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Au-delà de l'enlisement irakien, le nouveau désordre international

par

Esprit

février 2007

Augusto Pinochet, Fidel Castro, Saddam Hussein : trois destins de dictateurs, trois échecs de la démocratisation à l’échelle internationale ? Si, au Chili, l’alternance démocratique a bien eu lieu, le processus judiciaire lancé contre Pinochet restera inachevé. Fidel Castro disparaîtra sans avoir à rendre de comptes à sa population de son vivant et en laissant d’innombrables incertitudes sur la capacité de Cuba, après des années d’isolement et de propagande, à embrasser des institutions démocratiques. Saddam Hussein est mort pendu, dans des conditions indignes et controversées, au terme d’un procès dont les Américains ont confié la conduite aux autorités locales. Autant de tyrans, autant d’exemples des rapports difficiles et ambigus entre le besoin de justice et les processus chaotiques de démocratisation – plus encore sous protectorat américain. L’échec en Irak pèse lourd pour ce pays plongé dans une guerre civile qui ne dit pas son nom (on dénombre 22 950 civils irakiens tués en 2006), mais aussi pour l’idée même de la démocratisation, quand elle est associée à une expérience de changement de régime sous tutelle américaine.

Que les Américains se soient résolus à se porter garants d’un ordre international par défaut de capacité européenne ou onusienne (c’est l’idée de l’empire « malgré lui » ou de l’empire « bienveillant ») ou qu’ils y aient été portés par le messianisme néo-conservateur de G.W. Bush et D. Cheney, aussi éloigné de l’idéalisme wilsonien que de l’isolationnisme réaliste qui prévalaient jusqu’alors dans la politique américaine, leur intervention et leur incapacité à garantir la sécurité des Irakiens ont ruiné leur projet de Grand Moyen-Orient démocratisé sous la férule américaine. Mais, au-delà, elles ont aussi fragilisé les rares acquis du multilatéralisme quelque peu euphorique de la décennie 1990. Du fait de ses connotations culturelles, la « guerre contre le terrorisme » affecte la neutralité des valeurs promues au sein des Nations unies ou par les pays occidentaux voire les Ong, opposition de principe à la guerre ou pas. Un monde dans lequel des tyrannies s’effondrent devrait être un monde plus sûr et plus juste : ce n’est pas le moindre échec de l’aventure américaine en Irak que de faire mentir cette équation. Tous nos intellectuels amoureux de la guerre qui ont soutenu cette intervention devraient le reconnaître lucidement.

L’obstination de G. W. Bush à maintenir le cap en Irak (10 janvier 2007), malgré le constat d’échec politique, économique et militaire sans concessions et les recommandations alternatives, formulés par la commission Baker-Hamilton (6 décembre 2006), montre à l’œuvre un impérialisme naïf et impuissant. La proposition, très real-politik, de l’ancien secrétaire d’État de Bush père de diminuer le nombre de troupes, de faire pression sur Israël pour relancer les négociations avec les Palestiniens, d’entrer en discussion avec la Syrie et, surtout, l’Iran, qui détiennent les clés de la plupart des conflits régionaux, prend à rebours l’idéalisme casqué des néocons. L’engagement militaire, 132 000 soldats renforcés de 20 000 hommes prochainement, atteint les limites des capacités de l’armée américaine. Mais, surtout, l’absence de crédibilité des Américains rend difficile la mise en œuvre d’une « nouvelle stratégie de victoire » qui sortirait le pays du chaos de l’après-Saddam.

Cela n’ouvre pas pour autant la voie à un scénario alternatif pour les Européens, au cas où l’Union européenne parviendrait à sortir de sa léthargie. Car l’échec de l’unipolarité américaine ne se fait pas au profit d’un rééquilibrage des relations internationales, loin s’en faut. S’il est patent que les États-Unis ne peuvent être les gendarmes du monde, on n’en revient pas à un multilatéralisme organisé sous l’égide de l’Onu ni à un monde multipolaire coopératif rêvé par la diplomatie française. C’est plutôt le « nouveau désordre multipolaire » (Timothy Garton Ash) que nous découvrons. Celui-ci n’offre guère de ressources de régulation : l’affaiblissement de la place des États sur la scène internationale, la fluidité des échanges, le monde en réseau, la diffusion des informations, des images et des rumeurs passionnelles, la persistance des conflits sanglants en Afrique, la montée en force de nouvelles puissances comme la Chine ou l’Iran (qui veut se doter de l’arme nucléaire) rendent plus improbable la reconnaissance d’autorités ou d’institutions communes à l’échelle internationale. Quelles que soient les visions antagonistes de l’organisation internationale la plus souhaitable, les désordres du monde et les montées des menaces nous précèdent. Nous en sommes peut-être déjà au temps de l’« apolarité » (Niall Fergusson), une situation dans laquelle domine « l’impuissance des puissances face au désordre mondial » (Pierre Hassner). Au-delà de l’enlisement irakien, c’est le système international qui prend de front la montée de l’anarchie.