Obama président : une reconnaissance pour les Noirs ?
Nous, le peuple, en vue de former une union plus parfaite…
Ces mots sont familiers à ceux qui, aux États-Unis ou ailleurs, s’intéressent à l’histoire de ce pays, et, plus généralement, à la naissance d’une nation fondée sur des textes, sur des principes, ceux de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution. Ils sont également familiers à Barack Obama, élu président des États-Unis le 4 novembre 2008, et qui a enseigné le droit – constitutionnel entre autres– à l’université de Chicago pendant plus de dix ans. Dans son discours de Philadelphie du 18 mars 2008, il met en lumière les contradictions qui habitent le texte constitutionnel américain, tout en reconnaissant la valeur universelle de ses principes :
Bien sûr, la réponse à la question de l’esclavage figurait déjà dans notre Constitution : une Constitution qui comportait en son cœur même l’idéal de l’égalité de tous les citoyens devant la loi […]. Et pourtant, les mots inscrits sur ce parchemin ne devaient pas suffire à délivrer les esclaves de leurs chaînes1 […].
Tout au long de ce discours, Obama met en lumière les conflits raciaux qui ont émaillé l’histoire du pays, et en appelle aux idéaux fondateurs, à
l’idée que ce pays représente plus que la somme de ses parties, que nous tous qui le composons, nous ne formons, en réalité, qu’un.
Cette double position, cette tension, est au cœur de la question noire aux États-Unis. Les Africains-Américains sont en effet demeurés longtemps invisibles sur la scène américaine, et ne faisaient pas partie de ce « peuple » incarné par l’incipit de la Constitution, ni du « nous » de la Déclaration d’indépendance. Ils étaient derrière le voile, pour reprendre l’expression de W. E. B. DuBois, et peut-être viennent-ils, avec cette élection, de le déchirer définitivement.
La question de l’invisibilité du peuple noir sur le sol et dans la société américains revient de manière récurrente dans le discours des promoteurs de la cause noire. Le plus souvent, il ne s’agit pas pour eux de remettre en cause les principes mêmes de la fondation des États-Unis, mais au contraire de les appliquer, de s’appuyer sur leur potentielle universalité. Un des plus grands orateurs américains, Frederick Douglass2, un ancien esclave, dans son discours de 1852 intitulé « Que signifie le quatre juillet pour l’esclave ? », n’appelle pas à déchirer la Déclaration d’indépendance, mais à mener à bien le travail initié par les fondateurs, à faire réellement respecter les principes qu’ils ont mis en place :
Les principes contenus dans cet instrument sont des principes salvateurs. Soutenez ces principes, soyez-leur fidèles à tout moment, en tous lieux, contre tous vos ennemis, à n’importe quel prix3.
Même David Walker, pourtant beaucoup plus radical que Douglass, cite dans son Appel aux citoyens de couleur du monde (1829) la Déclaration d’indépendance pour démontrer aux Blancs combien ils s’en sont éloignés.
Les Africains-Américains sont absents, relégués dans l’ombre comme ils furent relégués dans les cales des bateaux qui les amenaient dans le Nouveau Monde. Ils vivent un cruel paradoxe : immédiatement reconnus par leur couleur de peau, ils sont cependant invisibles pour la société américaine. Au xixe siècle, esclaves, ils sont mis au ban de la vie politique et culturelle. Leur image est celle donnée par les minstrel shows, ces spectacles caricaturant les Noirs, mettant en scène des Blancs au visage peint en noir ou des Noirs au visage peint en noir, comme s’ils ne se rendaient visibles qu’à partir du moment où ils devenaient des personnages, des masques, et jamais simplement en tant qu’êtres humains. Après la guerre civile, la ségrégation assure qu’ils n’entrent pas en contact avec les Blancs, et leurs corps martyrisés circulent sur des cartes postales de lynchage que les gens s’arrachent comme souvenirs dans le sud des États-Unis. La visibilité extrême, celle de la torture, du meurtre, devient invisible, divertissement, spectacle sur lequel le regard se fixe sans voir, sans comprendre.
W.E.B. DuBois ne dit pas autre chose dans les Âmes du peuple noir (1903) quand il parle de ce « voile » qui sépare les Noirs des Blancs, et de la « double conscience » des Noirs, qui jamais ne peuvent se penser complètement américains :
Quittant ainsi le monde blanc, j’ai traversé le Voile, et l’ai soulevé, afin que vous puissiez apercevoir ses plus profonds recoins, le sens de sa religion, la passion de son désespoir, et la lutte que mènent ses plus grandes âmes4.
Malgré les efforts de DuBois, le voile mettra bien longtemps à se soulever entièrement, et il faudra bien des luttes pour atteindre ne serait-ce que la visibilité politique, accordée en 1964-1965 après la lutte pour les droits civiques. Les Noirs demeurent, pendant une bonne partie du xxe siècle, des hommes, et des femmes, invisibles, statut dramatisé par Ralph Ellison dans son roman de 19525. Le héros sans nom ne cesse d’aspirer à la visibilité, d’abord au sein du système, en maintenant la place qu’on lui a attribuée, puis dans une organisation révolutionnaire. Mais, à chaque étape de son cheminement, il se rend compte que les gens ne le voient jamais pour ce qu’il est. Patrons, protecteurs ou camarades, ils ne cessent de lui attribuer un rôle, de l’utiliser, de passer, en somme, à côté de lui, comme tous ceux qu’il croise dans les rues de New York et dont le regard glisse sur sa peau noire comme sur une surface trop instable, ou trop dangereuse, pour que l’on puisse s’y arrêter. Il finit donc par assumer cette invisibilité, par s’y confiner lui-même, tapi dans un sous-sol illuminé de mille ampoules, pour au moins se voir lui-même, ne plus oublier ce qu’il est.
Le peuple invisible
Le Noir languit toujours dans les marges de la société américaine, exilé dans sa propre terre,
disait Martin Luther King dans son discours de Washington, le 28 août 1963. En 2008, avec l’élection de Barack Obama, les Noirs sont-ils enfin devenus visibles, ont-ils réussi à se défaire de leur présence fantomatique dans la société américaine ? Barack Obama, ne serait-ce que par la couleur de sa peau, est indéniablement la preuve que les choses ont changé aux États-Unis. Certains ont pu penser qu’il était trop visible, et notamment ses opposants républicains, qui n’ont cessé pendant la campagne de le traiter de « star » et l’ont même comparé à Paris Hilton ou Britney Spears dans le spot « Celeb » paru fin juillet. Son visage, dupliqué à l’infini sur des casquettes, des t-shirts, des œuvres d’art, des tasses et des badges, est devenu une icône commerciale au même titre que celui du Che. Mais cette visibilité est aussi pour lui un danger. Rien de plus frappant que l’image, au soir de la victoire, d’un président élu entouré de milliers de citoyens, mais séparé d’eux par un mur de plexiglas le protégeant des balles. Comme si le voile ne pouvait disparaître, comme si le contact direct était toujours dangereux.
Pourtant, cet excès de visibilité se double d’un résidu d’invisibilité. La race de Barack Obama, ce qu’il y a de plus apparent en lui, demeure frappée au sceau de l’invisibilité. Parce que ses adversaires ne pouvaient en faire un argument de campagne, et parce que le candidat lui-même a choisi de ne pas la mettre en avant, pour ne pas apparaître comme le « candidat des Noirs ». Il a donc habilement joué de la visibilité (impossible à masquer) et de l’invisibilité pour séduire les Blancs et fédérer les Noirs, comme dans le discours de Philadelphie, où il déclare :
En travaillant ensemble, nous pourrons dépasser quelques-unes de nos vieilles blessures raciales et, en réalité, nous n’avons pas le choix si nous voulons progresser sur la voie d’une union plus parfaite.
En parlant des Noirs, mais aussi des pauvres blancs, il a également établi un lien fort entre question raciale et question sociale, en remettant cette dernière au premier plan tout au long de sa campagne. Est-ce à dire que les clivages raciaux sont dépassés, que l’on entre, comme on l’a beaucoup entendu dire, dans l’ère du « postracial »? La question est complexe, mais il est au moins certain qu’en 2008, ce peuple « instable et déstabilisant6 » pour la majorité blanche, comme l’écrivait Toni Morrison en 1992, a peut-être enfin l’impression d’être chez lui aux États-Unis, en voyant un Noir s’installer à la Maison-Blanche.
- 1.
Barack Obama, De la race en Amérique, Paris, Grasset, 2008.
- 2.
Frederick Douglass (1818-1895) se forme à la rhétorique et à la prise de parole en public alors qu’il est encore esclave, en lisant notamment des anthologies comme le Columbian Orator. Une fois libéré, il devient conférencier pour l’American Anti-slavery Society.
- 3.
“The principles contained in that instrument are saving principles. Stand by those principles, be true to them on all occasions, in all places, against all foes, and at whatever cost.” Nous traduisons.
- 4.
“Leaving, then, the white world, I have stepped within the Veil, raising it that you may view faintlz its deeper recesses – the meaning of its religion, the passion of its human sorrow, and the struggle of its greater souls” (W.E.B. DuBois, The Souls of Black Folk, New York, Simon & Schuster, 2005, nous traduisons).
- 5.
Ralph Ellison, Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, Paris, Grasset, 2002.
- 6.
Toni Morrison, Playing in the Dark. Blancheur et imagination littéraire, Paris, 10/18, 1996. Il est par ailleurs intéressant de noter que Toni Morrison, invitée du Louvre en 2006, avait intitulé son exposition « Étranger chez soi ».