Un mal d'époque ? Introduction
L’infante d’Espagne mise en examen dans le cadre d’un scandale de corruption visant son mari, le parlementaire britannique Patrick Mercer forcé de quitter le parti conservateur après des révélations de conflit d’intérêts, l’ancien député-maire socialiste Jean-Pierre Kucheida poursuivi pour corruption passive et recel d’abus de biens sociaux… pour ne rien dire de l’affaire Cahuzac. Les scandales de corruption émaillent régulièrement la chronique politique et judiciaire européenne. Et ont des répercussions graves en ces temps de crise économique, de fatigue démocratique et de défiance vis-à-vis des dirigeants.
Faut-il pour cela s’interdire de poser la question de la corruption en démocratie ? Que les choses soient claires, il ne s’agit pas ici de dire que la corruption serait un mal unanimement partagé, et de la même manière, par tous les régimes politiques : qu’il n’y aurait finalement pas de différence entre l’Algérie ou la Chine1 et le Royaume-Uni ou la France. Ou de se perdre dans un discours du « tous pourris » qui dédouane les citoyens de leurs responsabilités en même temps qu’il profite aux mouvements extrémistes. Il s’agit de comprendre pourquoi la corruption est aujourd’hui le symbole suprême du mal politique, le « crime de référence » de notre époque, comme l’écrit Antoine Garapon dans son article. Et pourquoi elle apparaît comme un symptôme de l’affaiblissement de l’esprit démocratique dans ce que nous appellerons les « démocraties tardives », c’est-à-dire les pays où le système démocratique est relativement ancien. Edward Said parlait en effet de « style tardif » pour désigner, chez les artistes, le style qui arrive avec l’expérience, la vieillesse, la conscience accrue de la mort. Et qui n’est pas pour lui un style apaisé, le style de la sagesse accumulée et des certitudes tranquilles, mais au contraire celui des « difficultés et des contradictions non résolues2 ».
Car la corruption, outre un sens moral, a également un sens temporel. Elle est ce qui advient, inévitablement, dans le cycle d’une existence. Cette dimension, qui renvoie à une perception organique de la chose politique, est bien présente chez les philosophes politiques du xviiie siècle, inspirés par l’histoire romaine, et notamment chez Montesquieu, pour lequel tout régime porte en lui le risque de corruption, mais aussi l’espoir d’une renaissance (voir le texte de Céline Spector).
Le retour à la théorie politique, la réflexion sur la notion de corruption, sur la manière dont elle a été pensée, permet de ne pas en rester à une vision strictement formelle et procédurale des questions qu’elle pose. Mal immémorial, indissociable d’une société humaine imparfaite, la corruption, et c’est l’innovation de ces dernières années, semble aujourd’hui pouvoir être éradiquée grâce à un outil, la transparence, brandi par les organisations internationales et les Ong comme solution face aux négociations d’arrière-cour et aux deals secrets. Si les mesures de transparence sont nécessaires, elles ne sont pourtant pas suffisantes, et prétendre qu’une série de normes identiques partout appliquées donnerait partout les mêmes résultats est illusoire. La corruption est une affaire de relations, de pouvoir, de politique. Une forme de perversion du don, lorsque des normes différentes, celles du marché et celles de l’échange, entrent en collision ; ou plutôt, en collusion (voir l’article de Marcel Hénaff).
La mise en place de normes est nécessaire, pourtant, et l’on voit bien que la France, en la matière, est loin d’être exemplaire. Historiquement, comme le décrit Frédéric Monier dans la table ronde, elle a pourtant été le pays où les scandales (Panama, le scandale des décorations sous Jules Grévy, l’affaire Stavisky) ont suscité le plus d’indignation publique et de manifestations. Mais au cours des trente ou quarante dernières années, comme l’a constaté Fabrice Lhomme dans son travail de journaliste, on observe une impression de résignation, malgré les effervescences épisodiques liées à tel ou tel événement marquant, comme l’affaire Cahuzac. Une résignation qui va de pair avec une forme de désaffection vis-à-vis du politique, voire de refuge dans le rejet du « système ». Il y a donc des progrès à faire en matière de lutte contre la corruption, comme l’exigent des Ong telles que Transparency International (voir la contribution d’Anne-José Fulgéras à la table ronde), dont le classement de perception de la corruption place la France au 22e rang, derrière l’Uruguay ou la Barbade. Mettre en place des mesures qui combattent les conflits d’intérêts, abolir le cumul des mandats est nécessaire. Mais il existe aussi des déséquilibres de pouvoir que ces mesures ne peuvent suffire à combler. La puissance des lobbies, par exemple, se manifeste quotidiennement, même dans un cadre, comme celui de l’Union européenne, dans lequel ils sont institutionnalisés (voir l’entretien avec Michèle Rivasi).
La dimension juridique et normative de la lutte contre la corruption doit donc être associée à une perspective historique et politique. L’appel à la vertu civique ne suffit pas, les réformes sont nécessaires mais ne doivent pas se résumer à des coquilles vides (procureur financier, Haute Autorité pour la transparence de la vie publique) créées dans l’urgence d’un scandale révélé par la presse (l’affaire Cahuzac), sans réel pouvoir ni moyens, ni permettre de faire l’impasse sur une réflexion de fond. À ne considérer la corruption que sous l’angle moral, on risque de faire de l’incorruptibilité une figure idéale. Or l’une des difficultés de cette question réside dans le fait que, si le corrompu est condamnable, l’incorruptible, le « pur », est potentiellement dangereux3. En d’autres temps, ceux qui accusaient la démocratie bourgeoise d’être corrompue jusqu’à la moelle avaient des projets purificateurs bien plus néfastes.
Si la corruption fait aujourd’hui courir à la démocratie un risque d’évidement, c’est parce que l’on ne croit plus à une vision cyclique de l’histoire, qui verrait la décadence inévitablement précéder la renaissance. La revivification de l’esprit démocratique doit donc être une volonté politique, qui ne vienne pas seulement des élus mais des citoyens eux-mêmes. D’autant plus difficile à mettre en place qu’en temps de crise, la tentation du « chacun pour soi » est grande. Mais, comme le disait déjà Montesquieu, « dans le cours d’un long gouvernement, on va au mal par une pente insensible, et on ne remonte au bien que par un effort4 ».
Quelques articles sur la corruption parus dans Esprit
Martin Frieyro, « Le Mexique, un État captif du narcotrafic », août-septembre 2012
Mohammed Hachemaoui, « La corruption politique en Algérie : l’envers de l’autoritarisme », juin 2011
Laurence Duchêne et Pierre Zaoui, « Politiques de l’argent », janvier 2010
Jean-Philippe Béja, « Soixante ans de pouvoir communiste en Chine : les illusions perdues », octobre 2009
Bruno Biais, « Transparence des marchés, conflits d’intérêts et crise financière », octobre 2007
Marie Mendras, « Poutine II. La fin des apparences », juin 2004
Marilena Chaui, « La méthode Lula » (entretien), janvier 2004
Guy Canivet, « La conception française de la déontologie des magistrats », novembre 2003
Ariel Colonomos, « Les années 1990 : quelle rupture morale ? », octobre 2003
Sergueï Kovalev, « Les masques de Poutine », novembre 2001
Daniel Pécaut, « Colombie, la société prise en otage », décembre 2000
Alba Zaluar, « Violence, argent facile et justice au Brésil », décembre 2000
Guillaume Kopp, « La France dans le miroir corse », juillet 2000
Jérôme Marchand, « Face à la corruption administrative, quelques propositions à l’usage français », octobre 1997
Pierre Bouretz, « Désir de transparence et respect du secret », novembre 1992
Yves Mény, « Corruption et politique », novembre 1992
René Casamayor, « La corruption politique », janvier 1973
- *.
Ce dossier a été réalisé en partenariat avec l’Institut des hautes études sur la justice (Ihej), qui organise jusqu’au 9 avril 2014 un séminaire de philosophie du droit intitulé « La corruption, maladie politique de la démocratie ». Plusieurs articles sont tirés d’interventions dans le cadre de ce séminaire. Nous remercions Antoine Garapon et Édouard Jourdain pour leur participation à la composition de ce dossier.
- 1.
Nous avons ici fait le choix de nous concentrer sur les démocraties ; pour une analyse des questions de corruption dans les régimes autoritaires, voir notamment dans Esprit les articles de Mohammed Hachemaoui sur l’Algérie, de Jean-Philippe Béja sur la Chine et de Marie Mendras sur la Russie (voir encadré p. 18).
- 2.
Edward Said, Du style tardif, Arles, Actes Sud, 2012.
- 3.
Voir Jean-Marie Domenach, « En deçà du bien et du mal », dans le numéro qu’Esprit consacrait (déjà !) à la corruption en janvier 1973.
- 4.
Montesquieu, De l’esprit des lois, V, 7, cité par Céline Spector, p. 35.