Beauvoir au-delà du Deuxième Sexe
Les éditions Gallimard nous offrent cette année un ouvrage ambitieux. Trente ans après sa mort, le volume Une fois que les femmes ont ouvert les yeux regroupe des textes et entretiens de Simone de Beauvoir, parfois inédits. En parallèle d’une nouvelle édition du Deuxième Sexe, ette édition critique retrace les tensions, évolutions et controverses du livre et de la pensée féministe et politique beauvoiriennes.
Le printemps 2026 a vu deux publications aux éditions Gallimard venir enrichir la réception de Simone de Beauvoir quarante ans après sa disparition, le 14 avril 1986 : outre une nouvelle édition du Deuxième Sexe, un volume intitulé Une fois que les femmes ont ouvert les yeux rassemble écrits, interviews radiophoniques et audiovisuelles, entretiens – pour certains inédits ou pour la première fois traduits de l’anglais – depuis 1947 et jusqu’aux années de compagnonnage avec Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme (1981-1985).
Un même fil relie la constellation discursive apparemment hétérogène du second ouvrage : celui de la pensée féministe de Beauvoir, à savoir « la défense de “la cause des femmes” dans un contexte global de lutte politique, sous la forme d’un engagement énoncé “au nom des femmes et pour les femmes1” ». Nourri par un minutieux travail d’archives et accompagné de la riche introduction d’Esther Demoulin, qui en a établi l’édition critique avec Sylvie Le Bon de Beauvoir, le volume est précieux à plusieurs titres.
Féminisme, socialisme et marxisme
Au lectorat qui s’intéresse à l’œuvre philosophique et littéraire de Simone de Beauvoir, il présente des textes qui demeuraient jusqu’alors difficiles d’accès. Il permet de ressaisir la genèse du Deuxième Sexe, de suivre les inflexions et les tensions au sein de la pensée de son autrice et donne une dignité conceptuelle à des objets encore peu explorés par la littérature secondaire, particulièrement en philosophie (la question du travail salarié et domestique, les violences sexuelles, la maternité et la contraception). Croisant écrits autobiographiques, articles, préfaces, interventions audiovisuelles et entretiens, le volume invite à prendre au sérieux la diffraction de la pensée beauvoirienne, pour comprendre que cette dernière ne saurait être attachée aux seules œuvres achevées, mais s’est aussi construite par détours, par l’entremêlement assumé de l’oralité et de l’écriture et par le choix de pluraliser les modalités d’intervention et d’adresse.
Au lectorat intéressé par l’histoire des mouvements féministes (notamment français et étatsuniens) de la seconde moitié du xxe siècle, et plus largement par les questions internationales qui ont fracturé la gauche durant la période, l’ouvrage constitue une entrée afin d’étudier les débats qui ont entouré la publication du Deuxième Sexe et les controverses, analyses politiques et théoriques ou relances qu’il a suscitées à partir des années 1950, mais aussi la manière dont le féminisme beauvoirien s’est articulé aux luttes marxistes ou internationalistes jusqu’aux débuts des années 1980. Du point de vue historiographique, le volume contribue ainsi à mettre en lumière les temporalités enchevêtrées de la pensée et de l’activisme féministes, parfois recouvertes par la périodisation séquentielle en termes de « vagues2 ». Si l’ouvrage suit une organisation chronologique en distinguant quatre grandes périodes dans l’ensemble des écrits et prises de parole féministes de Simone de Beauvoir, leur lecture révèle les continuités et inflexions d’une pensée en perpétuel déplacement, en prise avec les questions féministes et politiques de son temps.
La première période, « Féminisme et théorie. Autour du Deuxième sexe (1947-19513) », met en lumière la genèse du Deuxième Sexe et les questionnements sur la féminité ou sur la possibilité de vivre sa propre humanité au sein d’un monde patriarcal, qui ont présidé à son écriture. La deuxième période, « Féminisme et socialisme : Beauvoir et la question du travail (1957-1968) », témoigne de la centralité accordée par Beauvoir au travail salarié et domestique, et à sa division sexuée au sein du régime capitaliste. Si la conclusion du Deuxième Sexe confiait l’émancipation collective des femmes à l’avènement d’une révolution socialiste sans toutefois en détailler les conditions de possibilité, les textes et prises de position ultérieurs déploient une analyse matérialiste des rapports de production et de l’organisation du travail.
De ses pages de La Longue Marche (1957) sur la condition des femmes en Chine à ses écrits sur la féminisation du travail salarié, Beauvoir s’interroge en effet sur les facteurs économiques et politiques qui participent à la division du travail, entre salariat et charges domestiques et maternelles, mais aussi sur les possibilités concrètes de socialisation des tâches. Dans un dialogue stimulant avec le féminisme états-unien de l’époque – celui, notamment, de Betty Friedan – et le marxisme de son temps, elle affine ses analyses politiques à propos des revendications liées à la contraception et à la maternité.
Du militantisme à l’institutionnalisation
La troisième période, « Féminisme et militantisme : les “années mouvement” (1970-1979) », affirme ainsi que le combat féministe et la lutte des classes doivent être menés parallèlement. À partir de 1970, Beauvoir milite au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF). En 1971, elle signe le « Manifeste des 343 » pour la légalisation de l’avortement et participe à la création de l’association Choisir, qui défend notamment la gratuité de la contraception. À partir de 1975, elle soutient les luttes contre les violences sexuelles et le viol. La quatrième période, « Féminisme et institutions. Les années “Roudy” (1981-1985) », couvre le reflux des formes de militantisme féministe au profit d’une institutionnalisation marquée par la création, sous la présidence de François Mitterrand, d’un ministère des Droits de la femme dont Yvette Roudy est à la tête.
Adoptant une posture de « sympathie critique », Beauvoir s’intéresse de près aux avancées juridiques permises par les mesures étatiques, tout en portant un regard lucide sur les limites du réformisme. Elle soutient en 1982 la création du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, destiné à l’archivage des images du mouvement féministe ; elle préside la commission « Femme et culture », chargée de lutter contre les discriminations sexistes. Dans cette optique, elle défend, dans Le Monde le 4 mai 1983 (« La femme, la pub et la haine »), le projet de loi antisexiste visant l’exploitation de l’image des femmes dans les médias. Ces années d’essoufflement proprement militant du mouvement féministe sont aussi celles de l’internationalisation des solidarités et des luttes contre l’oppression patriarcale. Beauvoir plaide pour un féminisme internationaliste et anti-impérialiste, patient dans la construction d’alliances et attentif à la spécificité des contextes sociogéographiques, acceptant en 1983 de présider la Ligue du droit international des femmes.
À cet égard, on pourrait regretter que les engagements anticoloniaux de Beauvoir et la manière dont les problématiques liées au racisme – le racisme ségrégationniste qu’elle analyse aux côtés de Richard Wright durant la rédaction du Deuxième Sexe, puis le racisme colonial en Algérie – n’aient pas davantage été explorés tout au long de l’ouvrage par l’appareil critique, tant ils viennent déplacer les coordonnées du féminisme beauvoirien, ses implications stratégiques, sa conception des alliances et de l’articulation entre oppressions patriarcale, coloniale et raciale.
On aurait tort de penser que le Deuxième Sexe a été un « déclencheur » du mouvement féministe. Reste que l’enchevêtrement des temporalités au sein de l’histoire des mouvements politiques et l’imbrication de l’activité théorique et militante dans l’élaboration de la pensée beauvoirienne invitent à une lecture non téléologique des problématiques féministes : celles-ci ne se succèdent pas sur la ligne continue de l’émancipation, mais se trouvent relancées, déplacées dans leurs prémisses ou infléchies par les événements historiques et les mouvements politiques d’où elles tirent leur vitalité.
- 1. Esther Demoulin, « Introduction », dans Simone de Beauvoir, Une fois que les femmes ont ouvert les yeux, Paris, Gallimard, coll. « Hors série Littérature », 2026, p. 9-10.
- 2. Voir Sylvie Chaperon, Les Années Beauvoir, 1945-1970, Paris, Fayard, 2000.
- 3. Ces périodisations sont celles de la maison d’édition.
Une fois que les femmes ont ouvert les yeux. Écrits et paroles féministes 1947-1985
Simone de Beauvoir
Édition critique par Esther Demoulin et Sylvie Le Bon de Beauvoir