L'Italie en pleine schizophrénie
La célébration des cent cinquante ans de l’unité italienne en cette année 2011 a quelque chose de tristement ironique. Le rassemblement national autour de grandes figures comme Garibaldi, Verdi ou Victor Emmanuel II a été largement éclipsé par les conflits sociaux, politiques et culturels, symptômes d’un mal-être profond qui habite la péninsule depuis bien des années. Quand un président du Conseil – même si celui-ci s’appelle Silvio Berlusconi – en arrive à traiter la nation qu’il dirige de « pays de merde », cela montre bien que l’on a atteint un point de non-retour.
Des divisions profondes
Au cours de ces dix dernières années, les divisions politiques et sociales que l’on pourrait qualifier de « traditionnelles » en Italie – la division droite/gauche ou celle entre le Nord et le Sud – se sont accentuées, comme le démontrent la virulence des attaques de la gauche contre Berlusconi ainsi que la montée en puissance progressive de la Ligue du Nord présidée par Umberto Bossi. D’autres, cependant, se sont fait jour, polarisées autour de la figure du président du Conseil ; on se souvient des « rondes » (girotondi) de 2002, mouvements populaires critiques de Berlusconi, mais également des partis de gauche, dont on peut voir une nouvelle incarnation dans l’émergence du « peuple violet » (popolo viola), mouvement abondamment relayé par les réseaux sociaux en 2009 et matérialisé par le No Berlusconi Day en décembre de la même année. La naissance d’un mouvement principalement composé de femmes, en réaction aux multiples affaires mêlant sexe et politique au sommet de l’État, manifeste également cette division profonde du pays. Lors de la manifestation de février 2011 et dans leurs communiqués successifs, les organisatrices du mouvement « Maintenant ou jamais » (Se non ora quando) ont clairement affirmé que l’Italie « n’était pas un pays fait pour les femmes », réitérant ainsi, malgré leur refus des sectarismes, un sentiment de non-appartenance, ou, pourrait-on dire en allant plus loin, d’étrangeté à soi-même.
Cet été, enfin, lorsque la torpeur du mois d’août a été brutalement interrompue par la mise en garde de la Bce sur la dette italienne et que le gouvernement a présenté la première version de son plan d’austérité, une des divisions les plus tenaces, les plus souterraines – car l’une des parties n’a aucun intérêt à se faire entendre – de l’Italie a refait surface : celle qui sépare ceux qui paient leurs impôts de ceux qui ne les paient pas. De nombreux journaux, à la lecture des mesures proposées par le gouvernement, se sont indignés du fait que l’on taxait ceux qui payaient déjà, sans incommoder ceux qui contribuaient au déficit du pays en pratiquant l’évasion fiscale. Ils ont également publié la moyenne des revenus déclarés par un certain nombre de professions libérales : qu’un assureur déclare en moyenne gagner 30 000 euros par an, un architecte 25 000 et un bijoutier 16 000, voilà qui est resté en travers de la gorge de plus d’un employé1.
La politique dans l’impasse
Après de multiples retournements, modifications et tergiversations, qui n’ont guère amélioré l’image de Silvio Berlusconi auprès de la Bce et du peuple italien, le gouvernement a certes promis de renforcer la lutte contre l’évasion fiscale (il a également pris des mesures pour faciliter les licenciements), mais en ces temps de crise où fusent les appels à l’unité, celle-ci est loin d’être au rendez-vous. La grève générale organisée par la Cgil (Confederazione Generale Italiana del Lavoro, premier syndicat italien) le mardi 6 septembre pour protester contre les mesures de rigueur a été assez bien suivie, la majorité est largement divisée sur les mesures décidées par le gouvernement (le conflit entre Silvio Berlusconi et Giulio Tremonti, son ministre de l’Économie, a éclaté au grand jour cet été), et l’opposition réitère ses appels à la démission en faveur d’un gouvernement « technique » de transition qui permettrait à l’Italie de sortir de la tourmente sans craindre les affrontements partisans. Cette instabilité politique est d’ailleurs l’un des arguments invoqués par Standard & Poors’ pour justifier l’abaissement de la note de l’Italie le 20 septembre.
Plus profondément, cet été particulièrement chaud sur le plan politique a mis en lumière les impasses de la IIe République italienne. Si, au sortir des années 1990, après l’opération Mains propres qui avait mené à l’écroulement de la Démocratie chrétienne et la chute du mur de Berlin qui avait signé la fin du Pci, Silvio Berlusconi avait pu, pour certains, représenter un espoir, une manière de faire de la politique différemment, ces dernières années ont bien montré qu’il n’en était rien, et que les vieux fantômes de la Ire République – clientélisme, corruption, fragilité des alliances, évasion fiscale – étaient encore bien présents, et peut-être encore plus visibles, car dépouillés des atours de l’idéologie. Le roi est nu, mais le pays ne peut se contenter de l’envoyer se rhabiller. Si la crise se résout sans réformes structurelles, dans un simple acquiescement à l’urgence de la situation, les divisions d’un pays qui ne se reconnaît plus lui-même continueront de saper son unité de façade2.
- 1.
Rappelons qu’en Italie, l’impôt étant intégralement prélevé à la source, les salariés ne peuvent y échapper.
- 2.
Pour une synthèse de la situation politique en Italie, voir Marc Lazar, « L’Italie en suspens », Le Monde, 13 septembre 2011.