Positions – N'oublions pas Hong Kong !
« Un rocher stérile, pratiquement inhabité. » C’est ainsi que Lord Palmerston, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté la reine Victoria, décrit Hong Kong au début des années 1840. On ne saurait être plus éloigné de l’image actuelle de Hong Kong, l’un des territoires les plus densément peuplés du globe, tout entier tourné vers la finance, la technologie, archétype d’une mondialisation déterritorialisée. Une des premières métropoles asiatiques modernes, avec sa skyline de gratte-ciel stylisés, ses hordes d’hommes en costume et de femmes en tailleur, ses enseignes lumineuses aux couleurs des grands groupes de luxe.
Hong Kong, c’est bien cela. Même si depuis une vingtaine d’années, avec la montée en puissance de l’Asie, elle s’est trouvée concurrencée par d’autres villes (Singapour, Shanghai, Mumbai), elle demeure une plate-forme financière importante, un carrefour du business mondial. Mais ce n’est pas que cela. En dehors de la métropole surpeuplée, des luxueuses résidences, du hub aéroportuaire de Lantau, on trouve encore de petites îles presque désertes, des pans de forêt tropicale sauvage, des villages où (sur)vivent quelques pêcheurs. En dehors des préoccupations économiques et financières, des crises et des reprises, Hong Kong est aussi un laboratoire des libertés politiques, une société pacifique, mais qui revendique son statut spécial et se bat pour le conserver1.
En 1842, l’île de Hong Kong – rebaptisée Victoria –, en 1860 la péninsule de Kowloon deviennent des colonies de la couronne britannique tandis qu’en 1898 ce que l’on appellera les Nouveaux Territoires (au nord de Kowloon, toujours sur le continent chinois) sont cédés aux Anglais pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans. Au moment de la rétrocession de tous ces territoires, en 1997, Hong Kong est devenu un atout de poids pour la Chine, qui poursuit sous Jiang Zemin l’ouverture économique impulsée par Deng Xiaoping au début des années 1980. Le territoire devient une « région administrative spéciale », régie par le principe « un pays, deux systèmes ». Les Chinois promettent que pendant cinquante ans, le régime capitaliste et le mode de vie des habitants (qui bénéficient des libertés fondamentales d’expression, de la presse, d’association…) y demeureront inchangés et que les citoyens hongkongais auront progressivement accès au suffrage universel pour l’élection de leurs représentants.
C’est sur cette dimension « progressive » que les débats font rage depuis des années entre Pékin et les démocrates hongkongais, dans un contexte où les habitants de Hong Kong revendiquent de plus en plus ouvertement leurs différences (culturelle, linguistique, politique) avec la Chine populaire. Le dimanche 31 août 2014, le Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire chinois a adopté un plan prévoyant que seuls deux ou trois candidats seront présentés lors de la prochaine élection du chef de l’exécutif de Hong Kong en 2017, et que ces candidats devront avoir été sélectionnés par un comité de nomination, dont la composition sera de fait maîtrisée par Pékin. Les partis favorables à la démocratie au sein du LegCo (mini-parlement de Hong Kong) ont dénoncé cette réforme. Le mouvement citoyen Occupy Central (quartier financier de Hong Kong) with Love and Peace, inspiré des mouvements Occupy qui ont fleuri notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni en 2011, a appelé à une occupation si le projet était maintenu, des associations étudiantes ont annoncé une semaine de boycott des cours à partir du 22 septembre 2014. Les gouvernements occidentaux n’ont que très peu réagi ; le Foreign Office britannique a même affirmé que si le système voulu par Pékin n’était pas parfait, il avait au moins le mérite de donner le choix aux habitants de Hong Kong, ce qui a suscité de vives réactions dans le camp démocrate, qui se trouve ainsi indirectement accusé de bloquer toute tentative de réforme.
Pourquoi s’intéresser aux tribulations d’une petite île dont les habitants jouissent globalement d’un bon niveau de vie et où les risques de débordements violents sont tout à fait minimes ? Pourquoi soutenir la « différence » hongkongaise, de plus en plus revendiquée ? Parce qu’à Hong Kong, on peut manifester le 4 juin en souvenir du massacre de Tian’anmen. Parce que c’est à Hong Kong que sont implantées les Ong qui travaillent sur les droits de l’homme, les conditions de travail des ouvriers, les catastrophes écologiques en Chine. Parce que de nombreux dissidents chinois s’y sont réfugiés. Et parce que le tour de vis de Pékin, qui dure depuis plusieurs années, reflète bien la stratégie actuelle du pouvoir chinois. Loin de souhaiter que le développement économique s’accompagne d’une ouverture politique, le Parti communiste essaye de contrôler les foyers de contestation (avocats, blogosphère…), à grand renfort de propagande prônant les « spécificités » chinoises. Enfin, parce que ce combat dépasse les frontières de Hong Kong et celles de la Chine ; on voit bien aujourd’hui que les régimes autoritaires, forts de leur influence sur le plan international, surveillent particulièrement les mouvements démocratiques qui se produisent à leur marge et les répriment, pour affirmer leur pouvoir et éviter la contagion. Les contestations populaires telles qu’on a pu les voir en Afrique du Nord, en Europe centrale et orientale, semblent pour l’instant épargner l’Asie ; mais la « perle de l’Orient » a souvent été un laboratoire des transformations à venir…
19 septembre 2014
- 1.
Voir « Hong Kong prend le large », dossier de la revue Critique d’août-septembre 2014, dont nous rendons compte dans ce numéro, p. 158.