Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Photo : Julian Ebert
Photo : Julian Ebert
Dans le même numéro

Pourquoi une Agence régionale de la biodiversité ?

En soutenant une vie démocratique déjà riche, l’agence bretonne de la bio­diversité aura à traiter les utopies de demain dans le rapport de chacun à la nature.

Comme pour toutes les régions de France, des démarches visant la création d’une agence régionale de la biodiversité en Bretagne sont engagées. Elles devraient aboutir à la création d’un établissement public. La phase de préfiguration a rendu possibles des échanges avec l’ensemble des acteurs en région concernés. Nous pouvons espérer que cette naissance va permettre, en lien permanent avec les associations, les citoyens et les personnes engagées dans l’éducation, de renforcer les politiques publiques sur cette dimension de biodiversité, et qu’elle ne soit pas submergée par des questions d’ordre institutionnel. En effet, les actions à mener ne sont pas orientées contre certains types ­d’acteurs, qui seraient désignés comme responsables d’une dégradation de la biodiversité, mais pour l’humain d’abord, pour les relations entre humains, pour le développement économique, culturel et social, pour le respect de la nature.

La biodiversité et la nature sont et ont toujours été le point nodal du développement de l’humain. En effet, c’est par l’observation rigoureuse de la nature et de ses fonctionnements divers que l’humain a pu fonder tous ses savoirs scientifiques, y compris mathématiques. Nous ne connaîtrions encore qu’une petite partie du monde des vivants. Plus de 80 % des espèces terrestres et 90 % des espèces marines seraient inconnues. Nous-mêmes, nous ne connaîtrions pas la diversité des espèces dans notre propre jardin. Nous découvrons de nouvelles espèces très régulièrement, plus de 6 000 par an. Mais peu importent les chiffres sur lesquels nous spéculons, ces espèces inconnues sont une chance pour ­l’humanité. La première chance est celle du plaisir de la diversité de la nature, plaisir des saveurs, des couleurs, des paysages, des mécanismes biologiques. D’autre part, à l’image du ver, l’arénicole, que Franck Zal a découvert à la station biologique de Roscoff avec ses propriétés sanguines, les innovations de demain sont déjà dans l’existant de la nature d’aujourd’hui. L’entéléchie de l’humain comme le développement économique et social ne peuvent émerger qu’avec le respect de la nature et de la richesse des mises en lien de ses divers éléments.

Quels pourraient être les enjeux et le sens de la création d’une agence régionale de la biodiversité en ­Bretagne ? Si la Bretagne était très rurale, l’horizon 2050 laisse prévoir que 80 % de sa population vivra en milieu urbain avec deux métropoles et les bandes côtières très urbanisées. C’est un changement majeur en ­Bretagne, qui garde cependant de grandes surfaces agricoles et 2 700 km de côte. La nature y reste omni­présente. Cependant, comment les jeunes Bretons d’aujourd’hui aménagent-ils leurs rapports avec elle ?

Lors des travaux de préfiguration de l’agence bretonne de la biodiversité, cinq missions lui sont affectées. Elles portent sur les organisations concernées par la biodiversité en y soumettant les questions de la ­coordination, l’animation de réseaux d’acteurs de la biodiversité, l’appui technique et l’expertise auprès des acteurs bretons, et la mise en œuvre de démarches stratégiques. Un autre champ de mission concerne la communication, la sensibilisation, la mobilisation, l’éducation à la nature, la diffusion et le partage de connaissances relatives à la biodiversité. L’enjeu majeur n’est-il pas alors celui de la mobilisation citoyenne autour de cette question pérenne ? Et pour cela, le terme biodiversité n’est-il déjà pas trop distancié d’un objet que l’on pourrait tout simplement appeler nature, tout en rappelant que la nature est construite ?

Un état rapide des spécificités bretonnes montre de grandes inégalités d’occupation urbaine avec de pseudo-déserts humains ; un problème de quantité d’eau disponible, car 80 % de l’eau en Bretagne sont des eaux de surface ; un gradient est-ouest breton révélant une plus grande dégradation de la qualité des eaux dans l’est breton par ailleurs sans nappe souterraine ; une importante industrie agro-alimentaire avec son potentiel de destructivité de la biodiversité au travers du modèle de production intensive ; une importante activité conchylicole et de pêche très sensible aux pollutions humaines. Une approche praxéologique de la complexité de la biodiversité est nécessaire et implique une sollicitation démocratique des acteurs pour leur engagement. Elle induit aussi des positionnements téléo­logiques plutôt que des rapports aux normes, c’est-à-dire une réflexion éthique. Finalement, c’est bien de l’humain dans son rapport à la nature dans sa globalité dont il s’agit. La prise en compte pérenne de la richesse de la diversité bretonne conduit à des interrogations sur le modèle économique privilégié, c’est-à-dire les relations d’échanges économiques sur le territoire breton.

La richesse du développement éco­nomique et social passe ainsi par un développement respectueux de la nature, une économie régénératrice, respectueuse des valeurs humaines. L’agence bretonne de la bio­diversité sera aussi amenée à prendre en compte les pratiques sociales, les habitus, les pratiques culturelles, les modes ­d’habitat et d’organisation des déplacements. La biodiversité est ainsi un problème politique, c’est-à-dire qu’elle concerne la manière dont les citoyens souhaitent s’organiser pour avoir une bonne qualité de vie. Il ne s’agit pas d’un plaisir obsessionnel personnel à faire des collections ni d’une nostalgie d’une période antérieure édénique. En soutenant une vie démocratique déjà riche, l’agence bretonne de la bio­diversité aura à traiter les utopies de demain dans le rapport de chacun à la nature. Et certainement à privilégier le plaisir dans ce rapport, celui des adultes mais aussi celui des enfants, celui de la découverte, de l’observation participante. Sachons être et rester étonnés par la nature, par la biodiversité !