Histoires de famille
Introduction
À la jointure de la nature et de la culture, la structure familiale est à la fois une constante anthropologique et le sujet d’innombrables variations historiques. Aussi n’est-il guère surprenant que les évolutions sociales des dernières décennies en matière d’égalité et de lutte contre les violences de genre amènent à envisager sa réforme.
« Familles, je vous hais !, disait Gide (qui pourtant en fit une). Disons plus simplement, à deux lettres près : Familles, je vous ai ! » On peut préférer la réplique d’Hervé Bazin dans Ce que je crois quatre-vingts ans après la parution des Nourritures terrestres (1897). Mais on a tort de les opposer comme deux visions contradictoires de la famille. Simplement, ils ne l’ont pas détestée pour les mêmes raisons. Et quand l’un cherche à la fuir, l’autre sait qu’on doit faire avec. Il sait également que la famille qu’on construit n’est pas celle qui nous a nourris et élevés, et parfois détruits, qu’il est du moins possible de ne pas la reproduire. À la jointure de la nature et de la culture, la structure familiale est en effet sujette à d’innombrables variations. L’auteur de Vipère au poing s’est marié quatre fois et a eu des enfants de ses quatre épouses. Il a échoué. Comme tout le monde. Mais s’il estime s’en être « finalement pas trop mal tiré », c’est que, après tout, il faut seulement tâcher de s’en sortir un peu mieux que la famille qui nous avait reçus et introduits dans le monde.
Il y a des réussites de toutes sortes, qui peuvent être individuelles ou collectives, scolaires ou sportives, sociales ou économiques, personnelles ou professionnelles, etc. Mais lorsqu’il s’agit de la vie de famille, « réussir » n’est pas le mot qui convient. Jamais. Il est aussi absurde d’y croire que d’enseigner du haut de sa chaire ce que doit être une vie réussie. Penser qu’on y soit même parvenu est l’indécence de la décence et sa limite. Une limite récemment franchie hors de toute proportion par la ministre des Solidarités et des Familles, qui annonçait en décembre 2023, entre autres mesures, la mise en place de « travaux d’intérêt général pour parents défaillants » et du « paiement d’une contribution financière pour les parents d’enfants coupables de dégradations ». C’est-à-dire, concrètement, la stigmatisation des familles monoparentales les plus défavorisées et une sanction pour celles et ceux qui ont le plus besoin d’aide. Mais qui juge ici et qui n’est pas défaillant lui-même ? Quelle forme d’autorité faut-il « restaurer » dont on aurait négligé de voir tous les défauts ? À cette aune, l’idéal est sans modèle et tous les parents partagent les mêmes manques. La famille antique était une communauté de producteurs. Elle était essentiellement une économie. Depuis la séparation moderne entre le lieu de travail et le lieu d’habitation, la famille est devenue une communauté de consommateurs. Est-ce une raison qui suffit à l’union et à la promiscuité ? A fortiori, dans une société en pleine mutation, comment se satisfaire du rôle mal défini que la famille assigne à chacun de ses membres ? Il n’y a plus ni père, ni mère, ni enfants ; il n’y a plus que des êtres de transition.
La famille, n’est-ce pas cet espace dérobé au regard, une sphère de non-droit et de fausse vertu, un état de nature dans lequel règnent l’inégalité de ses membres et la domination d’un seul ?
« Familles, je vous hais » ? On pourrait alors croire que rien n’a changé. Car peu d’écrivains ont épargné la leur. Surtout depuis l’invention du roman. Pourtant, sous la forme du récit ou de l’autofiction, plusieurs auteurs, ces dernières années, règlent leurs comptes. La volonté d’en découdre avec sa famille y est explicite et tourne parfois, non sans un parfum de scandale, au réquisitoire : En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis, Le Consentement de Vanessa Springora, Orléans de Yann Moix, Le Temps gagné de Raphaël Enthoven, La Familia grande de Camille Kouchner ou, tout récemment, Triste tigre de Neige Sinno. Mais là où Gide critique la famille bourgeoise et le bonheur égoïste des foyers avec portes fermées et fenêtres closes, sont dénoncées ici, à l’inverse, le malheur et l’injustice, la sauvagerie et la nature indomptée, qui se cachent derrière les murs et frappent les membres les plus faibles pour satisfaire le maître et seigneur de son royaume. La famille, foyer où se recoupent depuis le xvie siècle les liens de sang (gens) et le lieu de résidence (domus), n’est-ce pas cet espace dérobé au regard, une sphère de non-droit et de fausse vertu, un état de nature dans lequel règnent l’inégalité de ses membres et la domination d’un seul ?
Très probablement dérivé du latin famulus (« esclave »), la familia n’est-elle pas la bien nommée ? Dans le droit romain, le terme désigne l’ensemble des esclaves et des serviteurs (l’épouse et les enfants) qui vivent sous le même toit et qui sont placés sous l’autorité d’un monarque, le plus souvent le père de famille (pater familias). Malgré ses transformations ultérieures, la famille ne serait-elle pas dès lors viciée dans son principe, en raison de la survivance résiduelle de l’ancienne structure monarchique dont elle a hérité ? La fin du patriarcat ne doit-elle pas conduire jusqu’à sa dissolution complète ? Estimant que l’espace domestique est éminemment politique, Carol Gilligan l’opposait à la démocratie. Et derrière les questions dites « sociétales », l’enjeu véritable, quand ce n’est pas de faire la révolution dans les foyers, est toujours, à tout le moins, de réformer la famille.