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Smoleńsk, le pouvoir de la tragédie

L’accident d’avion de la délégation polonaise en 2010 a ébranlé la nation, qui s’engage depuis dans des commémorations quasi religieuses. Mais la concurrence des récits a surtout envenimé les débats, sapant la vérité au profit des théories du complot.


Rappelons brièvement ce qui s’est passé à Smoleńsk le samedi 10 avril 2010[1]. Ce jour-là, l’avion transportant le président de la Pologne Lech Kaczyński (frère jumeau de Jarosław) et une importante délégation polonaise s’écrase dans un brouillard épais à proximité de la ville russe de Smoleńsk. Non loin de là se dresse la forêt de Katyń, où, soixante-dix ans plus tôt, le NKVD a exécuté près de 22 000 officiers polonais, capturés dans la foulée de l’invasion de la Pologne par l’Armée rouge en 1939. L’accident se produit seulement trois jours après que Vladimir Poutine a invité les dirigeants de la Pologne à commémorer à ses côtés le massacre de Katyń, réalisant ainsi la promesse de Mikhail Gorbatchev de rompre avec un demi-siècle de déni de la part du régime soviétique. La cérémonie à Moscou s’est déroulée en présence du Premier ministre polonais, Donald Tusk ; le président Kaczyński, plus hostile à la Russie, n’a pas été invité et a pris l’initiative de solennités organisées par la Pologne sur les lieux mêmes, en présence des familles des victimes, ce fameux 10 avril. En un incroyable revers de l’histoire, la totalité de la délégation des officiels polonais a péri dans cet accident. Outre le président, on compte parmi les 96 morts une douzaine de parlementaires, des représentants des principales formations politiques du pays, le président de la Banque centrale, les chefs de l’armée et de la marine, le Commissaire aux droits de l’homme, et des personnalités emblématiques telles que l’ancienne ouvrière des chantiers navals de Gdańsk, Anna Walentynowicz, et le dernier président du gouvernement polonais en exil, Ryszard Kaczorowski. Ébranlée dans ses tréfonds, la nation polonaise a d’abord semblé s’unir autour des funérailles organisées dans tout le pays. Très vite, cependant, «  une sorte d’hystérie, comparable à la folie qui s’est emparée des États-Unis après le 11 septembre, a submergé la Pologne [2]  ». Pour Jarosław Kaczyński, cette catastrophe de Smoleńsk est devenue un cri de ralliement, une cause dans laquelle tragédie nationale, croisade politique et griefs intimes se confondent.

Ce martyrologe à la fois national et personnel que le dirigeant du PiS s’est attaché à nourrir autour du crash de Smoleńsk est imprégné d’une atmosphère de piété catholique qui résonne en profondeur avec la vieille tradition du messianisme polonais. Les représentations de la Pologne comme «  Christ parmi les nations  », crucifiée par sa partition entre l’empire russe, la Prusse et l’Autriche des Habsbourg à la fin du xviiie siècle, trahie puis crucifiée une seconde fois aux mains d’Hitler et de Staline pendant la Seconde Guerre mondiale, et pourtant à l’aube de sa renaissance, rachetée par ses souffrances, sont un important topos de la philosophie et de la poésie polonaises depuis le milieu du xixe siècle. Ce mélange singulier de combat eschatologique, de mémoire des persécutions passées et de méfiance à l’égard des étrangers se retrouve au cœur des commémorations mensuelles de la catastrophe de Smoleńsk, orchestrées par Jarosław Kaczyński pendant 96 mois consécutifs. La 96e (et dernière) cérémonie s’est tenue le 10 avril 2018, donnant lieu à l’inauguration d’un monument à la mémoire des 96 victimes de l’accident sur la place Piłsudski de Varsovie, sous la forme d’un escalier de granit noir qui figure à la fois la passerelle de l’avion et l’échelle vers le ciel.

Selon l’anthropologue Paweł Dobrosielski, ces commémorations mensuelles s’apparentent à un rituel para-religieux[3]. Elles ont la structure fixe du rituel, débutant invariablement par une messe dans la cathédrale de Varsovie, suivie d’une marche aux flambeaux jusqu’au palais présidentiel. Elles remplissent également les fonctions du rituel, dans son pouvoir d’explication du monde et de conjuration de la contingence. Les discours de Jarosław Kaczyński à ces assemblées sont toujours articulés autour de quatre éléments, qui sont autant de motifs de mobilisation – la Route, la Vérité, l’Ennemi, la Victoire. Comme dans l’ancienne iconographie socialiste, la Route réclame d’être embrassée avec ferveur : la fin du chemin est proche, très proche, et pourtant l’accomplissement du cheminement reste toujours en suspens. Les participants sont conviés à une marche perpétuelle vers un horizon sans cesse dérobé. La Victoire et la Vérité sont tout aussi insaisissables, tant dans leur nature que dans leur temporalité : un pas de plus est toujours requis pour que la Victoire (la liberté, la défaite de l’ennemi, la dignité de la nation) soit consommée ; la Vérité n’est pas simple vérité technique, elle doit être poursuivie sans relâche, il faut la réclamer, se battre pour elle, car l’Ennemi la dissimule. Quant à l’Ennemi lui-même, c’est une chimère, fait d’éléments disparates : il est à la fois tout-puissant, furtif et déjà grièvement affaibli, apeuré.

Mystifications à l’ère des fake news

Deux enquêtes indépendantes successives ont conclu que l’accident de Smoleńsk avait été causé par le mauvais temps et des erreurs humaines (sans compter une pointe de défi dans la décision de l’équipage polonais d’atterrir contre l’avis contraire émis par les contrôleurs aériens russes). Depuis huit ans, les responsables de Droit et justice (PiS) n’ont cependant pas cessé d’invoquer un faisceau de scénarios rivaux, qui tournent autour de l’allégation (à ce jour infondée) selon laquelle les Russes auraient abattu l’avion – possiblement via l’usage de brouillard artificiel ou d’une bombe thermobarique – puis que les responsables de la Plateforme civique auraient mené une enquête lacunaire afin de couvrir leurs propres négligences. Après cinq années passées à jeter le discrédit sur les enquêtes officielles, le PiS s’est empressé d’ouvrir une nouvelle enquête en arrivant au pouvoir en 2015. Bronisław Komorowski, devenu président par intérim après le crash, et l’ancien Premier ministre Donald Tusk font partie des personnalités qui ont été convoquées pour un interrogatoire. Nul ne sait si Jarosław Kaczyński est véritablement consumé par un désir de vengeance paranoïaque, ou s’il instrumentalise Smoleńsk afin de discréditer ses opposants politiques. Toujours est-il que la concurrence des récits autour de ce drame a beaucoup contribué à envenimer, voire à brutaliser, le ton de la discussion politique dans le pays, tout en sapant le statut de la vérité et la possibilité même d’une compréhension partagée du monde. La fissuration des fondements factuels autour d’un événement aussi traumatique, qui est lui-même une mise en abyme du mythe fondateur de Katyń, a également ouvert la voie à une profonde réorganisation de la mémoire officielle dans le pays. Jarosław Kaczyński a entrepris de présenter son frère comme la figure centrale de la marche de la Pologne vers la liberté, récusant du même coup le rôle joué par des dirigeants plus éminents de Solidarité, tels que Lech Wałęsa. Ce faisant, il se positionne lui-même comme le guide vers le prochain chapitre de l’histoire polonaise, ce qu’il appelle la Quatrième République.

La concurrence des récits autour de ce drame a beaucoup contribué à envenimer la discussion politique dans le pays.

La vérité historique est d’autant plus vulnérable à ce genre de révisions dans un contexte post-totalitaire empreint d’une suspicion généralisée quant à «  qui a collaboré  », «  et qui a informé sur qui  » à l’époque communiste. Le large consensus forgé à l’ère Mazowiecki autour du refus ­d’engager la Pologne sur la voie d’une grande purge (lustracja) est aujourd’hui remis en cause, quand bien même – le temps faisant son œuvre – il reste peu d’anciens communistes dans l’appareil d’État. Les révélations sans cesse renouvelées sur «  l’État caché  », son dispositif tentaculaire de policiers et d’informateurs, et les lucratives transactions conclues par ses agents pendant le passage au capitalisme de marché, fournissent ainsi le terreau fertile sur lequel diverses explications invérifiables du crash de Smoleńsk ont pu s’épanouir en véritables théories du complot. Ce processus a été décrit par Anne Applebaum dans un récent essai où elle affirme que «  les mouvements politiques clivants de l’Europe du xxie siècle n’exigent plus la croyance dans des idéologies totalisantes  », mais qu’il leur suffit «  d’inciter leurs partisans à entrer en contact, au moins de façon intermittente, avec une réalité alternative  ». Selon Applebaum, la décision prise par ­Jarosław Kaczyński de confier à l’un de ses plus vieux (et étranges) camarades, Antoni ­Macierewicz, la tâche de créer une nouvelle commission ­d’enquête a eu pour effet «  d’institutionnaliser  » le mensonge de Smoleńsk, jetant ainsi «  les bases morales d’autres mensonges[4]  ». De fait, toutes sortes de mystifications et de fausses informations se sont propagées en Pologne dans la foulée du crash de Smoleńsk, parfois créées de toutes pièces grâce aux nouvelles technologies audiovisuelles et aux campagnes sur les réseaux sociaux. Un exemple patent de manipulation téléguidée par le gouvernement a été offert juste avant les élections locales de 2018, lorsque le PiS a diffusé une vidéo exhortant les Polonais à rejeter les projets d’accueil massif de réfugiés fomentés par la Plateforme civique et à choisir le «  gouvernement de la sécurité  ». Sur fond de reportages fictifs montrant des images d’émeutes urbaines, une voix off y décrit la Pologne de 2020 parsemée «  d’enclaves de migrants musulmans  », un pays où «  les attaques sexuelles et les actes d’agression  » font désormais partie du quotidien.

Excursus

Dans un essai datant du milieu des années 1950[5], Czesław Miłosz raconte comment la nouvelle d’Hiroshima lui parvint pendant l’été 1945, alors qu’il travaillait au scénario d’un film. L’idée de ce film lui avait été inspirée, explique Miłosz, «  par l’histoire d’un homme qui, ayant perdu tout lien avec la civilisation, se trouve seul face au monde – le Robinson Crusoé de Daniel Defoe  ». L’intention de Miłosz était de représenter un Robinson Crusoé contemporain : non pas le Robinson qui se trouve échoué sur une terre vierge de toute empreinte humaine, mais un homme dont le malheur est d’avoir à survivre en un lieu ravagé par la violence destructrice du xxe siècle européen – une ville d’Europe centrale. Pour reprendre les mots de Miłosz, «  une fois que les nazis eurent déporté toute la population qui avait survécu aux combats de l’insurrection polonaise de 1944, seuls des hommes isolés, menant une vie d’animaux traqués, se terraient dans les ruines de Varsovie. Pour chacun de ces hommes, l’histoire antérieure de l’humanité avait cessé d’exister. Chacun d’eux devait résoudre à nouveau le problème excessivement difficile de trouver de l’eau et des croûtes de pain dans des caves désertes ; ils craignaient d’allumer un feu de peur de trahir leur présence ; et ils tremblaient à l’écho de la voix humaine  ». Quelques années plus tard, le film de Czesław Miłosz fut produit par l’organisme cinémato­graphique d’État, Film Polski. Le scénario était cependant si douteux au plan politique que les producteurs avaient jugé nécessaire de le réviser, sans la participation de l’auteur : «  Robinson Crusoé est, comme chacun sait, un individu asocial. Son fidèle Vendredi ne suffit pas à créer une société. Les producteurs ont donc introduit deux Vendredis, et puis deux autres, jusqu’à atteindre une douzaine, tous imbus d’un fin zèle idéologique. Ils ont même inclus un héroïque parachutiste soviétique (espèce encore inconnue à cette époque à Varsovie).  » Miłosz voulait faire un film qui alerte les hommes sur leur folie – «  Qu’est-ce que l’homme ?  », entendait-il demander. «  Ne nous en tenons pas à une notion aussi vague !  », lui répondirent les représentants du Parti communiste : «  Ce que nous voulons savoir, c’est s’il est un ami ou un ennemi.  »

Ces catégories d’amis
et d’ennemis sont revenues coloniser le langage politique
de la Pologne libre et démocratique.

Quelques décennies plus tard, ces mêmes catégories d’amis et d’ennemis sont revenues coloniser le langage politique de la Pologne libre et démocratique. Et pourtant, ce pays qui a connu l’abîme au xxe siècle – «  non pas le premier cercle de l’enfer mais un abîme beaucoup plus profond  » – est aussi un pays qui a donné à l’Europe certaines de ses armes intellectuelles les plus acérées contre le manichéisme politique et les mystifications idéologiques. Un pays dont les grands philosophes et écrivains nous ont donné quelques-unes des pages les plus bouleversantes sur l’expérience totalitaire, et aussi l’une des critiques les plus pénétrantes du libéralisme – de ce qui peut arriver à l’homme quand, s’étant institué comme source ultime de toute valeur, sans plus rien au-dessus de lui dans l’univers, il se laisse aller à «  s’agenouiller devant ce qu’il a fait objet de culte[6]  », Drapeau, Race, Marché ou Histoire. Tous les éléments sont là, à portée de main, dans la littérature polonaise du xxe siècle, pour reprendre le fil de la réflexion, à notre époque, sur l’expérience de la guerre et du déplacement, sur la signification de notre humanité commune et sur notre responsabilité de sujets éthiques en cette nouvelle ère de troubles. Czesław Miłosz a écrit du poète Aleksander Wat qu’«  il caractérisait les nombreuses aventures de l’esprit européen dans sa variante polonaise, c’est-à-dire un esprit qui n’est pas logé dans quelque espace abstrait où ce qui est élémentaire – la faim, la peur, le désespoir, le désir – ne pénètre pas[7]  ». La condition du prisonnier, du fugitif, de l’interné, de l’exilé : tout ce que Wat a relaté dans l’extraordinaire chronique de son odyssée à travers la Pologne d’hier[8] devrait continuer d’aiguiller notre responsabilité partagée, en tant qu’Européens, à l’aube d’un nouveau siècle.

 

 

[1] - Aziliz Gouez, “The Revenge of the Nation. Political Passions in Contemporary Poland”, janvier 2019 (www.institutdelors.eu). Ce texte est extrait et traduit par l’auteur d’une étude publiée en anglais par l’institut Jacques Delors en janvier 2019.

 

[2] - Anne Applebaum, “Polarization in Poland: A Warning from Europe”, The Atlantic, octobre 2018.

 

[3] - Entretien téléphonique avec Paweł Dobrosielski, dimanche 28 octobre 2018.

 

[4] - Anne Applebaum, “Polarization in Poland”, art. cité.

 

[5] - Czesław Miłosz, “Speaking of a Mammal”, To Begin Where I Am. Selected Essays, Farrar, Strauss and Giroux, 2001, p. 202-217 [TdA].

 

[6] - Ibidem, p. 210. Pour une critique portant à la fois sur la folie nationaliste et sur la vacuité de l’esprit libéral face à la montée de la menace totalitaire dans l’Europe des années 1930, voir également “Letter to Jerzy Andrzejewski”, p. 189-201.

 

[7] - Czesław Miłosz, “Ruins and poetry”, To Begin Where I Am, op. cit., p. 366.

 

[8] - Aleksander Wat, Mon siècle, Paris, Éditions de Fallois, 1989.