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Dans le même numéro

Échapper à la fatalité des violences. Le Sang des promesses de Wajdi Mouawad

mai 2012

#Divers

Le Sang des promesses de Wajdi Mouawad

Je dirai, moi aussi, au revoir à l’enfance, et l’enfance sera un couteau que je me planterai dans la gorge.

Wajdi Mouawad, Incendies

Dans le Sang des promesses, la tétralogie théâtrale de Wajdi Mouawad (regroupant Littoral, Incendies, Forêts et Ciels), tout se place sous le signe de l’abandon. Abandon par la mort. Abandon des mères. Abandon de l’enfance. Abandon par le silence. Le silence sur les guerres. Le silence sur les origines. Le silence de la mémoire, et la mémoire du silence léguée par les parents à des adolescents en mal de vivre : Luce (Forêts), Wilfrid (Littoral), Jeanne et Simon (Incendies), Victor Eliot Johns (Ciels).

« L’art décline la mort » et nous place aux limites des idéologies, là où les violences nous imposent de repenser le légal et le légitime, la réalité et la fiction, le traumatisme et le fantasme. Le lecteur-spectateur de Wajdi Mouawad pressent une invitation au retour à l’art dramatique premier, à Sophocle, comme le confirment son essai Traduire Sophocle1, ses travaux scéniques2 et l’inceste « œdipien » qui traverse la tétralogie. Tous nous renvoient à l’instant sophocléen, « à la croisée des chemins » (Incendies), à la « jonction des deux routes » (Œdipe roi, Sophocle), à cet espace temporel qui fait basculer les destins, lorsque la malédiction s’abat sur des hommes qui ne sont pas coupables. Le lecteur-spectateur ressent, comme le spectateur contemporain de Sophocle, la peur de se retrouver dans la même situation qu’Œdipe. « Son destin nous saisit pour la seule raison qu’il aurait pu aussi devenir le nôtre » : c’est là, selon Freud, l’élément d’identification que le lecteur contemporain peut établir avec le spectateur antique. L’effet tragique du destin réside dans l’opposition entre la volonté surpuissante des dieux et la vaine rébellion des hommes menacés par la calamité ; se soumettre à la volonté divine, se rendre compte de sa propre impuissance3.

Le retour à Sophocle

Toutefois, si l’on est tenté, devant les pièces de Wajdi Mouawad, de revenir à Œdipe, c’est vers Sophocle qu’on se dirige, vers la violence des instincts, en marge d’une lecture psychanalytique parce que nous participons à une catharsis théâtrale et non à une thérapie freudienne4. Le spectateur, dans la tragédie grecque, ressent la crainte et la pitié, et c’est ainsi que s’effectue la purgation. Chez Wajdi Mouawad, comme dans le théâtre grec, la violence n’est pas un objet de consommation. Les acteurs grecs étaient masqués. Quand Œdipe se crève les yeux, il sort de la scène et change de masque. Dans le film Incendies, adapté de la pièce, Denis Villeneuve respecte l’esprit du théâtre de Wajdi Mouawad et ne montre pas la violence tout en laissant au spectateur le soin de la supposer.

Si la vie politique et artistique de Sophocle5 a accompagné la grandeur d’Athènes, et qu’il a eu la chance de mourir juste avant la décadence de la démocratie, Wajdi Mouawad, lui, a eu l’infortune de naître dans la région la plus tourmentée de l’histoire contemporaine. Il quitte le Liban à huit ans avec sa famille pour fuir la guerre. Il a le temps d’assister depuis son immeuble, au fameux épisode du bus6 – événement déclencheur de la guerre civile qui sert de support à la tétralogie. L’histoire personnelle se voit intimement liée à la grande histoire. Incendies s’inspire d’un épisode de la guerre du Liban, centré sur la figure de Soha Bchara, découvert grâce aux précieux récits de la journaliste Josée Lambert. Soha Bchara est une résistante communiste libanaise du sud du Liban qui tente d’assassiner le général en chef de l’armée du Liban-Sud (Als), Antoine Lahd, collaborateur de l’occupation israélienne. Dans la fiction, elle le tue ; dans la réalité, elle l’avait raté. Elle a fait dix ans de prison dans le centre de détention Khiam, dont six dans une cellule d’un mètre carré, où elle est torturée.

Dans un ouvrage trilingue (français, arabe, anglais) et illustré par ses photos7, Josée Lambert construit, sur dix ans, avant et après le retrait israélien, des monographies – composées d’une photo et d’une légende – rendant hommage à la détermination d’une grande partie de la population libanaise du Sud à rester hostile à l’occupation, face aux mesures brutales et musclées de l’Als. Plusieurs individus (dont beaucoup de pères de familles) ou familles ont été expulsés de leur village8 pour simple soupçon de résistance. D’autres, résistants réels ou supposés, ont été incarcérés dans le centre de détention de Khiam, sans procès ni jugement9. Ainsi se trouvait-il des détenus de passage, des proches du séquestré, des grands-parents, une épouse, ou un jeune frère, qu’on faisait venir afin d’amener les détenus permanents à accepter les pires humiliations. Cette rencontre est pour Wajdi Mouawad une « tempête émotive10 ». Épouvanté par son ignorance de l’histoire de son pays d’origine où l’amnistie produit l’amnésie, il s’inspire des rapports de son amie sur Khiam pour créer les personnages d’Incendies.

Mais le théâtre de Wajdi Mouawad ne se limite pas au lieu de naissance. Le Liban n’est presque jamais nommé et l’histoire du Moyen-Orient s’inscrit dans un jeu de miroir, dans une intime fusion avec l’histoire de l’Occident. La superposition d’époques, comme la multiplication des naissances et des morts, est là pour nous enfermer dans le cycle de violence, de haine et de sang dont témoignent aujourd’hui les guerres au Proche-Orient, comme, au siècle dernier, les guerres mondiales. Ces guerres sont un point de départ pour essayer de comprendre l’enfermement dans la guerre en Orient, puis en Occident11. Il voit en la Première Guerre mondiale le pont entre ses cultures occidentales et orientales, puisqu’elle marque la chute de l’Empire ottoman, la création des États-nations (en Orient) et qu’elle est la matrice du monde moderne.

Les guerres sont toutes fratricides, ce qui s’illustre dans la fiction par l’inceste, point fondamental de la tétralogie. L’inceste dénonce, par l’union des semblables, l’incapacité à s’ouvrir à l’autre. Et le viol incestueux, répété, crée une situation tragique invraisemblable. L’endogamie incestueuse et le drame répétitif mettent au même rang la victime et le bourreau, pour faire surgir l’absurdité des conflits meurtriers. Dans cette surenchère de la douleur, tous les personnages souffrent et font souffrir. L’inceste devient ainsi la traduction de l’étouffement de l’être dans sa communauté. Dans Incendies, c’est la famille de Nawal qui tue son amant parce qu’il est issu d’une communauté autre que la leur et qui lui prend son fils, Nihad, parce qu’il est né hors mariage. Celui-ci devient franc-tireur, geôlier, violeur (de sa propre mère sans le savoir) avant de fuir au Canada, où il est reconnu par sa mère, qui, de douleur, se tait, pour mourir.

La promesse contre le destin

La dualité des deux mondes Orient/Occident qui se construisent en un jeu de miroir se réfléchit dans les couples de personnages. Les adolescents (asexués, face aux adultes incestueux) déchiffreurs de l’intrigue, ont, dans le respect d’une tradition narrative décomposée et reconstruite, proche de celle du conte, de l’épopée ou du roman médiéval, des adjuvants plus âgés : Luce et le paléontologue Douglas Dupontel, Jeanne, Simon et le notaire Hermile Lebel, Wilfrid et le chevalier imaginé, Guiromelan, appelé depuis la morgue pour accompagner la mort du père.

Les couples, ce sont aussi les amitiés amoureuses, Sawda et Nawal, Ludivine et Sarah. Ludivine est une descendante de la famille d’Albert Keller, sur son dos est tatoué « Je ne t’abandonnerai jamais », tout comme le nom de la famille alsacienne12 Keller (killer ?) est gravé sur les rails et les wagons des trains de la mort transportant les juifs d’Europe vers leur destruction. Parallèlement aux couples amicaux, existent les couples de jumeaux. Les jumeaux s’affrontent et s’entraident. Ils symbolisent l’ambivalence de l’être dans sa division fondamentale. Ils forment, avec les couples, la voie vers l’individualisation, parce que la construction de l’être se modèle en s’opposant (aux parents), en s’entraidant (frères, sœurs, amis), et en promettant (aux enfants, aux amants, aux amis, aux frères et sœurs).

Moi qui croyais être liée par mon sang au sang de mes ancêtres Je découvre que je suis liée par mes promesses13.

Le cycle de la tétralogie noue les contraires en s’intitulant le Sang des promesses. Les promesses constituent en effet une sorte de deuxième oracle, formulé cette fois par le personnage lui-même contre son propre destin, puisqu’il s’engage dans la durée, lui, le plus fragile, le plus inconstant des êtres. Il promet, et ne tient presque jamais sa promesse, ce « rêve qui nous lie à jamais » (Littoral). C’est là le plus grand malheur des personnages de Wajdi Mouawad, torturés par leurs promesses culpabilisantes parce qu’elles sont impossibles à tenir. Mais l’autre – le jumeau, la sœur, l’initiateur, l’ami, le rêve – est là pour accompagner la prise de conscience personnelle. Si le personnage se retrouve, malgré tout, seul, c’est que cette solitude est une condition de la naissance héroïque, celle qui permet de parler à la première personne pour sortir, par la promesse, du cercle de la fatalité et des violences.

  • 1.

    Wajdi Mouawad et Robert Davreu, Traduire Sophocle, Arles, Actes Sud, 2011.

  • 2.

    Tels Antigone, Électre et les Trachidiennes.

  • 3.

    Sigmund Freud, « Le matériel du rêve et les sources du rêve. La légende du roi Œdipe », l’Interprétation du rêve, Paris, Puf, 2010, p. 301-305.

  • 4.

    Il est juste de rappeler que c’est Joseph Breuer, dans Études sur l’hystérie, coécrit, en 1895, avec Sigmund Freud (Paris, Puf, 2005) qui s’inspire de la catharsis du théâtre tragique grec, pour l’appliquer à la psychanalyse. Breuer initie Freud à l’étude des hystériques, à partir de laquelle celui-ci élabore la méthode psychanalytique.

  • 5.

    Voir la préface de Pierre Vidal-Naquet aux Tragédies d’Eschyle, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1982.

  • 6.

    La pomme de discorde des Libanais. Pour la « ligne politique chrétienne », les phalangistes ont tiré sur un bus qui transportait des fedayins palestiniens envoyés pour assassiner Pierre Gemayel, chef des phalangistes. Pour la « ligne politique musulmane », le bus transportait des civils. Wajdi Mouawad, d’origine chrétienne, prend parti, puisque le bus dans Incendies ne transporte que des civils, dont son personnage Nawal, qui est, en tant que chrétienne, épargnée.

  • 7.

    Josée Lambert, On les disait terroristes sous l’occupation du Liban-Sud, Montréal, Les éditions Sémaphore, 2004. Josée Lambert, une amie photographe de Wajdi Mouawad qui s’est rendue plusieurs fois au Liban et qui a rencontré d’anciens détenus à Khiam, rapporte tout ce qu’elle a vu et entendu à Wajdi Mouawad, qui est très choqué et perturbé par sa propre ignorance.

  • 8.

    Pratique qu’adoptera plus tard le Hezbollah, lors de sa chasse aux sorcières des communistes (résistants contre l’occupation israélienne), jugés « hérétiques », avant de monopoliser la résistance.

  • 9.

    On y compte 3 000 à 5 000 femmes et hommes.

  • 10.

    Wajdi Mouawad, le Sang des promesses, Arles, Actes Sud, 2009, p. 38.

  • 11.

    Ibid.

  • 12.

    Le problème des identités, de la terre et des nationalités est soulevé à partir de la division de la famille Keller. Le père, Alexandre, admirateur des nazis, se réjouit de devenir allemand, alors que le fils, horrifié, fuit la guerre, l’Alsace et son père pour s’installer dans la forêt, avec Odette, enceinte d’Hélène et Edgard. Albert et sa descendance seront protégés de la guerre mais foudroyés par l’inceste, qui détruira toute la famille.

  • 13.

    W. Mouawad, Forêts, Arles, Actes Sud, 2009,  p. 100.