Par Philippe Halsman   Cette image est disponible sur la Prints and Photographs division de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis sous le numéro d’identification ppmsca.09633.Ce bandeau n’indique rien sur le statut de l’œuvre au regard du droit d’auteur. Un bandeau de droit d’auteur est requis. Voir Commons:À propos des licences pour plus d’informations., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4530370
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L’absence de rêve. Entretien avec Annie Le Brun

Annie Le Brun (1942-2024), critique littéraire qui a participé aux activités du mouvement surréaliste dans les années 1960 et édité les Œuvres du Marquis de Sade, est interrogée par Philippe Ollé-Laprune en juin 2011, à l’occasion de son passage à Mexico. Cet entretien, publié en espagnol dans la revue Letras Libres en octobre 2011, explore les ressources offertes par Sade et le surréalisme pour se révolter contre la société marchande et retrouver des sources d’émerveillement.

Entretien avec Annie Le Brun

Avec Sade et son athéisme fondamental, le lecteur est en contact avec une pensée vertigineuse que vous avez à plusieurs reprises mise en évidence1. Pourquoi le vertige qui nous prend à sa lecture reste-t-il le même ? Comment Sade demeure-t-il notre contemporain ?

Pour ce qui est du vertige, Sade se propose de penser ce qui, civilisation après civilisation, siècle après siècle, a été tenu pour impensable, c’est-à-dire la férocité du désir, et même en quoi le désir est lié à la criminalité. Sade commence en effet avec ce texte insupportable, illisible presque, que sont Les 120 journées de Sodome, ou l’École du libertinage (1785). Il ne s’y intéresse qu’aux passions criminelles, socialement irrécupérables, au moment même où les philosophes des Lumières se lancent dans la grande entreprise de socialisation des passions par l’intérêt, leur détournement vers le champ économique. Au-delà de ce scandale manifeste, ce refus d’en passer par quelque solution sociale, il y a aussi, tout aussi vertigineuse, la façon de penser de Sade, sur laquelle il ne cédera jamais comme il l’explique dans une lettre à sa femme de 1783 : « Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Eh, que m’importe ! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions. Elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer et je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie, elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. Si donc, comme vous le dites, on met ma liberté au prix du sacrifice de mes principes ou de mes goûts, nous pouvons donc nous dire un éternel adieu car je sacrifierai plutôt qu’eux mille vies et mille libertés si je les avais. L’échafaud sera là que je n’en varierai pas2. »

Il est difficile de lire Sade comme n’importe quel philosophe, quand c’est avant tout cet enracinement passionnel de la pensée qui lui importe. Sade nous entraîne au plus profond de la nuit sexuelle, là où le surgissement de la pensée est indissociable de celui du désir : « On déclame contre les passions sans songer que c’est à leur flambeau que la raison allume le sien3. » D’où le scandale de son propos, qui est de mettre la philosophie dans le boudoir4. Cela revient à mettre en cause la philosophie tout entière, parce qu’il n’est pas de philosophe qui ne cherche à mettre le boudoir dans la philosophie, c’est-à-dire de conceptualiser la question érotique. D’où le vertige que ne manque jamais de susciter cette inflexible volonté de faire revenir le corps dans la pensée. Pour Sade, il n’y a pas d’idées sans corps pas plus qu’il n’y a de corps sans idées, et son apport considérable est de nous débarrasser des idées auxquelles recourt la fausse conscience pour camoufler les incohérences qui la fondent.

Sade peut être notre contemporain, ne serait-ce que pour nous aider à traquer, au-delà de toute religion, une religiosité endémique dont se nourrissent aujourd’hui de multiples formes de servitude volontaire. Je pense, par exemple, à la sacralisation de l’enfance et à la diabolisation de la pédophilie, qui servent à couvrir le gigantesque détournement de mineurs et la prise en otage de l’enfance par les marques, la société marchande et le racket des jeux vidéo.

Le savoir actuel brouille la pensée de Sade, dites-vous, en particulier en tentant de séparer la pensée et le corps. Pourriez-vous préciser cet escamotage ?

Ce retour du corps dans la pensée a pour effet de mettre toute pensée à l’épreuve du corps. Il en résulte que bien peu d’idées tiennent devant cette épreuve, d’où cet étrange affolement que j’ai éprouvé justement à la relecture de Sade, quand Jean-Jacques Pauvert m’avait demandé de faire une grande préface à la réédition de Sade5. J’ai tout lu et j’ai lu les exégètes connus comme Blanchot, Bataille, etc. Je me suis rendue compte que ce qu’ils écrivaient ne rendait pas compte de ce que j’avais éprouvée en lisant Sade. Les uns et les autres ont été gagnés par le même affolement, de sorte qu’ils sont passés à côté de la dimension érotique de sa pensée, chacun se cramponnant à son idée-force pour ramener Sade dans le domaine du concept et se l’annexer. Ainsi, Blanchot fait de Sade un philosophe de la négation absolue, Barthes reconnaît dans l’écriture la clé de l’univers sadien et Michel Foucault fait de Sade un écrivain de l’enfermement, quand bien même ses œuvres majeures ont été écrites dans l’ivresse de la liberté retrouvée6. Tout se passe comme si ces commentateurs mettaient tout en œuvre pour neutraliser cette façon de penser, sans précédent, qui s’aventure là où la pensée prend le risque de disparaître afin de découvrir sa singularité dans son fondement organique.

Notre temps réserve à Sade et à sa pensée une place attendue, celle d’un individu perturbé, presque un malade, et lui nie ainsi la possibilité d’être dangereux. Pourquoi y a-t-il donc une volonté de le récupérer afin de lui retirer sa capacité subversive ?

Censuré ou toléré, Sade dérange. Ce curieux état de fait a entraîné la mise en place d’une multitude de leurres, destinés à neutraliser ce qu’il y a en lui d’irréductible. Les dernières années abondent en exemples qui participent du recyclage généralisé avec lequel se confond une bonne part de l’activité culturelle contemporaine. Il n’est d’ailleurs pas jusqu’à la traditionnelle censure de Sade qui ne soit réadaptée au goût du jour en une sorte de cynisme bienséant, dont on s’autorise désormais pour l’escamoter. La dernière nouveauté théorique tient à son utilisation sociologique, voire psycho-sociologique, pour montrer que Sade aurait prévu sinon préconisé la sexualité des masses. Évidemment, rien n’est plus faux, car s’il aborde la question du nombre, c’est du point de vue de l’unique, de même que l’ataraxie à laquelle visent ses plus grands libertins pour fonder leur souveraineté n’a rien à voir avec le culte de la performance et la boulimie aujourd’hui nécessaires à la bonne marche du monde marchandisé. L’autre sorte d’escamotage est la transformation de Sade en produit de mode, propre à séduire un public diversifié : par exemple, la neutralisation littéraire chic, genre Philippe Sollers, cherchant à voir en Sade une incarnation d’un libertinage à sa mesure, réduit à une sorte de vaudeville en culotte Louis XV7.

On aurait pu penser que c’en était fini avec toutes les images caricaturales de Sade, allant du déséquilibré au prédateur sexuel. Mais tout recommence avec les banalisations pseudo-philosophiques de Michel Onfray, réactualisant soudain contre Sade les pires arguments du moralisme, aggravé d’un obscurantisme rationaliste dont l’impuissance à prendre de la hauteur cherche à réduire les propos de Sade à son origine sociale, c’est-à-dire à n’y voir qu’un sinistre représentant de l’Ancien Régime et le symbole d’une délinquance de classe8. On pourrait laisser ça dans les marécages où Onfray se promène, si ce genre de point de vue ne rencontrait un succès inquiétant, d’autant qu’il s’accompagne de la part de Onfray d’une dénonciation de Freud, de la psychanalyse et de l’inconscient. La conception par Sade de l’homme et du désir va à l’opposé d’un érotisme solaire qu’on essaye aujourd’hui de nous imposer de toute part et qui rencontre les tendances de cette société actuelle, soucieuse d’effacer toute forme de négativité au profit de la positivité marchande. Dès qu’on s’attaque de cette façon à Sade et à Freud, on n’est pas loin des pires lendemains…

Vous avez aussi observé les œuvres de certains auteurs (Alfred Jarry et Raymond Roussel, par exemple), dont vous dites combien leur inactualité est évidente et combien leur fréquentation donne un peu d’espoir dans un monde étouffant9. À travers ces réflexions, nous percevons une idée du rôle de la littérature comme contrepoint du réel que j’aimerais que vous précisiez.

J’y vois moins des œuvres que des parcours ouvrant sur des horizons dont la saisissante nouveauté aura fait incontestablement un appel d’air dans un monde renvoyant de plus en plus à lui-même. Ces horizons nouveaux valent d’abord par le plus ou moins de distance qu’ils nous permettent de prendre avec ce que nous vivons – où Être et Chose sont de plus en plus réduits à leur fonction. Dans L’Homme unidimensionnel, écrit en 1964, Marcuse avait prévu la façon dont l’être humain allait devenir, à travers la société industrielle et la technique, un être fonctionnel10. En ce qui concerne les œuvres auxquelles vous avez fait allusion, je m’y raccroche parce que je ne sais pas d’exemple plus bouleversant à même de représenter qu’il n’est pas de pensée en quête d’elle-même qui ne s’éloigne de ce que chaque époque cherche à imposer comme réalité. Or déceler le presque-rien permet de prendre du champ pour revenir avec d’autant plus d’intensité au cœur de ce qui est – la poésie y trouve sa puissance de transfiguration. Sur ce point, je m’en remets à Ossip Mandelstam : « la poésie est cette charrue qui soulève les couches profondes du temps et de cette façon c’est une victoire sur le temps11 ».

Dans cet univers littéraire qui donne une forme à des rêves par l’écrit, pouvez-vous nous parler de cet habile mélange de secret, de séduction et de mal ?

Pour ce qui est du secret, je reviendrai à Sade, parce que c’est lui qui, le premier, a insisté sur la dimension érotique du secret – du secret à même d’amplifier, jusqu’à l’absolu, l’impérieuse nécessité du désir. Sade ne s’y trompe pas, en précisant dès les premières pages des 120 journées de Sodome : « On n’imagine pas comme la volupté est servie par ces sûretés-là et ce que l’on entreprend lorsqu’on peut se dire : “Je suis seul ici, j’y suis au bout du monde, soustrait à tous les yeux et sans qu’il puisse devenir possible à aucune créature d’arriver à moi ; plus de frein, plus de barrières.” Dès ce moment-là, les désirs s’élancent avec une impétuosité qui ne connaît plus de bornes, et l’impunité qui les favorise en accroît bien délicieusement toute l’ivresse. On n’a plus que Dieu et la conscience : or de quelle force peut être le premier frein aux yeux d’un athée de cœur et de réflexion ? Et quel empire peut avoir la conscience sur celui qui s’est si bien accoutumé à vaincre ses remords qui deviennent pour lui presque des jouissances12 ? »

Ce secret est à même de préserver la toute-puissance de l’imaginaire. Qu’il puisse souvent se confondre avec ce qu’on appelle le mal, cela ne fait aucun doute. Mais il s’agit avant tout de la recherche d’une souveraineté absolue que chacun cherche dans le rêve et l’amour. C’est justement ce que Robert Desnos, dès 1923, dans un court texte appelé De l’érotismea remarqué : « Quel homme préoccupé de l’infini, dans le temps et l’espace, n’a pas construit cette “érotique” dans le secret de son âme ; quel homme soucieux de poésie, inquiet des mystères contingents ou éloignés, n’aime pas à se retirer dans cette retraite spirituelle où l’amour est à la fois pur et licencieux dans l’absolu13. » Alors, pour combattre l’obscénité du réalisme sexuel triomphant aujourd’hui, c’est d’abord de Sade dont on peut se réclamer. Un des grands libertins de Sade, Belmor, expose clairement à son amie Juliette de quoi il retourne : « Voilà vos fesses Juliette, elles sont sous mes yeux, je les trouve belles, mais mon imagination, toujours plus brillante que la nature, et plus adroite, j’ose le dire, en crée de bien plus belles encore. […] Ce que vous m’offrez n’est que beau, ce que j’invente est sublime ; je ne vais faire avec vous que ce que tout le monde peut faire, il me semble que je ferais avec ce cul, ouvrage de mon imagination, des choses que les Dieux mêmes n’inventeraient pas14. » Voilà un des contre-poisons au formatage des êtres et des désirs, auquel rien ne nous oblige à consentir.

De la même façon, certaines œuvres littéraires tentent de prendre en charge les relations étranges qu’entretiennent le désir, la frénésie et l’affirmation d’une révolte fondamentale. Comment observez-vous les manifestations de ces rapports ?

Il n’y a pas de pensée digne de ce nom qui n’ait à faire avec la négation. C’est bien parce que naît le sentiment qu’il manque quelque chose au monde qu’on commence à penser et, plus encore, à écrire de la poésie, qui est l’expression la plus libre. Sur ce point, un des plus grands poètes du xxᵉ siècle, Pierre Reverdy, est très clair : « La poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transformation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres, dans leur arrangement – se répercutant dans l’esprit et dans la sensibilité15. » C’est ainsi que la poésie, l’amour et l’utopie peuvent être toujours considérées comme le développement d’une protestation. Il s’agit d’une attitude devant la vie dont la véritable radicalité consiste autant à en refuser la misère qu’à y chercher l’émerveillement. Et c’est ce sens que chacun de nous peut y retrouver malgré tout.

Vous refusez de séparer la littérature de la vie, de la considérer comme sacrée. Et pourtant, vous en dénoncez les travers actuels en mettant en évidence ce « trop de réalité » qui l’affecte. Entre ce refus de sacraliser l’écriture et la terrible banalisation dont la création littéraire est l’objet, où situez-vous son espace naturel ?

En réalité, je ne sais pas, ou je n’ai jamais bien compris, ce qu’est l’art ou la littérature au sens habituel du terme. C’est pourquoi je ne peux pas en parler comme d’un domaine réservé ou encore moins comme d’un domaine sacré. André Breton le formule clairement : « La vie, telle que je l’entends, n’étant pas même l’ensemble des actes imputables à un individu, qu’il s’en soit ressenti pour l’échafaud ou le dictionnaire, mais la manière dont il semble avoir accepté l’inacceptable condition humaine16. » Tout part de là et y ramène, de cette inacceptable condition humaine et de la manière de s’en accommoder ou non. En se servant des mots, des formes et des sons, certains parviennent à défier cet inacceptable en donnant forme à ce qui les hante. Pour ce faire, ils nous emmènent très loin même si c’est toujours un détail, une sensation, qui est à l’origine d’un voyage – à l’origine du détour que représente l’invention de la forme qui va nous ramener, peut-être, à notre point de départ, et ainsi transfigurer ce que nous sommes et enrichir le monde d’un nouvel horizon.

D’une façon plus générale, notre temps brouille les tentatives de rébellion ou d’opposition à l’état des choses. Dans cette avancée, quelle place donnez-vous à la relation avec la tradition : un refuge, un outil ou une consolation ?

Je me souviens de cette phrase du premier Manifeste du surréalisme (1924) : « En matière de révolte aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres17 ». À plus forte raison aujourd’hui, quand on nous rebat les oreilles, en France du moins, avec le devoir de mémoire. Tout d’un coup, il y a une injonction à prêter attention à la tradition, à la transmission etc. Si quelque chose fait ainsi l’objet d’une soudaine insistance médiatique, c’est que l’on est en train d’en liquider le sens, la mémoire sensible et la mémoire politique, en les gadgétisant en produit culturel plus ou moins dérivé. Alors, ce reconditionnement culturel a affaire avec la nouvelle censure par l’excès, comme s’il s’agissait de prévenir par tous les moyens le retour du refoulé. Car il ne faut pas oublier le nombre grandissant d’êtres que la globalisation éloigne chaque jour un peu plus d’eux-mêmes. Il se pourrait bien que ce genre de ravages concernant la mémoire soit à l’origine des pires affirmations identitaires. Ainsi, on est en train de nous dépouiller des trésors qui nous ont été légués et qu’il s’agit de reconquérir, en commençant par se débarrasser de tous les emballages culturels qui les défigurent. C’est une forme de révolte qui est à la portée de chacun, avec la promesse d’y trouver matière à s’émerveiller.

La recherche de l’anéantissement de toute opposition alimente cette opposition. Le nouveau mal qui affecte notre temps et ronge les esprits consiste à lui imposer le détournement ou le retournement pour mieux lutter contre l’adversité fondamentale. Face à cette terrible efficacité, quelles solutions vous semblent-elles les plus adaptées ?

Pour être cynique, je pourrais affirmer après Marcel Duchamp : « Il n’y a pas de solution parce qu’il n’y a pas de problème18. » En effet, nos sociétés continuent à ne pas voir que la marchandisation des contraires est devenue un des moteurs du marketing. Comment ne pas voir que la diabolisation de la pédophilie s’accompagne en même temps d’une évidente exploitation érotique de l’adolescence, par exemple à travers le choix de jeunes mannequins ? C’est un exemple parmi d’autres de ce que j’ai appelé la rationalité de l’incohérence, qui est devenue une pensée normative de ce temps et qui séduit de plus en plus parce qu’elle justifie tout et son contraire. En cherchant récemment un titre pour un recueil, les mots « ailleurs » et « autrement » me sont venus à l’esprit : il s’agissait de développer une critique permettant à chacun de reconquérir la cohérence sensible dont dépend sa singularité – surtout aujourd’hui, quand le prix de notre survie est à miser uniquement sur ce qui n’a pas de prix19.

« Notre société est atteinte d’un mal particulier qui affecte aussi notre façon de représenter ce mal », avez-vous écrit. Voyez-vous dans ce phénomène une manière paradoxale de représenter le mal pour mieux le dominer ou nous laisser dominer ?

Jusqu’à présent, les sociétés traditionnelles, « primitives » ou non, se sont donné les moyens de représenter les forces sombres qui sont en nous comme au dehors de nous. Mythes et religions ont essentiellement eu pour fonction de les évoquer en les contenant dans leurs formes rituelles. En revanche, dès ses débuts, la société industrielle a cru possible d’ignorer cette composante pour affirmer la positivité sans réplique du Progrès. Il s’en est suivi une nouvelle religion, une nouvelle dévotion qui a pris le pas sur les anciennes. À ce point que penseurs et philosophes, même révolutionnaires, ont constamment travaillé ou intégré le négatif dans cette dynamique progressiste, et cela faute d’avoir prêté attention au monde sensible, qui nous fait découvrir l’inhumanité qui nous habite. De toutes parts, on cherche à nous convaincre qu’il n’y a pas d’inconscient, alors même qu’on n’en finit pas de nous abuser avec des ersatz de mythes, à travers la fabrication d’icônes interchangeables (les « people »), qui engendrent des communautés aussi fictives que périssables. Il s’agit là d’une illusion catastrophique, garantie par une soumission absolue à la technique. Elle est encore aggravée par les jeux vidéo où l’on tue tout ce qui bouge. Avec la bombe atomique aussi, il suffit d’appuyer sur un bouton pour tuer des milliers de gens : il s’agit d’un nihilisme qui, en effaçant le corps, efface le sens.

Lorsque vous présentez les écrits de Unabomber, vous désirez montrer combien « il incarne la négativité la plus grande dans une société qui refuse toute négativité20  ». Voyez-vous dans ce genre de discours et d’actions une approche nécessaire ou même une solution à l’engourdissement dont les temps actuels semblent être le théâtre ?

Je n’y vois pas une solution – ce serait un peu trop facile –, mais un formidable accident qui renverse le décor qu’on cherche à nous faire prendre pour la réalité. J’y vois en même temps un signe et un symptôme significatifs de la positivité fictive grâce à laquelle les différentes formes du pouvoir travaillent à anesthésier l’esprit autant que la sensibilité. L’exemple de Unabomber est particulièrement frappant, parce que tout était en place pour fabriquer avec cette histoire la légende dorée de la technique. Au départ, il y a un enfant d’immigrés polonais, qui est surdoué, dont les parents ont travaillé dur pour que leur enfant puisse devenir un brillant professeur de mathématiques à l’université de Berkeley. Et voilà que tout s’écroule, parce que Theodore Kaczynski exerce son extraordinaire puissance logique en dehors de sa spécialité et devient un hors-la-loi. Il voit que la société industrielle ne marche pas, prend ses distances avec sa fonction et ses collègues, et finit dans les bois à fabriquer des bombes artisanales. Son crime est d’avoir été conséquent – de façon délirante, jusqu’à y jouer sa liberté. Il facile de le condamner, mais nous sommes en train de vivre l’avenir catastrophique qu’il avait annoncé.

Cela nous renvoie à la relation entre le mal et la violence, puisque le discours officiel ne cesse d’insister sur l’identification de ces deux notions, alors que le pouvoir lui-même génère une violence infinie et nécessaire, si l’on en croit l’histoire. Comment vous situez-vous face à ces propos paradoxaux ?

Je n’ai jamais reconnu la notion de mal à cause de la fatalité dont son origine chrétienne la charge. Cette notion se révèle aussi particulièrement commode pour fabriquer des bons et des méchants, et décider quels crimes sont condamnables et quels crimes sont recommandables. Et c’est une des raisons aussi du scandale qui continue d’entacher la pensée de Sade, qui n’a cessé de proclamer qu’un crime est un crime dans un livre moral qui dévoile l’immoralité de l’idéologie comme machine à justifier la fin qui justifie les moyens21. Quant à la violence du pouvoir et à ces propos paradoxaux, je ne suis pas loin de rejoindre la constatation qui faisait le « petit romantique » Pétrus Borel : « Dans Paris, il y a deux cavernes, l’une de voleurs, l’autre de meurtriers ; celle des voleurs c’est la bourse, celle des meurtriers c’est le Palais de Justice22 ».

Vous nous avez confié combien nos ténèbres intérieures semblaient rejoindre l’obscurité de notre temps. Cette terrible coïncidence est-elle la marque de notre époque ?

À toutes les époques se produit cette communication par l’abîme entre les individus et le temps où ils évoluent. Quelque chose se passe dans les profondeurs : une géologie du sensible dont les mouvements imperceptibles ou violents redessinent constamment l’abîme qui nous fonde et qui modifie ce que Nietzsche a appelé admirablement la « profondeur » des apparences23.

Croyez-vous possible un retour à cette fureur communicative, telle que les jeunes surréalistes ont su la pratiquer ? Pensez-vous que ce siècle invite à de nouvelles formes de résistance ?

Une des nouveautés du surréalisme est de refuser la notion de poète maudit. Au contraire, le surréalisme, en particulier Benjamin Péret, affirme l’idée du poète qui maudit le monde. C’est là un des points fondamentaux sur lequel a porté la neutralisation du surréalisme. Pourtant, je ne désespère pas de croire qu’il y a, ici ou ailleurs, encore des jeunes gens qui, devant une réalité inacceptable, sont déjà partis ou vont partir à la recherche de points d’eau pour étancher leur soif d’absolu.

Finalement, le mal ne serait-il pas l’absence de rêve, au-delà des jugements moraux et des critères fluctuants de justice ?

J’en suis persuadée : s’il y a le mal, il est dans l’absence de rêve. En 2006, Radovan Ivšić, dont j’ai partagé la vie, constatait comme un malheur : « Ce monde dort mais ne rêve pas24. » N’est-il pas temps de reprendre à ce monde ce dont il nous prive systématiquement et de faire barrage aux multiples escroqueries culturelles ? Dès qu’on n’a pas décidé d’en finir, c’est-à-dire de se supprimer, mieux vaut miser sur l’improbable et, dans la grisaille qui nous entoure, l’éblouissement ne peut en être que plus grand.

Propos recueillis par Philippe Ollé-Laprune en juin 2011 à Mexico

  • 1. Voir notamment Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade [1986], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2014 ; Sade, aller et détours, Paris, Plon, 1989 ; (sous la dir. de), Petits et grands théâtres du Marquis de Sade, Paris, Paris Art Center, 1989 ; Sade : attaquer le soleil, Paris, Musée d’Orsay/Gallimard, coll. « Livres d’art », 2014.
  • 2. Lettre de Sade à sa femme, début novembre 1783, dans Sade et ses femmes. Correspondance et journal, éd. Marie-Paule Farina, Paris, Les Pérégrines, 2016, p. 225-226.
  • 3. Sade, Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice [1800], Œuvres, t. III, éd. Michel Delon avec la collaboration de Jean Deprun, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 258.
  • 4. Sade, La Philosophie dans le boudoir, ou Les Instituteurs immoraux [1795], ibid.
  • 5. A. Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, op. cit.
  • 6. Voir Maurice Blanchot, « La raison de Sade », Lautréamont et Sade, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Arguments », 1949 ; Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola [1971], Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2016 ; Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1966.
  • 7. Voir Philippe Sollers, Sade contre l’Être Suprême, précédé de Sade dans le Temps, Paris, Gallimard, 1996.
  • 8. Voir Michel Onfray, La Passion de la méchanceté. Sur un prétendu divin marquis, Paris, Autrement, coll. « Une contre-histoire de la littérature », 2014.
  • 9. A. Le Brun, De l’éperdu [2000], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2005.
  • 10. Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Études sur l’idéologie de la société industrielle [1964], trad. Monique Wittig revue par l’auteur, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Arguments », 1968. Voir aussi A. Le Brun, Du trop de réalité [2000], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2004.
  • 11. Ossip Mandelstam, « Le mot et la culture » [1921], De la poésie, éd. Christian Mouze, Rennes, La Barque, 2013.
  • 12. Sade, Les 120 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage [1785], Paris, Pauvert, 1986, p. 225.
  • 13. Robert Desnos, De l’Érotisme, considéré dans ses manifestations écrites et du point de vue de l’esprit moderne [1923], préface d’A. Le Brun, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 2013.
  • 14. Sade, Histoire de Juliette, op. cit., p. 648.
  • 15. Pierre Reverdy, « Cette émotion appelée poésie » [1950], Sable mouvant, éd. Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2003, p. 108.
  • 16. André Breton, « Clairement » [1922], Les Pas perdus, Œuvres complètes, t. I, éd. Marguerite Bonnet avec la collaboration de Philippe Bernier, Étienne-Alain Hubert et José Pierre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 264.
  • 17. A. Breton, Manifestes du surréalisme, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1985.
  • 18. Marcel Duchamp cité par Arturo Schwarz, La Mariée à nu chez Marcel Duchamp, même, trad. Anne-Marie Sauzeau-Boetti, Paris, Éditions Georges Fall, 1974, p. 50.
  • 19. A. Le Brun, Ailleurs et autrement, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 2011 ; Ce qui n’a pas de prix. Beauté, laideur et politique [2018], Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2021.
  • 20. A. Le Brun, « Catastrophe en instance », préface à Unabomber, Manifeste : l’avenir de la société industrielle, trad. et présentation Jean-Marie Apostolidès, Jean-Jacques Pauvert aux Éditions du Rocher, 1996.
  • 21. Sade, « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! », La Philosophie dans le boudoir [1795], dans Œuvres, t. III, op. cit.
  • 22. Pétrus Borel, Champavert, ou Les Contes immoraux [1833], Paris, Éditions du Boucher, 2002, p. 21.
  • 23. Voir Nietzsche, Le Gai Savoir, « Avant-propos à la deuxième édition » [1886] : « Ah ! ces Grecs, comme ils savaient vivre ! Cela demande la résolution de rester bravement à la surface, de s’en tenir à la draperie, à l’épiderme, d’adorer l’apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels… par profondeur ! Et n’en revenons-nous pas là, nous casse-cous de l’esprit, qui avons escaladé le sommet le plus élevé et le plus dangereux de la pensée actuelle et qui, de là, avons regardé autour, et qui, de là, avons regardé en bas ? Ne sommes-nous pas, précisément en cela…, des Grecs ? Des adorateurs de la forme, des sons, des mots ? Artistes donc ? »
  • 24. Voir A. Le Brun, « La couleur du rêve », Ailleurs et autrement, op. cit., p. 198.