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Dans le même numéro

Une stratégie pour l'université parisienne

décembre 2007

#Divers

À quoi l’université parisienne ressemblera-t-elle dans dix ans ? Divers projets ont pris naissance pour rapprocher ou fédérer des universités qui n’avaient de cesse, jusqu’à présent, d’affirmer leurs particularités. En montrant d’abord comment le paysage universitaire parisien s’est constitué puis fragmenté au cours de son histoire, on peut imaginer ensuite comment les universités pourront recréer des espaces pluridisciplinaires.

« Au moment où des voix ennemies se sont fait entendre contre l’Université, au moment où les services qu’elle a rendus sont méconnus avec mauvaise foi, il m’a semblé que le meilleur moyen de venger de ces clameurs le corps illustre qu’on attaquait, était d’en présenter l’histoire.

Élève de l’Université, je m’estimerais heureux, si mes premiers essais pouvaient servir à la défendre. »

Eugène Dubarle, avocat à la cour royale de Paris, Histoire de l’Université des origines à nos jours, Paris, 1829

On ne peut pas comprendre les enjeux de l’autonomie universitaire aujourd’hui si l’on ne se replonge pas dans le passé récent et plus ancien. La lecture de Suétone nous apprend que Vespasien fut le premier empereur romain à établir officiellement des chaires de rhétorique latine et grecque dont les titulaires étaient payés par l’État. Une politique identique fut conduite par Marc-Aurèle à Athènes. Il y créa, entre autres, quatre chaires de philosophie. L’idée universitaire trouve ainsi son origine dans la civilisation gréco-latine fécondée par le christianisme en plein essor après la conversion de l’empereur Constantin. Cependant, il fallut plus d’un siècle pour que soit créé en 425, à Constantinople, le premier « auditorium » impérial byzantin et quatre siècles encore pour qu’il soit reconnu comme université par le régent Bardas. Ayant essaimé à Bologne à la fin duxie siècle, en 1088, il est à l’origine de l’université de Bologne fondée en 1158 par l’empereur Frédéric Ier Barberousse comme un centre d’études spécialisées dans l’exégèse de l’ancien droit romain, pour le restaurer dans l’Occident médiéval.

Émergence et subordination de l’université

Certaines chroniques mentionnent la présence d’un cloître qui aurait abrité une école épiscopale destinée à l’éducation des fils des rois francs, au vie siècle, dans l’île de la Cité. Le grand tournant fut pris en Occident par Alcwin, intellectuel et religieux né en Angleterre, alors qu’il était chancelier de Charlemagne. En 782, il avait fondé à Metz, pour toute la France, une école de chant grégorien qui perdure encore. Ce fut lui qui généralisa à l’aube du ixe siècle, dans chaque ressort épiscopal, des écoles destinées à pourvoir l’Église et l’État en cadres administratifs éduqués. Dès que Paris retrouva sa position éminente dans le royaume de France, le succès du studium generale de Notre-Dame fut considérable et, à la fin du xiie siècle, pour faire face à la croissance des effectifs, et sans doute avec quelques arrière-pensées d’indépendance, des maîtres parmi les plus réputés créèrent des cours privés de l’autre côté de la Seine, sur le flanc de la montagne Sainte-Geneviève, au grand dam de l’évêque d’alors. Le Quartier latin était né ! La diversité régnait déjà à Paris puisqu’en 1113, au bas de la montagne Sainte-Geneviève, dans un endroit marécageux dit « la Celle Vieille », sur le site actuel du campus Jussieu, Guillaume de Champeaux avait créé l’abbaye Saint-Victor au sein de laquelle il entreprit une lutte idéologique contre son ancien élève Abailard établi sur le « mont Sainte-Geneviève ». Son neveu adoptif, Hugues de Saint-Victor, conforta cette école prestigieuse où l’on enseignait non seulement la théologie, la rhétorique et la dialectique, mais aussi la grammaire, la musique, l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie. Signe du destin que cette émulation entre la montagne Sainte-Geneviève et la plèbe académique ! Car les cours étaient gratuits à l’abbaye Saint-Victor et fort chers chez les maîtres genevièvomontins.

L’université de Paris gagna son nom et son autonomie à la suite d’une émeute, si toutefois il convient de qualifier ainsi une querelle de taverne qui dégénéra entre les corporations universitaires, maîtres et élèves compris, et les habitants du coin. La police du prévôt n’était pas plus tendre à l’époque que ne le fut celle de la république, et la gens universitaire fit appel à l’arbitrage royal. Philippe Auguste se rangea à ses côtés et accorda, par lettres patentes aux maîtres et aux élèves, d’être soumis à la juridiction ecclésiastique. Ce privilège était important à une époque où l’Église et son droit écrit constituaient une garantie contre l’arbitraire. Ainsi naquit Universitas Parisiensis Magistrorum et Scholarum. Afin de mettre un terme aux achats abusifs de diplômes, le pape Innocent III décrétera en 1213 que l’octroi par le chancelier épiscopal de la licence devait être fait à titre gratuit et conforme à l’avis des maîtres spécialisés dans les quatre disciplines enseignées à Paris : la théologie, le droit ecclésiastique, la médecine et les arts libéraux. Son successeur Grégoire IX fixa les dispositions statutaires du corps universitaire parisien en 1231. Voici donc l’université de Paris créée et dotée d’un corps magistral dont l’indépendance est garantie par l’Église et par le roi.

L’autonomie réelle dont est dotée l’université de Paris va lui procurer un développement rapide et un rayonnement considérable. Mais celle-ci ne durera guère plus de deux siècles. Dès la guerre de Cent Ans, des choix discutables vont donner un cours nouveau aux événements. Pour des raisons économiques liées à l’origine géographique et sociale de ses étudiants, l’université, poussée par sa base bourgeoise, embrasse le parti Bourguignon contre le parti Armagnac et la France rurale. En épousant la cause du roi d’Angleterre par son recteur Guillaume Evrard et en se compromettant au procès de Jeanne d’Arc, la Sorbonne signe l’arrêt de mort de son autonomie. Charles VII s’en souviendra lorsqu’il reprendra Paris. Dès lors, l’université devient un enjeu de pouvoir et de luttes politiques qui tournent inexorablement en faveur du pouvoir royal. L’Église devra en tenir compte et composer car cela lui convient bien souvent : déposition de Jean XXIII, condamnation de Jean Hus, lutte contre la Réforme, lutte contre les idées jansénistes, lutte contre l’esprit des Lumières, au point que, bien avant la Révolution, l’Ancien Régime sera amené à créer des institutions pour faire émerger les idées neuves : le Collège de France et le Muséum national d’histoire naturelle en sont des exemples emblématiques.

La Révolution sonne le glas des universités françaises, non pas comme il est écrit trop souvent parce qu’elles s’étaient compromises avec l’Ancien Régime (d’autres institutions l’avaient fait qui ont traversé la tourmente révolutionnaire), mais parce que, contrairement à l’avis de son dernier recteur, l’abbé Dumouchel, l’assemblée des professeurs refuse d’approuver la constitution civile du clergé car elle supprimait les bénéfices ecclésiastiques qui commandaient la carrière des maîtres et des étudiants. Étroitement surveillé par le pouvoir, le corps universitaire dut réduire ses activités avant sa disparition définitive en 1793. La loi de 1806 crée l’université impériale, corps d’État réunissant les cinq facultés françaises instituées à Paris, et en province dans les académies : facultés de théologie, de droit, de médecine, des sciences et des lettres. Tout autant hostile au matérialisme encyclopédique et à la philosophie des Lumières que l’Ancien Régime, Napoléon exclut soigneusement de l’université les disciplines techniques qu’il confia à des établissements spécialisés. Il est incontestablement responsable de la séparation de l’enseignement supérieur entre les facultés d’une part et les écoles grandes et petites d’autre part, même si la Convention, en créant l’École normale supérieure (Ens) en 1794 et les écoles centrales départementales en 1795, avait donné le « la ».

Après les Cent-Jours, l’Université faillit périr une deuxième fois sous les coups de butoir des ultras et de la gauche réunis. Mais Louis XVIII réussit à la maintenir avec le concours de Royer-Collard, défenseur de la monarchie constitutionnelle, et l’université impériale devenue l’université de France gardera à peu près la même structure pendant tout le xixe siècle, à l’exception de la faculté de théologie qui fut supprimée par la IIIe République lorsqu’elle devint anticléricale. Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique, voulut introduire la recherche dans l’université. L’École pratique des hautes études fut créée en Sorbonne pour cela sans grand succès et Pasteur dénonça en 1868 l’état lamentable des laboratoires universitaires. La guerre de 1871, les événements de la Commune et la lente reconstruction de la république furent autant de freins à la rénovation universitaire. La révolution de 1848 et la Commune virent quelques universitaires s’impliquer dans la contestation radicale, mais c’est surtout l’affaire Dreyfus qui marqua leur retour dans les affaires du pays. Lucien Herr, bibliothécaire de l’École normale supérieure, anima avec Charles Péguy la librairie Bellais, au coin de la rue Cujas et de la rue Victor-Cousin, assurant le lien avec les étudiants et les professeurs de lettres de la Sorbonne et plaçant ainsi le quartier général des « intellectuels dreyfusards » au cœur du Quartier latin.

Mais en fait, de la révolution de 1848 à la Deuxième Guerre mondiale, l’université de Paris, tout en redevenant un lieu de débats réputés et écoutés, resta à l’écart des progrès scientifiques et techniques et prit du retard dans tous ces domaines. La création d’institutions parallèles pour développer la recherche fut rendu nécessaire de ce fait : Caisse de la recherche scientifique (1901), Office national de la recherche scientifique et des inventions (1922), Caisse nationale des sciences (1930), Caisse nationale de la recherche scientifique appliquée (1938), tous organismes qui fusionnèrent en 1939 pour donner le Centre national de la recherche scientifique à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

Le lien de dépendance de l’université de Paris à l’État fut délétère pendant l’occupation allemande. Le recteur Gustave Roussy fut démissionné d’office en 1940 pour avoir participé avec des étudiants à des manifestations contre l’occupant allemand. Les autorités universitaires appliquèrent alors toutes les directives ministérielles avec zèle et discrétion : exclusion des juifs et des francs-maçons, recherche des résistants. Le silence fut la règle de la grande majorité permettant ainsi aux autorités de se maintenir. En 1942, Louis Darquier de Pellepoix et Abel Bonnard firent ouvrir une chaire d’histoire du judaïsme donnée à un obscur professeur. Lors de la leçon inaugurale, le recteur de l’académie de Paris, le secrétaire général de l’université et le vice-doyen de la faculté des lettres étaient là. Seuls les étudiants présents chahuteront le cours, sauvant ainsi l’honneur de l’université !

En dépit de l’implication de nombreux universitaires dans la résistance et de l’élaboration d’un plan ambitieux pour l’enseignement supérieur par le conseil national de la résistance, la rénovation de l’université de Paris ne fut pas une priorité de l’après-guerre. C’était encore le temps des organismes que l’on multiplia à foison : Orstom (1944), Cea (1945), Inra (1946), Inserm (1960), etc. Il fallut attendre 1958 pour que la deuxième faculté des sciences soit ouverte à Orsay, 1965 pour que celle de Jussieu soit construite, 1963 pour que la deuxième faculté de lettres soit inaugurée à Nanterre, et 1965 pour que le premier Chu soit ouvert. Ainsi la massification de l’enseignement supérieur, rendue nécessaire par les impératifs du développement économique, se fit-elle à Paris dans un contexte immobilier désastreux. Par ailleurs, la mainmise de l’État et l’attribution directe des moyens, emplois et crédits inclus aux facultés, voire aux chaires par les services du ministère renforcèrent considérablement le poids d’un mandarinat qui, pour l’essentiel, était terriblement conservateur. Rien ne fut fait pour adapter l’institution aux exigences de l’époque. C’est dans ce contexte que survinrent les événements de mai 1968. Partie de noyaux d’agitateurs utopiques à Nanterre et Strasbourg, l’effervescence fit tâche d’huile à Paris.

Des chocs et des prises de conscience

Ces événements de 1968 furent le catalyseur indispensable du renouveau de l’université. Après une semaine d’émeute à Paris, l’État dut composer. En politicien expérimenté, Edgar Faure échangea l’autonomie contre le morcellement universitaire qui remit rapidement à la merci des ministères les nouvelles universités constituées sur des bases disciplinaires et corporatives et, pour certaines (la Sorbonne en particulier), sur des bases idéologiques. La victoire de la gauche en 1981 eut deux effets contradictoires. D’un côté, la mise en place progressive d’une politique contractuelle entre les universités et l’État, et entre les universités et les organismes de recherche. De l’autre, en créant un système compliqué de gouvernance basé sur les principes de la IVe République, « tout le pouvoir aux conseils », on allait à terme ralentir dans beaucoup d’universités l’émergence de véritables managers universitaires. Mais cette évolution allait aussi refonder la recherche universitaire dans les disciplines scientifiques et médicales, creusant le fossé qui s’était constitué avec les sciences humaines et sociales par la rupture de 1968. Seules les premières seront en mesure de mettre en œuvre une autonomie de fait et d’en revendiquer l’instauration légale au début des années 2000.

Dès la fin des années 1990, plusieurs institutions commencèrent à envisager de modifier le panorama universitaire parisien. En 1999, à la suite d’une réunion de l’association des présidents de Paris dans le bureau du président de l’université Pierre-et-Marie-Curie (Upmc), Jean Lemerle qui préparait le contrat de plan État/région et Élie Cohen, président de Dauphine, décidèrent de créer un incubateur, Agoranov. Paris Tech et l’École normale supérieure ont été rajoutés car, dès le projet connu, toutes les écoles ont fait le siège d’Élie Cohen qui était chargé du dossier. Malgré les aléas de la conjoncture et l’opposition du directeur régional de la recherche et de la technologie qui soutenait le projet Paris-Centre, il vit le jour. L’année suivante, Jean Lemerle et Jean-Louis Leutrat, alors président de la Sorbonne nouvelle, envisageaient des actions communes. La fusion n’était pas à l’ordre du jour. L’objectif était de prendre en charge certains étudiants américains qui venaient à Paris dans le cadre d’un programme de bourses en couplant un programme scientifique de l’Upmc avec un programme culturel de la Sorbonne. À l’occasion de la préparation du plan Universités 2000, Jean-Jacques Payan proposera de restructurer les universités scientifiques parisiennes, de ne plus conserver qu’une université scientifique et médicale autour de Jussieu et de créer un gros pôle universitaire avec un profil scientifique plus dédié à la technologie et aux arts dans le nord de la capitale, près de la cité des sciences : quelle horreur ! Claude Allègre et son conseiller spécial fusillèrent prestement l’initiative.

Dès mon élection à la présidence de l’Upmc, je poursuivis cette politique avec Bernard de Montmorillon et Bernard Bosredon, les nouveaux présidents de Dauphine et de Sorbonne nouvelle. Je rencontre en 2001 les responsables de Paris Tech, association regroupant une dizaine d’écoles d’ingénieurs conduites par Polytechnique, et leur propose de constituer le pôle d’ingénierie d’une puissante université parisienne. J’évoque aussi la possibilité d’y incorporer la Sorbonne. Ma proposition fait flop. Pensez donc : Polytechnique au sein d’une université ! Aujourd’hui, je persiste à penser que si l’École polytechnique intégrait une université, ce serait une bonne affaire pour tout le monde. Elle cesserait d’être une école militaire, anachronisme d’un autre âge !

L’année 2003 va être une année charnière. Le lancement du processus de Bologne initié par Claude Allègre cinq ans avant met de fait les universités en situation de concurrence, mais l’émulation n’est-elle pas inhérente au procès de recherche et de formation ? La publication des 500 meilleures universités mondiales par une modeste faculté chinoise de l’université Jiao Tong de Shanghai bouscule les certitudes françaises quant à la qualité de leur enseignement supérieur. L’Upmc, première université française, est 65e (16e européenne), Paris-Sud (Orsay) est 73e, Strasbourg est 121e et Grenoble I 190e. Les grandes écoles sont encore plus mal loties : l’École normale supérieure est 116e, l’École polytechnique est 279e et l’École des mines 415e ! L’année 2003 voit aussi la publication de multiples rapports montrant le décrochage de la France en matière d’innovation et de formation par la recherche dans les sciences exactes.

Dans ce contexte, l’Upmc décide d’anticiper d’une année la mise en place de la réforme des cursus, dite Lmd. Tout est bouclé au printemps 2004 et l’ensemble des formations bascule en septembre 2004. L’université met en place une approche top-down, décide l’unicité du domaine de formation et désigne rapidement vingt porteurs de projets pour les dix mentions de la licence et les dix mentions du master. L’objectif qui leur est fixé est clair à défaut d’être simple : resserrer l’offre de formation pour aboutir au plus à soixante spécialités de master (contre les cent cinquante Dea et Dess existant préalablement) ; restreindre les cohabitations au strict nécessaire ; adosser la formation de master au cœur de la recherche ; développer au sein de la licence des parcours exigeants, en partenariat avec des établissements de sciences humaines et sociales. Pour concurrencer les classes préparatoires, aller chercher les élèves doués pour les sciences dans les quartiers difficiles de la capitale et de la banlieue. Effaré par le recul des notions politiques élémentaires chez les étudiants de sciences, je rencontre le directeur de l’Institut des sciences politiques de Paris, Richard Descoings. Il est lui-même inquiet du manque de culture scientifique chez ses étudiants et nous décidons de mettre en place un double cursus réservé aux étudiants ayant obtenu le baccalauréat l’année immédiatement antérieure.

Dans le même temps, Dauphine, Sorbonne nouvelle, l’Upmc et l’Ens créent une confédération universitaire à Paris. En écho à cette initiative, le nouveau président de l’université René Descartes, Jean François Dhainaut, convainc les présidents des universités Denis Diderot et Panthéon-Sorbonne de créer leur propre regroupement, ce sera Paris-Centre Universités. En 2004, l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) demande à participer à l’aventure avec l’Upmc et Dauphine. Sa présidente, Danièle Hervieu-Léger, propose de l’appeler « Paris Universitas ». Une convention est signée à cet effet à l’été 2005. L’année 2006 voit l’arrivée de l’université Panthéon-Assas au sein de Paris Universitas et la création d’une association régie par la loi de 1905 avec une assemblée générale, un conseil d’administration et un président qui prend le titre de délégué général. Au début de l’année 2007, des discussions sont entamées avec d’autres établissements d’enseignement supérieur. La constitution d’un pôle de réputation mondiale « humanités » autour de l’Ehess, de la Sorbonne nouvelle et de l’Ens, est envisagée avec les demandes d’adhésion de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et de l’École pratique des hautes études (Ephe) et l’éventualité d’une arrivée dans Paris Universitas de l’autre université de la Sorbonne mettant fin ainsi aux séparations arbitraires de l’après-68. La création d’un pôle « ingénierie » est également engagée avec les demandes d’adhésion de l’École nationale supérieure de chimie de Paris (Enscp) et de l’École supérieure de physique et de chimie industrielle (Espci) de la ville de Paris, les discussions avec l’École centrale de Paris et avec l’École supérieure d’électricité (Supelec), et le pôle des sciences pour l’ingénieur de l’Upmc. L’objectif est, là encore, parfaitement clair : il s’agit de faire converger les politiques et les organisations d’établissements fort différents et de créer ainsi un mouvement de refondation solide, qui ne soit pas dépendant des tergiversations de l’État, et puisse perdurer par-delà le renouvellement des équipes dirigeantes.

Premières réorganisations

Quels sont les effets du phénomène Paris Universitas sur les établissements fondateurs ? Dès l’automne 2004, l’Upmc a pris conscience de la nécessité de se réformer en profondeur si elle voulait rester le fer de lance du processus. Sous la présidence de Jean-Charles Pomerol, elle vient d’instaurer des vice-présidents fonctionnels (moyens et ressources, recherche et valorisation, formation et insertion professionnelle, stratégie internationale) appuyés par des directoires pour proposer des dossiers et en pilotant des services opérationnels dédiés. Elle a créé des départements de formation pour chaque mention de licence et de master dotés d’une équipe pédagogique et administrative et ayant un budget annuel sécurisé par le conseil d’administration. Elle revoit son organisation interne en recréant des facultés à partir des anciennes Ufr : une seule faculté de médecine à partir des trois Ufr médicales, une seule faculté de mathématique à partir des deux Ufr existantes, une faculté d’ingénierie à partir des Ufr de mécanique et d’informatique et du département d’électronique de l’une des Ufr de physique. Une faculté d’écologie et d’environnement à partir de l’Ufr des sciences de la terre, du département d’écologie de l’Ufr des sciences de la vie et des instituts liés à l’environnement de la même Ufr de physique qui, de fait, est fermée. Elle renforce l’organisation de sa recherche en centres de recherche, instituts fédératifs et grands laboratoires au sein de quatre grands pôles de recherche reconnus dans ses statuts.

L’université Dauphine s’est, elle aussi, réorganisée. Elle obtient le statut de grand établissement qui lui permet d’échapper à la sectorisation et de choisir sur dossiers les étudiants entrant en licence. Elle transforme ses composantes en départements par niveau : licence et master. Elle crée des chaires d’entreprises pour financer la recherche. Elle renforce la mobilité internationale de ses étudiants et de ses chercheurs. L’université Sorbonne nouvelle s’est fortement impliquée dans les affaires internationales et commence à considérer que l’État ne peut plus suppléer à tout. L’université Panthéon-Assas est sortie de son splendide isolement et a élu un nouveau président jeune et dynamique, Louis Vogel. Ce qui n’enlève rien à l’habileté avec laquelle Jacqueline Dutheil de La Rochère, qui l’a précédé, a mené cette université à envisager son adhésion. La présence de l’Ens au sein de Paris Universitas n’est plus contestée. Qui aurait dit, il y a seulement trois ans, qu’un conseil d’administration de l’université de la Sorbonne présidée par Jean Robert Pitte dialoguerait pendant près de deux heures avec l’ancien président de l’Upmc, délégué général de Paris Universitas à la réputation sulfureuse ? Ou qu’il aurait été applaudi par le conseil d’administration de l’université Sorbonne nouvelle ? Qui aurait dit que ces deux universités envisageraient la réunification des humanités en Sorbonne, même si l’idée reste à concrétiser ?

Pour mesurer le chemin parcouru en si peu de temps (moins d’une décennie), il suffit de considérer ce qu’est aujourd’hui Paris Universitas à l’aune des missions de l’université : sept masters communs à au moins deux des établissements et huit spécialités communes dans des masters pilotés par l’un des établissements ; deux doubles cursus exigeants de licence et deux autres en préparation ; trois écoles doctorales communes ; le leadership dans trois réseaux thématiques de recherche avancée comportant au moins deux établissements (mathématiques, neurosciences, économie). Mais c’est aussi la présentation commune de 17 cursus internationaux et l’existence de 29 laboratoires associés au Cnrs dont la tutelle universitaire est assurée conjointement par au moins deux des établissements de l’alliance. C’est une stratégie internationale qui s’affirme avec des missions communes : Chili, Canada, et des conventions signées en commun, avec des actions comme le projet Arcus avec le Brésil et le Chili. C’est une communication mutualisée, et un site web. C’est aussi un début de convergence des organisations avec la constitution de groupes de travail (formations, relations internationales, valorisation, écoles doctorales, bibliothèques, action culturelle). Depuis sa création en 2001, l’incubateur Agoranov a traité 115 projets, incubé 90 entreprises avec succès avec un taux de survie important (11 défaillances seulement) et une croissance exponentielle des emplois directs créés (plus de 450). Si Paris Universitas était aujourd’hui reconnue comme une seule université, elle serait à la hauteur d’Oxford et de Cambridge en Europe et dans les dix premières universités mondiales au classement de Shanghai.

Comme l’ensemble de la communauté universitaire nationale, l’Île-de-France s’est mise en mouvement. Certains rêvent de recréer l’université de Paris. C’est une erreur, il y a la place pour deux universités de taille mondiale à Paris intra-muros, l’émulation entre elles sera un facteur de progrès y compris pour les étudiants qui auront le choix (c’est par exemple ce qui se passe à Londres entre l’University College London et l’Imperial College). La création de Paris-Sud Université autour des universités Paris-Sud et Versailles Saint-Quentin et de l’École normale supérieure de Cachan est une bonne nouvelle. Quant à Paris Tech, je pense que c’est tout sauf une université. La dispersion géographique est trop forte, la concentration d’étudiants provenant des couches sociales favorisées trop grande ainsi que le recrutement exclusif à partir des classes préparatoires, le potentiel de recherche de la plupart des écoles qui le constituent est insuffisant. Dans Paris Tech les institutions prestigieuses perdront petit à petit leur aura. Il me semble qu’il faudrait au contraire inclure les grandes écoles dans les alliances universitaires en leur garantissant une grande autonomie : Polytechnique à Paris-Sud, les Ponts à Paris-Est, les Mines, Centrale, l’Agro et l’Iep dans l’une des deux alliances de Paris-Centre. Si l’École polytechnique entrait dans Paris-Sud Université, celle-ci rivaliserait avec Paris Universitas comme première université européenne.

Il restera également de l’espace en Île-de-France pour le développement de quatre autres ensembles de taille européenne autour de Paris-Est (Marne-la-Vallée), de Cergy-Pontoise, de Paris-Nord et de Nanterre dans lesquels les autres universités franciliennes actuelles auront toutes leur place. Le plus important reste cependant à faire, car aujourd’hui, pour équilibrer l’espace universitaire mondial, face à la toute-puissance des universités anglo-saxonnes, à la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et du Japon, l’Europe a besoin, aux côtés d’universités capables d’être au cœur des organisations socioéconomiques régionales et locales, d’universités de premier plan mondial, couvrant tous les champs de la connaissance, qui puissent porter haut les valeurs d’une nouvelle citoyenneté européenne et créer des ponts solides avec les communautés universitaires des grands ensembles mondiaux. Il faudra donc que rapidement ces alliances franciliennes deviennent des universités de plein exercice.

  • *.

    Délégué général de Paris Universitas.

BEREZIAT Gilbert

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