Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Explosion, provoquée par la coalition, d'une voiture piégée découverte sur les lieux d'un premier attentat en 2005. | SPC Ronald Shaw Jr., U.S. Army — DOD Defense Visual Information Center via Wikimédia
Dans le même numéro

Un avenir pour l’Irak ?

Introduction

mars 2021

Après des décennies de violence, où en est l’Irak ? Le dossier tâche de dresser un état des lieux de la situation, en remontant aux origines des conflits identitaires en Irak, puis en soulignant leurs conséquences psychologiques et sociales.

Un excellent documentaire diffusé récemment sur France 5 a rappelé les incroyables souffrances qu’a endurées le peuple irakien1. Il a rafraîchi la mémoire de ceux qui auraient oublié le rôle des Occidentaux, et principalement des États-Unis, mais la France n’est pas exemptée non plus, dans ce malheur. Depuis 1980, le pays a été engagé dans deux guerres successives, puis soumis à un régime intermittent de sanctions économiques et à des cycles ininterrompus de violence et de terreur, sans compter l’occupation de la ville de Mossoul par l’État islamique, du 9 juin 2014 jusqu’en juillet 2017. Depuis, Daech a été défaite mais en laissant derrière elle des bombes humaines à retardement en la personne des « louveteaux du Califat ».

On lira ici le tableau clinique que Faris Kamal Nazmi dresse d’une société traumatisée. Pour ne citer qu’un seul chiffre, plus de la moitié des habitants de Mossoul et de Bagdad ont été témoins de violences, ce qui est énorme. Toute une population doit être prise en charge, mais l’on ne soignera les symptômes qu’à la condition de s’attaquer aux causes, qui sont profondes. Faris Harram invite à ne pas s’arrêter à ces soubresauts récents, qui ne sont que la énième réplique d’une faille initiale. Dès le viie ou le viiie siècle, le pays souffre en effet des dissensions entre les différents courants de l’islam, ainsi que des tensions entre les musulmans et les multiples autres minorités religieuses (chrétiennes, yézidies, sabéennes-mandéennes). Comme hantée par cette répétition du même, la violence politique est d’autant plus préoccupante qu’elle prend racine dans des représentations très profondes, dès l’enfance. Une recension très exhaustive des stéréotypes qui alimentent une haine latente est ici dressée par Saad Salloum.

On aurait tort dès lors d’imputer ces violences seulement à la géopolitique contemporaine. Il faut considérer également la fragilité constitutive du politique en Irak, dans le sens de la structuration profonde du lien social. Celui-ci passe plus par une identité clanique et religieuse que par une appartenance politique à la nation irakienne. Il repose sur une peur profonde, extrême, fatale, qui conduit à la désintégration de la société, à la rupture du lien social, et déclenche une réaction en chaîne, où l’on finit par devoir tuer pour ne pas être tué. La violence en Irak se nourrit d’une régression identitaire, qui n’est pas propre à ce pays tant on la constate un peu partout dans une région en pleine recomposition, mais elle grossit ici par défaut d’État et d’institutions… à moins que cela ne soit l’inverse, à savoir qu’elle procède de l’impossibilité de construire un État.

Il faut considérer la fragilité constitutive du politique en Irak.

Les trois contributions qui composent ce dossier sont tirées d’un colloque sur la violence au Moyen-Orient qui s’est tenu au Collège de France le 22 mars 2019, réunissant des intellectuels irakiens, libanais, syriens et français, à l’initiative de plusieurs associations dont l’observatoire Pharos et Pax Christi. Pour les participants à cette rencontre, qui faisait suite à un premier voyage d’étude en Irak, il s’agissait d’aller au-delà de ce constat très dur, pour ouvrir quelques pistes de réflexion pour l’avenir2.

Certes, les ONG internationales offrent de nombreux kits de justice réparatrice, mais elles risquent de passer à côté des véritables causes de la violence. Les meilleures lois et les plus beaux codes sont impuissants à changer la réalité, tout autant que les discours politiques prônant la réconciliation sans réelle volonté de la mettre en œuvre (on songe notamment au « Moniteur de la réconciliation nationale » lancé par le gouvernement de Nouri al-Maliki). Sans compter que dans certaines régions, l’État de droit est très faible. Non, si l’origine du problème est dans le socius, dans les mœurs aurait-on dit au xviiie siècle, la violence ne pourra être durablement surmontée qu’à la condition de formuler un projet, afin de soutenir la reconstruction sous toutes ses formes, matérielles, morales et symboliques.

Le rôle de la société civile sera déterminant ; parallèlement aux programmes internationaux de réhabilitation, la vraie reconstruction se fera de façon ascendante, du bas vers le haut, avec le concours indispensable des mouvements associatifs et des responsables religieux. Il faut endiguer le discours de haine et promouvoir un dialogue constructif des religions, qui fondent le plus souvent l’identité. Mais il va de soi que tout ce travail ne pourra s’inscrire dans la durée qu’à la condition d’être soutenu par un État qui aura, lui aussi, mené une lutte contre le clientélisme et la corruption.

  • 1.Irak, destruction d’une nation, réalisé par Jean-Pierre Canet (2020, 4 × 52 mn).
  • 2.Voir aussi, sur ce voyage, Laurent Larcher, « De Montaigne et de la liberté de conscience en Irak », Esprit, septembre 2017.

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…

Pierre Morel

Pierre Morel est diplomate et vice-président de l’Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions.

Dans le même numéro

On oppose souvent science et croyance, comme si ces deux régimes de discours n’avaient rien de commun. Pourtant, l’expérience nous apprend que c’est généralement quand l’un des deux fait défaut que l’autre subit une crise. Dans le contexte pandémique actuel, l’incapacité des experts et des gouvernants à rendre compte dans l’espace public des conditions selon lesquelles s’élaborent les vérités scientifiques, aussi bien qu’à reconnaître la part de ce que nous ne savions pas, a fini par rendre suspecte toute parole d’autorité et par faciliter la circulation et l’adhésion aux théories les plus fumeuses. Comment s’articulent aujourd’hui les registres de la science et de la croyance ? C’est à cette question que s’attache le présent dossier, coordonné par le philosophe Camille Riquier, avec les contributions de Jean-Claude Eslin, Michaël Fœssel, Bernard Perret, Jean-Louis Schlegel, Isabelle Stengers. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Irak, les monopoles numériques, les enseignants et la laïcité, et l’écocritique.