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Vouloir la justice, une ambition naïve ?

février 2014

#Divers

Ma première université fut la table familiale où l’on cultivait le débat d’idées. J’étais en position d’infériorité, étant parmi les derniers et n’étant pas le plus brillant ; il me fallait m’imposer face à ces adversaires redoutables qu’étaient mes frères et sœurs, et surtout notre père, qui maîtrisait mieux que nous toutes les astuces de la rhétorique. Les discussions tournaient souvent autour des « événements d’Algérie » d’où venait ma famille et, enfant, j’étais impressionné par les fureurs verbales de mon père, qui était pourtant un homme juste et, dans le fond, modéré. Je me souviens encore de son air grave le jour de la mort de Camus, où à la fois il perdait un auteur qu’il aimait, sur lequel il travaillait, et où il voyait s’évanouir l’espoir d’une coexistence possible des diverses communautés sur sa terre.

Sous la direction bienveillante de Jean Carbonnier, qui fut mon directeur de thèse, j’ai exploré les formes rituelles de la justice. Mon terrain anthropologique était aussi celui de ma pratique quotidienne de juge, car ces deux dimensions – intellectuelle et pratique – m’ont toujours semblé inséparables. En même temps, je m’engageais avec la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (Fidh) dans la lutte pour les droits de l’homme en Amérique centrale, dans les Balkans et dans les pays arabes.

Militer pour les droits de l’homme expose à se voir railler comme une « belle âme » généreuse mais inconséquente, voire à être taxé d’« angélisme », comme on dit aujourd’hui. Ces critiques m’apparaissent en total décalage avec mon expérience : loin de l’angélisme, le travail de juge des enfants a fait découvrir au jeune bourgeois que j’étais le scandale de la misère, il m’a fait assister, impuissant, à la désolante reproduction de l’inceste de génération en génération, qui rappelle la damnation des Atrides. Le militant idéaliste a découvert les horreurs des violences intercommunautaires, comme en ex-Yougoslavie ou au Liban. Je ne vois pas de grande différence entre la justice des mineurs et celle des crimes contre l’humanité, entre celle des drames familiaux et celle des tragédies politiques : à chaque fois, le juge se trouve face à des conflits insolubles. Comment rendre justice à un enfant qui a commis des délits et qui doit être jugé pour cela, mais qui porte, tel Œdipe, le poids d’une malédiction familiale ? Qui est autant un délinquant que le symptôme d’un conflit qui le dépasse ? Comment défendre les droits fondamentaux au cœur d’un conflit où les violences sont commises des deux côtés ? Pourquoi fallait-il que la justice faite au peuple algérien se traduise par une injustice faite à ma famille ?

Contrairement à ce que disaient nos détracteurs, au comité Kosovo, avec Olivier Mongin et Musa Jupolli, nous ne nous battions pas pour les Albanais et contre les Serbes mais contre un apartheid au cœur de l’Europe. Oui, nous avions accepté de nous engager dans une « cause imparfaite » ; à vrai dire, je n’en connais pas d’autres. La justice n’a rien d’une évidence naïve : elle procède toujours d’un pari sur le juste, un pari de surcroît servi par des médiations imparfaites et des « institutions périssables », comme les appelait Paul Ricœur.

Le dialogue avec ce philosophe, ininterrompu depuis la création de l’Institut des hautes études sur la justice (Ihej) en 1991 jusqu’à sa mort en 2005, n’a jamais cessé d’instruire cette question du tragique. La nécessité d’une peine disqualifiait à ses yeux la justice ; elle signifiait non seulement l’impossibilité de la justice mais, pire, la défaite de la philosophie. Est-il possible d’imaginer une justice sans peine ? Une justice éducative,  comme celle qu’organisait l’ordonnance de 1945 ? Une justice reconstructive, comme celle qu’a inaugurée Nelson Mandela en Afrique du Sud ? Une justice qui remplacerait la punition par des transactions financières, comme les deals de justice1, qui en offrent plutôt une caricature ?

L’espoir de dénouer ce nœud tragique de la justice ne me semble pas devoir être cherché dans un « ailleurs », dans une radicalisation de l’impératif de justice, pas plus que dans sa déconstruction ou dans une fuite en avant « droits-de-l’hommiste », expression que je déteste. Non, cet espoir exige de revenir au contraire au cœur des pratiques judiciaires. Je vois dans l’acte de juger une signification plus profonde encore que le jugement, qui est paradoxalement une déclaration d’innocence. Non pas seulement de celle de la victime mais aussi la part d’innocence qui demeure chez l’accusé. De cette réaffirmation implicite dépend également l’innocence de ceux qui ont pris le risque de juger. Pour trancher, ils ont été obligés de se rapprocher de la violence, de se plonger dans les passions destructrices du criminel, de pénétrer les ressorts du mal politique, au risque de se laisser engloutir par eux dans une sorte d’indifférenciation violente qui dissout tous les repères ; une telle confusion guette sans cesse la justice. L’essence de l’acte de justice, à laquelle elle ne parvient pas toujours, consiste à résister à cette attraction mimétique de la violence, à conjurer la force du mal en réaffirmant une innocence possible. Dans le crime contre l’humanité, cette exigence est portée à son comble : la justice doit certes s’efforcer de juger « des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner2 » mais elle doit aussi, poursuit Hannah Arendt, rendre à l’innocence son humanité. Les faits sont du registre de l’empirique, dit Ricœur, mais l’innocence est du côté du mythe, c’est-à-dire de l’imagination, du monde que nous voulons pour nous-mêmes et pour les autres.

Ces réflexions me ramènent sous le soleil de l’Algérie et à Camus, qui adresse en 1943 à un interlocuteur imaginaire, « un ami allemand », la lettre suivante :

Mais dans le temps même où je jugerai votre atroce conduite, je me souviendrai que vous et nous sommes partis de la même solitude, que vous et nous sommes avec toute l’Europe dans la même tragédie de l’intelligence. Et malgré vous-mêmes, je vous garderai le nom d’homme. Pour être fidèles à notre foi, nous sommes forcés de respecter en vous ce que vous ne respectez pas chez les autres. Pendant longtemps, ce fut votre immense avantage puisque vous tuez plus facilement que nous. Et jusqu’à la fin des temps, cela sera le bénéfice de ceux qui vous ressemblent. Mais jusqu’à la fin des temps, nous, qui ne vous ressemblons pas, aurons à témoigner pour que l’homme, par-dessus ses pires erreurs, reçoive sa justification et ses titres d’innocence. […] Voici notre force qui est de penser comme vous sur la profondeur du monde, de ne rien refuser du drame qui est le nôtre, mais en même temps d’avoir sauvé l’idée de l’homme au bout de ce désastre de l’intelligence et d’en tirer l’infatigable courage des renaissances3.

  • *.

    Ce texte est une version légèrement modifiée du discours prononcé par Antoine Garapon à l’occasion de la remise de la Légion d’honneur en décembre 2013.

  • 1.

    Voir Antoine Garapon, Pierre ServanSchreiber (sous la dir. de), Deals de justice. Le marché américain de l’obéissance mondialisée, Paris, PUF, 2013.

  • 2.

    J’ai choisi cette expression d’Hannah Arendt pour titre d’un livre sur la justice des crimes contre l’humanité, Des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner. Pour une justice internationale, Paris, Odile Jacob, 2002.

  • 3.

    Albert Camus, Lettres à un ami allemand, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », tome II, 2006.

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…

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