Un après-midi avec Julien Gracq


Il ne me connaissait pas. Je connaissais une partie de ses œuvres et le titre Rivages des Syrtes m’a toujours intrigué. J’avais repéré « la petite Syrte » dans le golfe de Gabès en Tunisie, qui se situait entre l’île de Djerba et les îles des Kerkenna, aux confins d’une Afrique du Nord qui ne sépare pas sa géographie et l’histoire de ses populations. J’avais le désir d’approcher cet auteur et savoir ce qu’il pensait d’Albert Camus. Que pensait ce géographe de métier si attaché à sa terre d’un autre auteur amoureux de sa terre d’Algérie, cet homme qui a écrit Noces dans les ruines de Tipasa.

J’avais décidé de lui écrire pour lui proposer de le rencontrer un samedi après-midi dans sa maison à Saint-Florent-le-Vieil, sur la rive de la Loire. Et je signalais, à la fin de ma lettre, que je lui téléphonerai pour connaître son accord.

Tout le monde autour de moi me décourageait. On le disait grave, secret, refusant tout contact. Cela renforçait ma décision. J’ai osé le défi. Au téléphone le lundi, il accepta. Il m’attendait rue du Grenier à Sel.

Au haut des marches, il ouvre sa porte avec un grand sourire. C’était tout le contraire de ce qu’on m’avait dit : il avait un visage ouvert et serein entre gravité et chaleur. Et tout se passait très bien.

« Vous voyez, cette maison est difficile à chauffer. » Il vivait dans la maison de son enfance. C’était l’hiver d’un mois de mars. Il était très couvert. Et dans sa salle de séjour, face à face, nous discutons le plus naturellement du monde. C’est un homme qui écoute. Pour aborder le fond de ma démarche, j’avais apporté une carte de l’est de l’Algérie et de la Tunisie, celle qui correspondait à l’Ifriqiya numide. J’avais surligné des lieux importants relatifs à la vie de saint Augustin et d’Albert Camus. Sa curiosité était vive. Le géographe voyait déjà les paysages de ce pays où il n’était jamais allé. C’est ainsi que nous cheminons ensemble dans le trajet de vie de saint Augustin. Né en Algérie romaine à Souk-Ahras, il part faire des études à quelques kilomètres dans l’université de Madaure – là même où avait étudié Apulée – avant d’aller à Carthage puis l’Italie et ensuite revenant dans son pays à Hippone qui était devenue Bône puis maintenant Annaba, dans cette ville où il écrivit, en penseur chrétien, une centaine d’ouvrages à la main et en latin.

Toujours penchés sur cette carte, nous suivons les traces d’Albert Camus qui naît, le 7 novembre 1913, dans le domaine viticole du « Chapeau du gendarme » à Mondovi, à quelques kilomètres de Bône, où son père était ouvrier caviste. À sa mort à la guerre le 11 octobre 1914, la famille partit à Alger. Il m’a rappelé tout de suite Louis Germain, l’instituteur qui a joué le rôle d’un père substitutif pour cet écolier et l’incite à se présenter au concours des bourses pour les lycées et collèges. C’était en 1923 à Alger. Le jeune boursier et pupille de la nation devenant lycéen, il rencontre la philosophie avec Jean Grenier qui l’oriente ensuite en faculté pour un diplôme d’études supérieures sur « Néoplatonisme et pensée chrétienne » pour étudier deux philosophes africains : Plotin et Augustin. Très peu de temps après, il devient journaliste. Julien Gracq me rappela tous ces détails. Il le rencontra plus tard pour des projets de théâtre quand Camus montait des pièces à Angers. Et nous savons ensemble que son père est enterré dans le cimetière de Saint-Brieuc. « Camus n’avait pas un an » précise-t-il. J’ai compris son attachement aux lieux, à la toponymie des lieux sur une carte géographique, comme repères d’histoire et repaires physiques.

N’a-t-il pas écrit :

Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique […] J’ai un peu le sentiment de posséder un terrain ou une région quand je regarde une carte1.

J’étais étonné par l’intérêt professionnel qu’il manifestait à ce moment, ce professeur de géographie, ce professionnel des aires de la terre qu’il affectionnait singulièrement dans un grand investissement.

Je comprends l’attachement sensuel d’Albert Camus à sa terre, il m’en parlait chaque fois que je le rencontrais à Angers.

Quel était son quotidien ? Il connaissait bien son village Saint-Florent-le-Vieil :

Je ne m’ennuie pas, je vais quelquefois à Nantes et aussi à Angers par le train, j’y vais incognito. Je me détends quelquefois en regardant les sports à la télévision !

Quels étaient ses projets d’écriture ? « Oui j’écris souvent, actuellement j’écris des fragments. – Comme dans les Lettrines » répondis-je. Il devançait mon désir : « Oui, vous voulez que je mette un mot sur vos livres. » J’avais justement apporté ses deux ouvrages Lettrines et Lettrines 2, toujours chez José Corti éditeur. Avec son stylo, il fit deux dédicaces finement calligraphiées en encre noire en ce samedi 24 mars 2001. Le temps passe si vite face à cet homme que je quittais devant la Loire, qui se déroulait sous son regard, aussi digne que lui.

Longtemps après cette rencontre, me promenant avec une amie rue du Grenier à Sel, je le vois sortir de sa maison, nous l’abordions : « Nous nous promenons » et lui de nous dire : « Je vais faire des courses. »

Et j’apprenais qu’il faisait 6 à 7 kilomètres par jour. Il avait plus de 90 ans. Toujours vivant chaque fois que nous le lisons.

  • 1.

    Dans Revue 303, no 93, 2006, p. 114.