans la pensée et dans le sentiment » qu’il aurait pris, en particulier dans ses Confessions14. Stendhal et Baudelaire, quant à eux, connaissent une actualité éditoriale posthume très nourrie à la fin du siècle, qui voit paraître leurs écrits intimes respectifs : pour le premier, le Journal, les Souvenirs d’égotisme, la Vie de Henry Brulard, entre 1888 et 1892 ; pour le second, les fragments édités par Eugène Crépet en 1887, notamment Fusées et Mon cœur mis à nu. Or ces auteurs entretiennent tous trois un différend non seulement avec la chose sociale en général, mais avec la famille en particulier : Rousseau, bien sûr, est connu pour avoir abandonné ses cinq enfants aux Enfants-Trouvés15, et Baudelaire, qui ne se remit jamais du remariage de sa mère avec le commandant Aupick, réclame un élitiste et imaginaire « droit naturel de choisir ses frères », contre toutes les formes d’appartenance non consentie16. Mais le plus intéressant des trois, en la matière, reste sans doute Stendhal, cet « étranger dans sa maison natale », devenu pour toute la vie un « éternel déraciné », comme dit Léon Blum17.

Stendhal et ses bâtards

Peu d’auteurs ont rejeté leur famille comme Stendhal, le père de l’écrivain formant un motif de détestation obsessionnel dans toute son œuvre. Dans Vie de Henry Brulard, son autobiographie, il raconte comme s’élève, dans ses termes, un « mur entre mes parents et moi » (après la mort précoce de la mère adorée), dont le nœud est la « haine de mon père pour moi et de moi pour lui18 ». Au mieux, Chérubin Beyle, le père tant honni, « ne m’aimait pas comme individu mais comme son fils devant continuer sa famille19 ». C’est donc précisément comme individu, hors famille, que Stendhal se développera tout entier, contre cette appartenance mortifère, vite étendue à la ville de Grenoble tout entière : « Je ne sens pas du tout le charme de ma patrie, j’ai pour le lieu où je suis né une répugnance qui va jusqu’au dégoût physique20. » Le père, la famille, la petite patrie (dauphinoise), et même parfois la grande (française), se confondent en une même entité repoussante et énergiquement repoussée : Stendhal s’oppose à toute origine. Non seulement il se débarrassera du nom Beyle pour lui préférer une valse de pseudonymes (« Stendhal » en tête), court-circuitant ce premier signe rigide d’appartenance que constitue le patronyme21, mais il multipliera les langues dans ses textes intimes, alternant le français, l’anglais, l’italien, comme si aucun de ces idiomes n’était tout à fait sien, ou que le sien, d’idiome, se trouvait à la croisée de tous, sans exclusive. Stendhal n’est de nulle part : « je suis passager sur le vaisseau », note-t-il dans son journal, en visiteur toujours éphémère22. « Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien23. » La seule loi qu’il souhaite observer est celle qu’il s’est forgée seul, à savoir le « beylisme », comme il l’appelle, seule façon de faire survivre un nom (« Beyle ») rejeté comme signe paternel, mais persistant sous cette forme indirecte de doctrine individualiste : le beylisme, ou comment ne pas être Beyle. Pour Stendhal, écrire (et vivre, du reste), c’est ne plus appartenir aux « siens » et n’appartenir qu’à soi, « être soi et ne voir partout que soi-même », comme le résumera Léautaud24.

Mais n’y a-t-il pas là un rejet finalement bien commun de la fonction paternelle, « meurtre du père » que la vulgate psychanalytique nous a appris à considérer comme une étape incontournable de la formation psychique de tout un chacun ? Certes, mais le cas de Stendhal, outre son caractère extrême, a ceci d’intéressant qu’il ne s’efface pas une fois Stendhal devenu Stendhal, c’est-à-dire entré en littérature (une littérature destinée à ne rencontrer son public que dans un temps lointain et même post mortem). S’inventer, ici, ou s’écrire, c’est inventer les façons de nier le père, interminablement, comme si l’écriture et le rejet de la famille formaient les deux faces d’une même pièce. La particularité de Stendhal, c’est son inventivité dans ce refus, comme si au bout du compte la famille ne l’abandonnait jamais, fût-ce sous une forme négative ou subvertie.

Marthe Robert, rappelons-le, dans son célèbre essai, prend au pied de la lettre l’hypothèse freudienne d’un « roman familial des névrosés », dont elle a cherché à théoriser les manifestations dans l’histoire littéraire. Selon elle, le roman constitue une réponse sophistiquée à la crise primitive suscitée par la séparation entre l’enfant et la mère. L’enfant découvre le monde, se découvre un parmi d’autres, privé de la situation d’élection et d’exclusivité dans laquelle il baignait confortablement jusque-là, et c’est pour surmonter ce scandale éminent qu’il (se) « raconte des histoires ». Deux options se présentent alors pour répondre à l’affront que ses parents lui ont fait : soit il est un Bâtard, donc issu d’une union secrète de sa mère qui explique ce revirement à son égard, option qui conduit le sujet à accepter la réalité telle qu’elle est, tout en l’attaquant, sur un mode œdipien ; soit il est un Enfant trouvé, et ses deux vrais parents sont tout simplement à trouver ailleurs, ce pour quoi il lui faut « fuir » et inventer un monde entièrement fictif pour remplacer la réalité défectueuse. La première option fonde la tradition « réaliste » (à laquelle Stendhal appartient, bien sûr), la seconde la tradition utopique ou féerique, non moins consistante, ces deux traditions constituant les deux pôles opposés et complémentaires de l’histoire du roman, voire de toute fiction. Ce qui frappe alors chez Stendhal, c’est qu’il n’est même pas besoin de la clé de lecture freudienne systématisée par Marthe Robert pour décrypter et déceler de tels mécanismes à l’œuvre (de même qu’il est difficile de ne pas voir à quel point la Vie de Henry Brulard est traversée par le schéma œdipien) : la thématique de la bâtardise est chez lui tout simplement omniprésente. Contentons-nous ici des exemples les plus éclatants que son œuvre donne à voir, dans ses deux plus célèbres romans, Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme, et dans ses écrits autobiographiques.

Des trois personnages centraux (puisque Stendhal/Brulard est en quelque sorte un personnage parmi d’autres, dans cette œuvre où l’auteur « s’invente incessamment lui-même25 »), le seul véritable bâtard semble être Fabrice Del Dongo, fils d’un Français, le lieutenant Robert, amené en Lombardie au début du roman par les campagnes napoléoniennes. Véritable bâtard ? Pas tout à fait, car même là, rien n’est affirmé : le narrateur en suggère l’éventualité, et le lecteur s’en laissera facilement convaincre, tant Fabrice diffère de son père et de son frère aîné, mais ce questionnement restera en fait ouvert tout au long de la lecture. Ainsi, si Fabrice est bien un bâtard, ce n’est pas un inceste qui l’unirait à sa tante, la duchesse Sanseverina ; mais comment en être sûr ? Même l’intrigue amoureuse du roman est mise en tension d’un bout à l’autre par cette incertitude initiale. Fabrice n’a pas de père, ou il en a trop : le marquis Del Dongo, le lieutenant Robert, mais aussi l’abbé Blanès, « son véritable père », ou encore l’archevêque de Parme, qui n’hésite pas à le présenter comme son « fils adoptif26 ». En toute ironie, à la fin du roman, on attribue à Fabrice la responsabilité d’un texte qu’il n’a pas écrit, et qui porte précisément sur la généalogie des Del Dongo : il est le faux « père » de ce texte portant sur des « pères » qui n’en sont sans doute pas… Quant au dénouement accéléré et tragique (et, à en croire l’auteur, impulsion première du roman dans sa conception), c’est précisément à une inversion de cette logique initiale qu’il procède : tout le malheur de Fabrice viendra du fait qu’il refuse que le fils qu’il a eu avec Clélia n’ait pas le bon père. Il veut « ravoir [s]on fils », précipitant celui-ci dans la tombe, et Clélia à sa suite, suivie de peu par Fabrice et par sa tante. Telle est la leçon du système familial de La Chartreuse : les enfants doivent rester des bâtards, les pères doivent continuer d’être niés, sans quoi l’univers entier se trouve englouti dans la mort.

C’est cependant à un autre dispositif que donnait lieu le thème familial, quelques années plus tôt, dans Le Rouge et le Noir, où la question du mauvais père est beaucoup plus directement abordée, à travers la figure horrifique du charpentier Sorel, père de Julien. Le lecteur, cette fois, n’a pas la liberté de voir en Julien un bâtard : il sait que celui-ci ne l’est pas, et que le refus de la paternité sorélienne relève du pur désir ou de la fiction. Mais ce sont précisément ce désir et cette fiction qui occupent Julien tout du long, et avec lui le narrateur. Comme Stendhal dans Vie de Henry Brulard, Julien est haï de son père (et de ses frères, qui, comme l’aîné de La Chartreuse, dupliquent et prolongent la haine paternelle) et il lui rend bien cette haine : « Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son père27. » Suivant la même dynamique d’anti-apprentissage que dans Vie de Henry Brulard, c’est toute la personnalité « insociable28 » de Julien qui se forme ici, son individualisme (mais un individualisme moins souriant que le « beylisme » du Journal) : contrairement à Michelet, qui fera de la famille, dans Le Peuple, un des cadres d’initiation au sentiment social et patriotique, et contrairement, surtout, à Bonald qui au début du siècle développe sa théorie de la famille comme cellule primitive de la société tout entière, Stendhal fait ici de la famille le lieu où se forme la haine de la société même, en tout cas de la société telle qu’elle va. « Haï de [s]on père depuis le berceau  », Julien développe lui-même une haine semblable, qui, après avoir porté sur sa famille, s’exercera sur Verrières (comme Stendhal prolongeait sa haine de Chérubin Beyle en haine de Grenoble), mais aussi sur l’ordre bourgeois ou aristocratique, sur les riches, sur le monde de la Restauration, voire sur « tous les insolents de la terre29 ». L’ombre portée du père haï et haïssant envahit tout l’ouvrage : Julien a beau se décrire comme « une sorte d’enfant trouvé », c’est non pas pour s’imaginer une famille de substitution, mais pour ajouter aussitôt : « haï de mon père, de mes frères, de toute ma famille30 ». Julien est voué à l’isolement, dans toutes les sociétés qu’il traversera, par cette situation antifamiliale inaugurale.

Dans la deuxième moitié du roman s’élaborera autour de Julien une bâtardise fictionnelle typique de l’imaginaire familial théorisé par Marthe Robert, faisant du protagoniste le « fils naturel de quelque homme riche », ou plus précisément « d’un ami du marquis de La Mole », « riche gentilhomme de Franche-Comté », voire d’un « duc espagnol », « grand seigneur exilé dans nos montagnes par le terrible Napoléon31 ». Mais précisément, le lecteur n’en est aucunement dupe, ni le marquis, et tout le dénouement du roman, ainsi que le choix que fait Julien d’expliciter sa haine sociale en une diatribe virulente rendant impossible son acquittement, confirment que ce héros n’est ni ne sera jamais un bâtard ou un enfant trouvé, précisément. Il est condamné à la famille, c’est-à-dire à la mort. Et c’est par là que Julien est un personnage irréductiblement scandaleux, inintégrable dans la société de 1830, dont le point de vue se trouve relayé par l’ami Fouqué, lequel, choqué par « l’horreur pour la vue d’un père » qui habite Julien presque jusqu’au bout (malgré une terrible entrevue finale), « crut [alors] comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son ami32 ». La haine du père, donc de la famille, donc de la société : voilà ce que l’on ne pardonne pas à l’individualiste malheureux qu’est Julien.

La mise à distance du père, malgré son omniprésence, est possible par l’écriture.

Les textes autobiographiques de Stendhal forment-ils alors le revers lumineux et heureux de la tragédie familiale de Julien Sorel ? Pas tout à fait : dans Vie de Henry Brulard, le narrateur se dit lui aussi condamné, à cause de son enfance malheureuse, à une forme d’incapacité sociale, d’inadaptation, de timidité maladive, et son Journal dénonce inlassablement, comme Le Rouge et le Noir, l’avarice d’un père insensible. Mais ce qui apparaît dans l’écriture de soi, c’est que la mise à distance du père, malgré son omniprésence, est possible, et qu’elle l’est précisément par l’écriture. Dans ces textes, la détestation du père est certes le socle d’une vision du monde plus ou moins subie, par réaction, et les convictions républicaines du jeune homme sont assumées comme le produit direct et même nécessaire d’un refus de la tyrannie paternelle : « Mon père est aussi coquin qu’un roi dans sa politique33. » Cependant, par un choix lexical qu’à ma connaissance on ne trouve que chez Stendhal, ce n’est ici plus le fils qui se nomme ou se rêve bâtard, mais le père, ce symbole à lui tout seul de la « bêtise [de] toute cette famille » : « mon bâtard de père », d’abord, devient simplement « mon bâtard », par la suite, « my bastard », et même, plus lapidaire encore, « le bâtard », « the bastard », élargi parfois par métonymie en « les bâtards », désignant la foule toujours menaçante des réactionnaires34. Même si la sensibilité de Stendhal forgée dans le conflit familial, « unique cause de [s]es chagrins35 », ne s’estompe jamais tout à fait, l’inversion spectaculaire du fantasme de la bâtardise à laquelle il procède dans le Journal (et seulement là), par l’écriture, par le travail de la dénomination, dit précisément une émancipation possible, et même effective, à même la langue.

L’œuvre de Stendhal recèle ainsi une clé particulièrement précieuse pour sortir de la perpétuelle dialectique du familialisme et de l’antifamilialisme, si présente dans la littérature contemporaine (car refuser sa famille, c’est toujours refuser sa famille, donc confirmer la prégnance initiale du familial) : une subversion non seulement des catégories familiales, mais du vocabulaire qui prétend précisément les subvertir, celui de la bâtardise. S’inventer « Stendhal », ce n’est pas seulement se faire enfant trouvé, en niant la filiation, ou bâtard, en la déplaçant et en l’affrontant, mais c’est inverser toute cette fantasmatique apparemment indépassable, par le geste même de la désignation, de la profération, de l’écriture. Ce n’est somme toute pas par ses personnages romanesques, par Julien ou par Fabrice, que Stendhal parvient à échapper à son destin familial, puisque ceux-ci y sont au contraire enfermés pour toujours, jusqu’à l’autodestruction, mais grâce à cette invention de soi que permet seul le diarisme (davantage encore que l’autobiographie), cette prolifération de « myself » à même la page, comme il dit, cet « égotisme » exercé directement dans l’écriture, pour user d’un mot chez lui fort ambivalent, mais qui dit bien toute la singularité d’un tel projet littéraire, et peut-être l’un des secrets de notre modernité esthétique et politique.

  • 1. Philippe Muray, Le xixe siècle à travers les âges [1984], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1999, p. 206-207.
  • 2. Philippe Sollers, Théorie des Exceptions, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986.
  • 3. Ph. Sollers, « Lettre sur l’individualisme littéraire », Le Magazine littéraire, n° 264 : « L’individualisme, le grand retour », avril 1989, p. 33-35.
  • 4. Marc-Édouard Nabe, entretien avec Charles Gautier, Le Quotidien de Paris, 1985, reproduit dans Tohu-Bohu. Février 1985-juin 1986, Journal intime, t. II, Paris, Éditions du Rocher, 1993, p. 837. Sur ce moment décisif de l’histoire littéraire récente, voir mon article « Sollers eighties », à paraître dans Études en janvier 2024.
  • 5. Voir Marie-France Piguet, Individualisme. Une enquête sur les sources du mot, Paris, CNRS Éditions, 2018.
  • 6. Voir par exemple l’essai indémodable de Jean Borie, Le Célibataire français, Paris, Le Sagittaire, 1976.
  • 7. André Gide, Les Nourritures terrestres [1897], dans Romans et récits. Œuvres lyriques et dramatiques, éd. Pierre Masson, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2009, p. 382. Voir aussi L’Immoraliste (1902) et Les Caves du Vatican (1914).
  • 8. Par exemple dans son Petit manuel individualiste [1903], Paris, Allia, 2010.
  • 9. Auteur, entre autres, des Cahiers d’un individualiste, Montpellier, Imprimerie générale du Midi, 1911.
  • 10. Davantage étudié de nos jours, il publia notamment Combat pour l’individu, Paris, Félix Alcan, 1904, et La Sensibilité individualiste, Paris, Félix Alcan, 1909.
  • 11. Voir en particulier l’épaisse étude de Max Nordau, Dégénérescence, publiée en 1892, puis traduite en français en deux volumes, chez Alcan, en 1894, par Auguste Dietrich.
  • 12. Il en va ainsi dans la critique littéraire prolifique du baron Ernest Seillière ou chez Charles Maurras lui-même.
  • 13. Voir Alexandre de Vitry, « “Liquidation de l’individualisme” : Le Monde réel, cycle polémique ? », Revue des sciences humaines, n° 343 : « Aragon polémiste » (sous la dir. d’Adrien Cavallaro), juillet-septembre 2021, p. 153-168.
  • 14. Pierre Lasserre, Le Romantisme français. Essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au xixe siècle, Paris, Mercure de France, 1907, p. 17.
  • 15. Plus près de nous, c’est à partir d’une réflexion sur l’histoire de la famille que Paul Yonnet fera de Rousseau le tenant paradoxal de « l’individualisme radical » (Famille, t. I, Le Recul de la mort. L’avènement de l’individu contemporain, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2006, p. 201-224).
  • 16. Charles Baudelaire, « Anniversaire de la naissance de Shakespeare » [1864], dans Œuvres complètes, éd. Claude Pichois, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975-1976, t. II, p. 229. Voir Alexandre de Vitry, Le Droit de choisir ses frères ? Une histoire de la fraternité, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2023.
  • 17. Léon Blum, Stendhal et le Beylisme [1914], dans L’Œuvre de Léon Blum, t. II, 1905-1914, Paris, Albin Michel, 1962, p. 470 et p. 499.
  • 18. Stendhal, Vie de Henry Brulard, éd. Béatrice Didier, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1998, p. 136-137.
  • 19. Ibid., p. 86.
  • 20. Ibid., p. 431.
  • 21. Voir Jean Starobinski, « Stendhal pseudonyme », dans L’Œil vivant [1961], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1999, p. 233-284.
  • 22. Stendhal, Journal, préface de Dominique Fernandez, éd. Henri Martineau revue par Xavier Bourdenet, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2010, p. 1033.
  • 23. Stendhal, Souvenirs d’égotisme, éd. Philippe Berthier, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2013, p. 120.
  • 24. Paul Léautaud, « Le Stendhal-Club » (L’Ermitage, 15 mars 1905), reproduit dans Philippe Berthier et Gérald Rannaud (sous la dir. de), Le Temps du Stendhal-Club (1880-1920), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1994, p. 29.
  • 25. Léon Blum, Stendhal et le Beylisme, op. cit., p. 504.
  • 26. Stendhal, La Chartreuse de Parme [1839], éd. Michel Crouzet, Paris, Librairie générale française, coll. « Le Livre de poche. Classiques », 2000, p. 222 et p. 364.
  • 27. Stendhal, Le Rouge et le Noir [1830], éd. Michel Crouzet, Paris, Librairie générale française, coll. « Le Livre de poche. Classiques », 1997, p. 27.
  • 28. Ibid., p. 260.
  • 29. Ibid., p. 237 et p. 70.
  • 30. Ibid., p. 44.
  • 31. Ibid., p. 213, p. 271-272, p. 321 et p. 450.
  • 32. Ibid., p. 464.
  • 33. Stendhal, Journal, op. cit., p. 417.
  • 34. Ibid., p. 705, p. 198, p. 205, p. 668, p. 285, p. 705, p. 1031 et passim.
  • 35. Ibid., p. 1011.