Face à la relance raciste
Introduction
Les discours de haine, de l’antisémitisme à l’islamophobie, prolifèrent et on peut même avoir le sentiment qu’ils font recette politiquement. En face, les antiracistes paraissent divisés par de nombreux conflits. Continuer de décrire et comprendre les logiques du racisme, tout en repensant les conditions d’un antiracisme politique : voici, au cœur d’une année électorale capitale, la double urgence au cœur de ce numéro.
Sous des formes variées, le racisme a resurgi de manière inquiétante en France. Sur le plan social tout d’abord, sur lequel nous renseignent les infractions commises1, même si bien des situations vécues – discriminations, agressions, insultes, ou de manière plus tacite, préjugés, assignations – restent invisibles, faute d’être rapportées ou prises en considération. Sur le terrain médiatique, aussi. La parole raciste bénéficie depuis quelques années de moyens d’expression et de diffusion de grande ampleur, comme en témoignent les nombreuses poursuites judiciaires de la chaîne CNews et de ses intervenants ; il est redevenu possible, et parfois même rentable, de colporter des discours racistes. Enfin sur le terrain politique, où une formation politique susceptible d’accéder au pouvoir, le Rassemblement national, conserve l’armature xénophobe de son ancêtre, le Front national de Jean-Marie Le Pen, avec un projet structuré autour du principe discriminatoire de « préférence nationale ».
La crise raciste
Ce n’est pas que le racisme avait disparu, ni qu’il y ait eu autour de lui une ligne absolument infranchissable. Toutefois, avec la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, on peut dater approximativement une étape dans les acquis de l’antiracisme, résultats des mobilisations et des efforts des première, deuxième et troisième générations des enfants d’immigrés – que nous étions toutes et tous, comme le disait le slogan d’alors. Or, au cours des dix ou vingt dernières années, il semble bien qu’une période de tensions nouvelles s’est ouverte, rendant caduc le modèle antiraciste précédent et reconfigurant les expressions du racisme, mais aussi les modalités de lutte pour le combattre. Le tout dans un temps particulier, où le monde politique apparaît de moins en moins garant d’un ordre social étanche à ses assauts.
Ce sentiment d’une reconfiguration opaque, mais bien prégnante, nous occupe dans ce numéro, consacré à ce phénomène alarmant qui se concrétise de différentes manières. On peut identifier les plus manifestes ; comme l’ouverture, dans le monde numérique, d’un nouvel espace favorisant l’expression de la haine, aux répercussions bien concrètes et délétères dans le monde réel. Mais il existe aussi, sous l’angle de la connaissance, une nouvelle défiance politique envers la légitimité des travaux qui prennent pour objet l’histoire coloniale et ses conséquences contemporaines sur le plan de l’égalité des droits. Une défiance qui se traduit par la caricature de pans entiers de la recherche fondamentale en sciences humaines et sociales. Ainsi, en 2020, un ministre de l’Éducation nationale en exercice mettait à l’index une nébuleuse fantasmatique, « l’islamo-gauchisme », pour disqualifier une recherche attentive à l’histoire et la composition multiculturelles de la France, sous couvert de réduire ces travaux à une production militante. Dans le même esprit, une partie du monde politique hiérarchise désormais ouvertement les citoyennetés et fait des uns ou des autres des ennemis selon une ligne de couleur ou de religion redéfinie par les personnalités publiques en fonction de calculs électoralistes fondés, espèrent-ils, sur l’identification d’un repoussoir commun. La tactique éculée de désigner des boucs émissaires fait écho à une suspicion de déloyauté, souvent dirigée vers nos compatriotes binationaux ou vers les migrants venus du sud de la Méditerranée, mettant fin à la longue tradition d’hospitalité qui a fait l’histoire et la fierté nationales.
Étrangement, il semble que la crise raciste que nous traversons tient aussi au fait que l’on perd de vue les réalités tangibles de la mixité, du métissage et de la cohabitation à toutes les échelles de nos vies. Un paradoxe veut que les discours racistes s’autorisent de nouveau dans une société dont toutes les études approfondies montrent qu’elle a largement évolué vers plus de tolérance et d’ouverture. Sans doute existe-t-il un écart entre la vie sociale ordinaire et des discours politico-médiatiques qui attisent les clivages. De même qu’on peut observer un pernicieux « effet de loupe » rendant plus visibles et audibles l’intolérance et le rejet de l’autre, il faut se demander qui a intérêt à ne pas regarder du côté des accomplissements de nos sociétés multiconfessionnelles, pluriculturelles et pluriethniques. Le sentiment d’une menace intérieure qui ferait allégeance aux valeurs de « l’étranger » a été ravivé par les attentats traumatisants de l’année 2015, mais aussi par l’accélération, peu prise en charge par le monde politique, de nombreux phénomènes sociaux et géographiques auxquels les Français n’étaient guère préparés, tels que les grands mouvements migratoires du début du xxie siècle. Au point d’effacer une autre réalité, celle des conquêtes et des aboutissements d’un multiculturalisme de proximité, et le terreau, authentique mais il est vrai discret, de la fabrique d’une société non raciste et même activement antiraciste. Enfin, plus récemment, la difficulté à faire consensus, comme à accepter un dissensus critique et constructif sur la politique étrangère de la France, notamment à l’égard du conflit israélo-palestinien et la guerre d’anéantissement qui le prolonge, a elle aussi participé de la réactivation des antagonismes suspicieux prenant la forme de l’antisémitisme comme de l’islamophobie.
Réinventer l’antiracisme
Dès lors apparaît une double urgence : continuer de décrire et comprendre les logiques du racisme ; continuer aussi de s’appuyer sur les lois permettant de réprimer les discours de haine ; et aussi repenser les conditions d’un antiracisme unitaire mais pluriel, qui fait place à toutes les expériences et toutes les histoires. Cette urgence est d’autant plus forte dans l’année politique qui se déroule en France, alors que le RN est devenu un acteur majeur du champ politique. Déclinant son principe de « préférence nationale », celui-ci cible toujours plus explicitement les musulmans sous couvert de défense de la laïcité ; ce qu’a particulièrement bien montré le lapsus d’un porte-parole du parti, à prendre au mot2. La normalisation progressive des idées, des mots et des méthodes de l’extrême droite lui permet de placer le racisme au cœur des dynamiques politiques actuelles.
Dès lors apparaît une double urgence : continuer de décrire et comprendre les logiques du racisme, mais aussi repenser les conditions d’un antiracisme unitaire mais pluriel.
Face à une telle relance du racisme, les antiracistes, quant à eux, peinent à trouver leur unité ; quand, par désaccord ou par désillusion, ils n’en ont pas totalement abandonné l’horizon. Alors que, localement, pléthore d’associations et de collectifs œuvrent à combattre l’ensemble des racismes et à proposer des alternatives concrètes fondées sur la solidarité et l’égalité des droits, l’unité du camp antiraciste – si tant est qu’elle n’ait jamais existé de manière totale – s’est à la fois étoffée et fragmentée en combats particuliers. Minée par l’instrumentalisation successive de certaines luttes, son caractère théoriquement indivisible a aussi pâti du sentiment profond de non-reconnaissance mutuelle des souffrances, des injustices et des invisibilisations réciproques. Toutes ces failles peuvent donner l’impression aux uns et aux autres de ne plus pouvoir se parler et encore moins d’agir ensemble. Tant et si bien que la mise en concurrence des expériences du racisme, parfois savamment orchestrée politiquement, semble soudain plus importante que les bases communes. Nul doute que de ces divisions, le camp raciste saura déjà tirer bénéfice. À l’approche d’une élection cruciale pour la démocratie française et ses principes républicains, il nous a semblé nécessaire de redire la nécessité d’une alliance des antiracistes, sans omettre leurs points d’achoppement. Parce que débattre fait toujours l’histoire (et le sel) des combats pour l’émancipation, c’est justement en prenant en compte nos dissensions qu’on pourra repenser les conditions d’une unité nouvelle.
Plus que fixer des réponses, ce numéro se propose de partager des inquiétudes et des espoirs. Il passe pour cela par des formes diverses : la réflexion théorique et linguistique, mais aussi la conversation, l’étude statistique, la lecture critique. Si nous faisons le diagnostic d’un « soupçon » dans l’antiracisme, la diversité des contributions réunies laisse espérer la réinvention d’un imaginaire en commun qui fasse place à toutes les histoires, toutes les luttes, capables de critiquer celles du passé quand elles n’ont pas abouti, de reconnaître celles du présent quand elles s’accomplissent et d’inventer celles de l’avenir. Autrement dit, capable de refaire de l’antiracisme une politique.
- 1. Voir le dernier rapport 2025 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).
- 2. Le 30 août 2026, Andréa Kotarac déclare sur BFM TV : « On respecte la liberté religieuse, que ce soit contre les musulmans, pour les juifs ou pour les chrétiens. » Quelques jours auparavant, le RN avait annoncé son intention de faire verbaliser les femmes portant le voile islamique dans l’espace public.