Face au réchauffement, la tête dans le sable ?


Souvenons-nous, c’était il y a seulement deux ans. Tous les regards étaient tournés vers Copenhague, où le sort de la planète était en discussion en présence de nombreux chefs d’États. Plusieurs grands quotidiens d’audience mondiale avaient publié un texte commun adjurant les dirigeants mondiaux de prendre leurs responsabilités. Le sommet réuni du 29 novembre au 9 décembre 2011 à Durban a suscité, par contraste, une étrange indifférence – une mortelle apathie serait-on tenté de dire. Il est vrai que l’immobilisme américain laissait peu d’espoir de progrès. Mais ce n’est pas la seule explication du fatalisme qui a gagné les esprits.

Les enquêtes d’opinion fournissent d’ailleurs un diagnostic unanime : la thématique du changement climatique a cessé d’être la principale préoccupation des Français en matière d’environnement1. Retournement pour le moins paradoxal, alors que la situation ne cesse d’empirer : tous les voyants sont au rouge. Les experts n’hésitent désormais plus à l’affirmer : la multiplication de séquences météorologiques anormales que nous connaissons depuis quinze ans marque bel et bien l’amorce d’un réchauffement d’origine anthropique qui va s’amplifier au cours du siècle. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), l’augmentation statistiquement observable du nombre de catastrophes liées au climat (canicules, sécheresses, ouragans, inondations) serait due au réchauffement, et donnerait une idée de ce à quoi il faut s’attendre avec une poursuite de l’élévation de la température du globe d’ici la fin du siècle2.

L’objectif de limiter à 2oC la hausse moyenne des températures en 2100 (objectif officiel de la communauté internationale, réaffirmé à Durban) n’a plus aucune chance d’être atteint. Rester en dessous de 2, 5oC implique de commencer à faire baisser les émissions mondiales avant 2017. Or, l’accord conclu à Durban – qui comporte le strict minimum permettant d’éviter l’effondrement complet du processus de négociations – rend cette perspective irréaliste. En poursuivant sur la trajectoire actuelle, la hausse pourrait atteindre 3, 5oC d’ici la fin du siècle, voire 6oC si les pays ne tiennent pas les engagements déjà pris (hypothèse qui ne peut être écartée dans l’ambiance actuelle). Il faut le dire clairement : les conséquences potentielles – économiques, sociales, humanitaires et politiques – d’un tel scénario sont proprement terrifiantes.

Personne ne s’étonnera que la crise économique éclipse la question climatique : la peur du chômage et les fins de mois difficiles pèsent trop lourdement sur le quotidien pour laisser place au souci du long terme. Il est pourtant évident que la crise climatique affecte d’ores et déjà les conditions de vie de nombreux peuples et ne saurait tarder à produire des conséquences économiques mesurables. En tout état de cause, évoquer la croissance future en faisant l’impasse sur la question climatique n’a aucun sens. Or, c’est bien ce que font la plupart des analystes et des hommes politiques.

Depuis l’accident de Fukushima, le débat sur l’écologie et le développement durable est totalement dominé par la question nucléaire. Il y a certes des raisons à cela : les écologistes ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour la sécurité des centrales. Mais le réchauffement hypothèque bien plus sûrement l’avenir de l’humanité que la perspective, certes peu réjouissante, d’accidents nucléaires – fussent-ils aussi graves que celui qui s’est produit au Japon. La dissémination de substances radioactives dans l’environnement constitue un risque réel mais connu et somme toute limité pour la santé humaine et les écosystèmes (un quart de siècle après Tchernobyl, on sait à peu près à quoi s’en tenir). Le caractère durable et insidieux de la contamination par les radio-éléments inquiète à juste titre, mais ce n’est pas l’apocalypse. Rien à voir, si l’on considère objectivement la réalité, avec la menace d’un dérèglement de la machine climatique, susceptible d’entraîner pendant plusieurs siècles un enchaînement imprévisible de conséquences catastrophiques à l’échelle planétaire.

Or, il n’est pas crédible de vouloir lutter contre le réchauffement sans recourir au nucléaire, au moins à titre temporaire. Les scénarios du type Négawatt3, qui décrivent une sortie du nucléaire sans recours accru aux combustibles fossiles, n’apportent qu’un faible éclairage au débat sur la transition énergétique. Non qu’ils soient objectivement erronés, mais ils présentent comme un scénario technique ce qui implique en réalité une révolution dans les modes de vie et l’organisation sociale. Il suffit d’examiner sérieusement et précisément ce qu’implique la réduction des consommations d’énergie dans les transports ou le logement pour mesurer la distance entre les calculs de coin de table et ce qu’il est réellement possible de faire dans un délai raisonnable.

Quant aux énergies renouvelables, elles finiront certainement par s’imposer, mais les chiffres sont impitoyables : dans la production d’électricité, le total de l’éolien et du photovoltaïque représente moins de 1 % du nucléaire. À court terme, et quels que soient nos efforts de sobriété, tout recul du nucléaire implique un recours accru aux énergies fossiles. Qui plus est, pour en revenir aux risques, et compte tenu du nombre de centrales qui resteront quoi qu’il arrive en activité pendant des décennies, l’enjeu le plus important pourrait bien être celui des normes de sécurité et des procédures de contrôle à mettre en place au plan international. C’est sur ce point, en priorité, que les efforts devraient porter.

Quoi qu’il en soit, le contraste est fort entre la vigueur du débat sur la sortie du nucléaire et l’occultation de la question climatique, qui n’a même pas été évoquée au cours des débats des primaires socialistes. François Hollande, il était temps, vient d’annoncer un grand débat sur l’énergie. Quoi que l’on pense du nucléaire – et il y a bien sûr, y compris au plan économique, matière à s’interroger sur la pertinence du « tout nucléaire » –, il devrait être évident que le sujet ne peut être dissocié de l’ensemble du dossier énergie-climat. De tous les candidats, le seul à tenir des propos clairs et sensés sur ce point est François Bayrou :

Si les scientifiques ont raison, la première menace, c’est celle du réchauffement de la planète par l’émission de gaz à effet de serre dus à l’utilisation massive de carburants fossiles. De manière stupéfiante, ce débat semble avoir disparu. La question du nucléaire doit être étudiée à cette aune4.

Quant à Nicolas Sarkozy, le sujet n’est plus sur son agenda, même si l’objectif officiel de diviser par quatre les émissions du pays d’ici 2050 est périodiquement réaffirmé. Au moment où l’on s’interroge sur les moyens de réduire le déficit du budget de l’État, comment ne pas s’étonner du fait que personne, au gouvernement ou ailleurs, n’évoque la taxe carbone ? Mais le plus surprenant reste l’attitude des écologistes eux-mêmes, incapables de faire la moindre pédagogie sur les conditions de la transition énergétique. Il est certes plus facile de surfer sur la peur de l’atome et des Ogm – au risque de verser dans une forme d’écolo-populisme – que d’expliquer aux gens qu’ils vont devoir payer l’énergie plus cher. C’est pourtant en s’attelant sérieusement à la tâche de préparer la population à des temps plus austères que les Verts pourraient être le plus utiles au pays.

  • 1.

    « Les perceptions sociales et pratiques environnementales des Français de 1995 à 2011 », La Revue du Cgdd, octobre 2011 (www.developpement-durable.gouv.fr).

  • 2.

    D’après le Guardian du 1er novembre 2011.

  • 3.

    www.negawatt.org

  • 4.

    François Bayrou, « Pour redresser le pays, il faut se remettre à produire en France », La Tribune, 30 novembre 2011.