L'abandon de la taxe carbone et le reflux de l'écologie de droite


L’abandon de la taxe carbone et le reflux de l’écologie de droite

L’abandon du projet de taxe carbone n’est qu’une demi-surprise. Depuis la décision du Conseil constitutionnel, l’enlisement de la réforme était quasiment programmé. Venant après l’échec de la conférence de Copenhague et en plein dérapage du débat sur le climat, elle s’inscrit dans une révision à la baisse des ambitions écologiques de la droite dont témoigne également l’étonnante sortie de Nicolas Sarkozy au Salon de l’agriculture (« l’environnement, ça commence à bien faire ! »). En contrepoint sympathique, les prises de positions courageuses de Chantal Jouanno inspirent plus d’estime que les louvoiements de la gauche. Malgré l’engagement personnel de Michel Rocard, les socialistes n’ont cessé d’attaquer le projet et l’attitude des Verts a été pour le moins ambiguë. La palme de l’incohérence revenant sans conteste à Ségolène Royal qui, en ouverture de l’université d’été du PS à La Rochelle, avait qualifié la future taxe d’impôt « insupportable » pour les familles qui « n’ont pas le libre choix de rouler propre ». Après ça, on peut toujours dire que l’on est pour une « vraie fiscalité écologique » – entendre une fiscalité qui pèse davantage sur les entreprises que sur les ménages –, mais c’est une façon peu convaincante de botter en touche. L’enjeu de la fiscalité écologique n’est pas d’abord la justice sociale mais la modification des comportements, et les moyens pour y parvenir ne peuvent être indolores pour les ménages. Il sera difficile de « décarboner » l’économie sans faire peser des contraintes de coût qui, de toute évidence, seront plus difficiles à supporter pour les pauvres.

Des raisons économiques de la taxe

Le dispositif initialement proposé n’était certes pas idéal, mais les motifs invoqués par le Conseil constitutionnel pour l’invalider paraissent bien légers au regard des enjeux. Le principe d’égalité devant les charges publiques n’a jusqu’ici guère bridé l’imagination des concepteurs de réformes fiscales. Au regard des principes, le fait que les entreprises industrielles échappent à la taxe carbone pouvait se justifier par leur assujettissement au système européen d’échange de quotas d’émissions. Il est vrai qu’elles ne paieront rien avant 2013 et de manière progressive par la suite, mais elles devront financer d’ici là d’importants investissements pour réduire leurs émissions, ce qui équivaut à une charge. Quoi qu’il en soit, la tentative pour rendre la taxe plus équitable en y soumettant les entreprises assujetties au système européen d’échange de quotas d’émissions s’est heurtée à l’argument imparable de la compétitivité. Que le Medef ait tout fait pour torpiller la mesure ainsi amendée est dans la nature des choses.

Sur le fond, reporter la décision au niveau européen peut sembler raisonnable du point de vue économique. Le problème, c’est qu’une taxe européenne n’est pas pour demain. Si elle figure bien sur l’agenda de l’Union, la France risque d’être isolée lorsqu’il s’agira de la défendre. Les Anglais sont opposés au principe de l’harmonisation fiscale et les pays de l’Est, Pologne en tête, veulent pouvoir exploiter leur charbon sans entrave. Les partisans d’un réalisme à courte vue diront que les émissions de l’Union européenne ne représentent que 15 % des émissions mondiales, inférieures à celles de la Chine et des États-Unis, et que l’Europe n’a aucune raison de s’imposer unilatéralement un handicap dans la compétition internationale. Mais, du simple point de vue économique, on peut raisonner d’une autre manière. La taxation est en effet un moyen simple et inattaquable pour s’approprier une partie de la rente pétrolière qui, sinon, ira tôt ou tard dans la poche des producteurs (pays du Golfe, Russie…) par le biais des hausses de prix. Anticiper cette évolution par le biais de la fiscalité, c’est à la fois préparer progressivement les consommateurs à l’inéluctable et récupérer une partie des sommes prélevées sur leur pouvoir d’achat pour financer les dépenses publiques. Il faut rappeler à ce propos que l’annulation de la taxe carbone va faire perdre à l’État 2 milliards d’euros de recettes, aggravant d’autant le déficit budgétaire.

Les désillusions à venir

Surtout, l’abandon de la taxe est un signe supplémentaire que la France et l’Europe renoncent à donner l’exemple. Or, qu’on le veuille ou non, l’Europe a pris la tête du combat contre le changement climatique. Qu’elle fasse mine de baisser les bras et c’est toute la dynamique enclenchée depuis le sommet de Rio en 1992 qui risque de s’enrayer. On peut toujours se rassurer en soulignant les petits progrès accomplis à Copenhague : la vérité oblige à dire que l’on est actuellement dans une phase de reflux de la mobilisation mondiale contre le changement climatique. Sauf à supposer que le Giec se trompe complètement, l’objectif de limiter à deux degrés la hausse globale des températures ne sera pas atteint. Au vu de ce qui s’est passé à Copenhague et de la reprise chaotique des discussions depuis quelques jours, les chances de parvenir rapidement à un accord sont minces et il est peu probable que l’on y parvienne sans changer de méthode. En attendant que les esprits soient mûrs, la meilleure manière d’avancer serait de prendre le risque calculé de l’exemplarité, en misant parallèlement sur le rôle des organisations non gouvernementales et l’évolution de l’opinion publique mondiale. On a pu croire un moment que la France allait choisir cette voie courageuse.

Si l’on regarde avec un peu de recul ce qui se passe dans notre pays, avec l’essoufflement de la dynamique née du Grenelle de l’environnement – malgré les propos optimistes de Jean-Louis Borloo sur les vertus sociales de la « croissance verte » –, on comprend que l’illusion d’une réconciliation facile entre l’économie et l’écologie est en train de se dissiper. À ceux qui douteraient de la gravité des contradictions auxquelles nous sommes confrontés, on ne peut que conseiller la lecture d’un récent rapport de la commission du développement durable du gouvernement britannique, dont on extrait cette citation :

La vérité est qu’il n’existe pour l’instant aucun scénario crédible, socialement juste et écologiquement soutenable d’accroissement des revenus pour un monde peuplé de 9 milliards d’êtres humains. Dans ce contexte, les assertions simplistes selon lesquelles la propension du capitalisme à l’efficacité peut permettre de stabiliser le climat et nous protéger des pénuries, sont lourdes de désillusions1.

Bernard Perret

Nicolas Sarkozy : à quitte ou double ?

Par la vertu de simples élections locales, boudées de surcroît par un nombre record d’électeurs, Nicolas Sarkozy est tombé du statut d’adversaire imprenable à celui, inédit, de Président menacé de ne pouvoir même briguer un second mandat. Quoi qu’on pense de la responsabilité personnelle de l’actuel locataire de l’Élysée dans ce retournement, on peut d’abord savourer l’ironie du moment : le retour de l’antique malédiction française, celle du pouvoir empêché après deux ans ou deux ans et demi d’exercice.

La malédiction des deux ans

Qu’on se souvienne de Chirac épuisé dès 2004 par la réforme des retraites, de Jospin incapable, une fois accompli son programme prestement ficelé après la dissolution, de donner un second souffle à son action, ou plus loin dans le temps, de Mitterrand plongeant la gauche dans l’abîme en renvoyant Rocard, de Giscard au modernisme vite fané ou de Pompidou, dont le peu d’énergie qui lui restait se bornait à contenir son Premier ministre. La quasi-carbonisation de Sarkozy après les régionales confirme cette litanie des paralysies au sommet, mais elle a aussi valeur de démonstration a fortiori, car aucun de ses prédécesseurs ne pouvait se prévaloir d’une élection obtenue avec un taux de participation de 85 %. Pire encore : il est dépossédé du recours dont disposèrent Mitterrand et Chirac, la cohabitation, qui leur permit de revenir au pouvoir sous une figure nouvelle. Le quinquennat et l’antécédence régulière de la présidentielle sur les législatives privent le Président de cette ligne de fuite. L’échec de Sarkozy ira bien au-delà de lui-même, en accentuant la tragédie des institutions de la Ve République où le surinvestissement sur l’élection à un poste qui concentre un maximum de pouvoir produit à date presque fixe un rejet de même ampleur. Cette délégitimation, le quinquennat et le volontarisme envahissant de l’actuel Président l’ont aggravée en voulant la déjouer.

La défaite était pourtant annoncée de longue date. Son anticipation aurait dû alléger ses effets. C’est le contraire qui s’est produit. Le pouvoir a paru dénué de tout ressort, livré à l’isolement, à la crispation, voire au délitement. Sarkozy a refusé à Copé l’élaboration d’un « pacte majoritaire » qui aurait solennisé sa diminutio capitis, mais aussi à Fillon le grand remaniement qui aurait pu redonner du souffle au gouvernement. Il a même contraint son Premier ministre, par une mesquinerie assez voyante, à décommander une prestation télévisée. Un changement dans la hiérarchie policière, et quelques remarques acides, ont fait porter au fidèle Hortefeux lui-même le chapeau de la déception sécuritaire. Enfin, la dramatisation de la chasse à la rumeur qui visait le couple présidentiel a mis en porte à faux et éclaboussé la moitié de l’Élysée, jusqu’à l’intouchable secrétaire général Claude Guéant, obligé de révéler, en les rectifiant, ses confidences au Canard enchaîné et dont on évoque désormais la promotion ministérielle, c’est-à-dire le départ. Ces cafouillages prolongés ont remis sur le devant de la scène publique la vie privée, alors qu’on savait les effets délétères qu’avait produits l’épisode de la candidature de Jean Sarkozy à l’établissement d’aménagement de la Défense.

Le doute sur la capacité du Président à se faire réélire stimule les offres concurrentes à droite et, surtout, agrège leurs critiques. Juppé, Villepin, Copé remettent en cause le bouclier fiscal et, pour les deux premiers, le thème de la rupture et le débat sur l’identité nationale.

Aucun de ces rivaux ne menace encore sa suprématie sur la droite au premier tour. L’inclassable et insaisissable Fillon, seul, en serait peut-être capable. Mais Sarkozy le gardera sans doute à Matignon, pour le contrôler, mais aussi parce qu’il a choisi d’afficher qu’il se bat pour le maintien de la politique qu’il a engagée. Dans ce cadre, il lui reste tout de même quelques cartes à jouer : trois au moins.

Les cartes du Président

Sur le plan des équilibres politiques, ce qui l’a desservi cruellement aux régionales, la remontée du FN et l’absence d’un vivier de voix centristes pour le second tour, peut être contrecarré aux présidentielles. D’abord, il peut espérer de Marine Le Pen des ambitions différentes et donc une attitude plus conciliante que celle de son père au second tour. Ensuite, la captation de toutes les voix centristes par Europe Écologie et la gauche n’est pas fatale. Il est impératif pour Sarkozy de renoncer à sa stratégie d’écrasement au premier tour et de trouver un candidat centriste crédible, qui lui apporte une alliance de second tour. Morin ne pourrait pas tenir ce rôle, Bayrou ne le voudrait sans doute pas, Borloo serait le meilleur dans ce rôle, et sinon, pourquoi pas Martin Hirsch ?

Sur le terrain des réformes, Sarkozy a déjà choisi de continuer, car il ne doit pas être dit qu’il cède à l’immobilisme. Il poursuivra, à bas bruit, la diminution du nombre des fonctionnaires. Il soldera a minima la réforme des collectivités locales, en renonçant sans doute au scrutin à un tour. Pour la justice, il remise probablement la suppression, impossible politiquement, du juge d’instruction et se réserve la possibilité de revoir les conditions de la garde à vue. Il se concentrera sur les retraites. Dans une situation de faiblesse politique, le pari est risqué. Mais il présente un démenti éclatant à l’immobilisme préélectoral, et le bénéfice collatéral de prouver qu’il peut, pour les financer, ébrécher le bouclier fiscal à titre exceptionnel. Et surtout l’avantage inappréciable de pouvoir diviser la gauche et notamment de mettre Martine Aubry dans la difficulté de son double rôle de première secrétaire et de présidentiable.

Enfin, il lui serait utile de réenchanter son image, de retrouver une forme d’exceptionnalité. Le calendrier de 2011 lui apportera certes la double présidence du G8 et du G20, mais une réédition de l’activisme international de 2008 serait insuffisante. Une piste plus intéressante a été suggérée par l’entretien donné au Figaro Magazine à la veille des régionales : une pause en 2011 accompagnée d’une évaluation des réformes. La capacité à réformer reste le point fort de Sarkozy auprès de son électorat de 2007. Une grande évaluation indépendante, aux allures de reddition des comptes, à laquelle serait suspendue la décision de se représenter, aurait le triple avantage de la surprise, du progrès démocratique et de la cohérence avec la culture de la performance2. Elle illustrerait parfaitement le quitte ou double ? qui est dans le caractère du personnage et dans sa situation.

Une candidate naturelle pour le PS

Pour les socialistes, l’embellie des régionales dépasse toutes les espérances. Ils se trouvent débarrassés de l’hypothèque que faisait planer Bayrou sur le premier tour de la présidentielle, et simultanément favorisés pour les législatives par les perspectives de triangulaires dues à la remontée du FN. Le paysage de leurs alliances redevient aussi très encourageant. À leur gauche, le Front de gauche a pris nettement le pas sur l’extrême gauche, et il se confirme que leur allié principal sera Europe Écologie, mais ramené à une position qui ne lui permet pas de rivaliser pour le leadership de l’opposition. Cet allié présente un double avantage : sa présence authentifie un renouvellement de la thématique socialiste, et son positionnement devrait épargner au PS les surenchères dépensières.

La conduite de la campagne a, de plus, illustré l’unité des socialistes, à l’exception, notable mais sans doute résorbable, du Languedoc-Roussillon. Les appréhensions de déchirements au soir du premier tour sur une alliance avec le MoDem ne se sont pas réalisées, confortant la stratégie de Martine Aubry et la faisant émerger comme candidate naturelle. Statut que les sondages d’après régionales ont manifesté en la donnant pour la première fois victorieuse de Sarkozy. Tout incite les socialistes à interpréter ce résultat, au-delà de la démotivation et de la défiance vis-à-vis de Sarkozy, comme le signe d’un glissement fort en faveur de la justice sociale, et d’une adhésion à l’aptitude de la gauche à sortir le pays de la crise et à peser plus efficacement pour la régulation des marchés. Le souvenir de 1997, où l’annonce des emplois-jeunes avait accéléré la sortie de crise, peut jouer en ce sens, et déjà Laurent Fabius ébauche un « booster » complémentaire d’emplois-seniors.

Les retraites : un cheval de Troie ?

Toutefois un premier piège se présente devant Aubry : la coïncidence entre le débat sur les retraites et la phase de préprimaires de la gauche. L’atout de la première secrétaire réside dans sa majorité au sein du PS, plus forte sans aucun doute que son score du congrès de Reims, et appuyée sur son alliance avec Fabius et, encore aujourd’hui, Strauss-Kahn, ainsi que sur la garantie qu’elle a apportée de pouvoir réaliser l’alliance de toute la gauche. Dès lors la tentation est forte pour elle de fuir le débat sur la réforme des retraites en dénonçant sa dramatisation, sa précipitation et d’en sortir par le haut en proposant une grande politique de la vieillesse. Le jeu de ses rivaux, Hollande et Valls en premier lieu, appuyés sans doute par quelques grands élus locaux, visera à contraindre le PS à définir une position réaliste. Frédéric Lefebvre, le porte-parole de l’Ump, ne s’est d’ailleurs pas fait faute, avec sa subtilité légendaire, de vanter la sagesse de Hollande. Aubry devrait pourtant gagner cette bataille, appuyée sur le besoin d’unité des militants, la perspective de primaires qui contraignent à civiliser les débats.

Sur les retraites, il est peu douteux qu’elle parvienne à imposer le maintien du symbole des 60 ans. Mais si elle pousse le curseur plus loin vers la gauche, la Cgt et FO, jusqu’à refuser tout allongement de la durée des cotisations, elle pourrait en payer le prix : un déficit de présidentiabilité et la libération d’un espace au centre.

Sur le plan de l’image présidentielle, la première secrétaire étoffe sa réponse. Dès le congrès de Reims, elle se définissait par sa référence aux valeurs de la gauche, présentées dans un discours aux accents hugoliens. Aujourd’hui, elle les renouvelle en développant une philosophie du soin, que, curieusement, Royal pratiquait en 2007 sans la théoriser. Reste à savoir si cette construction produira l’effet d’incarnation dont on dit qu’il est nécessaire aux victoires présidentielles, si en quelque sorte l’infirmière qui veille sur les autres supplantera le petit patron qui se lève tôt le matin.

Quant à l’espace libéré au centre, il pourrait déclencher une nouvelle dynamique politique en 2011, soit dans la mouvance socialiste (l’offensive contrée de Hollande rendrait par exemple plus nécessaire la candidature de Dominique Strauss-Kahn), soit en dehors d’elle (et alors la réforme des retraites aurait joué un rôle de cheval de Troie analogue au référendum européen de 2005).

Michel Marian

Grand Paris : l’impasse du grand soir institutionnel

Le président de la République a proposé récemment d’ouvrir le chantier de la gouvernance du Grand Paris. Il a raison. Il faut mener de front ce chantier et celui du projet. Faute de quoi, on continuera à débattre ou rêver de projets mirifiques (130 km de métro automatique, une dizaine de clusters mondiaux…) en faisant abstraction des conditions de portage politique et des moyens nécessaires.

À l’issue des élections régionales et avant l’échéance électorale généralisée et rapprochée de 2014, la fenêtre de tir est réduite. Il y a urgence. Pour autant, il est illusoire d’imaginer un Grand soir institutionnel en cherchant à imiter le Grand Londres. Cette comparaison n’a pas de sens : il y a une institution du Grand Londres, parce qu’il n’existe pas de « petit Londres », de ville-centre constituée, tant sur le plan urbain que politique, comme Paris, et que Londres ne dispose pas non plus d’une institution régionale comme l’Île-de-France. Mais surtout raisonner en ces termes reviendrait à s’enliser dans un débat impossible : celui du périmètre pour cette nouvelle institution métropolitaine, question que le Grand Londres n’a pas réglée, en ignorant une grande part de l’espace métropolitain du sud-est de l’Angleterre.

Les conditions de la modernisation institutionnelle de la métropole francilienne sont en germe, sous nos yeux. Il faut les faire fructifier.

Le nouveau paysage géopolitique métropolitain

La région Île-de-France constitue le premier pilier de cette modernisation institutionnelle, autour de trois atouts potentiels. Elle dispose d’une légitimité politique renforcée par le succès électoral. Elle est aiguillonnée par l’intervention de l’État et mise au défi par les critiques convergentes vis-à-vis de sa prudence lors du précédent mandat. Elle sera, enfin, en situation d’organiser une action consolidée avec celle des départements aux termes de la réforme nationale à venir. Pour ces raisons, la Région est en capacité d’affirmer sa fonction stratégique, non seulement de façon générale, en matière d’aménagement du territoire, mais en la déclinant sur quelques secteurs-clés : les transports, le logement, l’enseignement supérieur.

Mais la puissance de l’Île-de-France fait les limites de l’institution régionale. En raison de son poids dans la vie de la nation et de sa complexité interne, elle ne constituera jamais à elle seule le pouvoir métropolitain. C’est là tout le paradoxe de la situation francilienne en regard de celles des autres métropoles mondiales : elle est l’une des rares à disposer d’une institution « à la bonne échelle », mais sa place au sein d’un État unitaire constitue une limite définitive au plein exercice de sa puissance politique.

Il faut alors être attentif à une dynamique nouvelle : celle de l’organisation du « local métropolitain ». Jusqu’à présent, il faut bien reconnaître que la carte fragmentée des intercommunalités en Île-de-France n’avait pas grand sens. Mais, aujourd’hui, le paysage politique local est en pleine effervescence. S’esquisse le maillage de la métropole par la constitution d’intercommunalités massives, autour de 400 000 habitants. À cette échelle se joue d’abord la structuration des identités locales, fortement contrastées, qui font la réalité métropolitaine : les Hauts-de-Seine n’ont aucune signification « vécue », les communes non plus, mais il y a bien un nord Hauts-de-Seine autour de La Défense, un centre avec les boucles de la Seine entre Boulogne et Issy, et un sud autour de la vallée de la Bièvre. Si l’attachement à la commune est réel en Île-de-France comme ailleurs, le niveau communal ne suffit plus à caractériser l’identité locale, en regard de la complexité et de la dilatation métropolitaine. La construction géopolitique en cours participe alors de deux logiques : ces nouvelles intercommunalités sont à la fois « proches », appropriables par chacun au-dedans, et « visibles » à l’extérieur, à l’échelle métropolitaine. En cela, elles fabriquent du local dans la métropole. On peut voir là une singularité essentielle de l’intercommunalité francilienne : alors qu’ailleurs en France, cette dernière vise au premier chef à combiner politics et policies – le politique et les politiques publiques –, en Île-de-France elle relève principalement du politique. De tels blocs intercommunaux vont être en capacité de mettre en œuvre des projets d’envergure métropolitaine, et d’organiser un « rapport de force » avec les autres territoires de la métropole.

Deux scénarios autour de la conférence métropolitaine

De là découle la troisième question pour la gouvernance métropolitaine : entre la globalité régionale et le local ainsi recomposé, quel mode de régulation « verticale », à même de maîtriser les conflits d’échelles propres au fonctionnement métropolitain ? Face à cette question, deux scénarios sont aujourd’hui envisageables.

Le premier s’esquisse actuellement de façon discrète. Il consiste en un renouveau du modèle historique du compromis « gaullo-communiste ». C’est la configuration géopolitique des Trente Glorieuses : l’État ignore la ville-centre, Paris, et passe un accord direct avec le local, c’est-à-dire les municipalités de la banlieue rouge communiste autour de deux principes stratégiques fondant les grands investissements publics : polycentrisme et rééquilibrage à l’est. C. Blanc paraît aujourd’hui réactiver ce scénario au travers duquel l’État construit sa stratégie sur la fragmentation locale. Le projet de loi met clairement en place les instruments d’un tel scénario : la Société du Grand Paris propose des « contrats de développement territorial » qui ne peuvent laisser indifférents les barons de la banlieue parisienne. Dans une telle hypothèse, la conférence métropolitaine – le syndicat Paris Métropole – est réduite à pérenniser la fonction que lui avait assignée à l’origine B. Delanoë, celle d’un « Sénat des maires ». Au mieux, elle devient « l’agora métropolitaine » stricto sensu que suggère le président de la République, au pire, la chambre d’enregistrement où se récapitulent les accords entre les intercommunalités et l’État.

Le second scénario tient à la capacité de Paris Métropole à assurer effectivement cette fonction d’articulation entre questions locales et enjeux métropolitains. C’est alors la figure d’un « G20 du Grand Paris », réunissant la ville-centre et ces blocs intercommunaux, qu’il s’agirait de mettre en place. Trois registres pourraient permettre à Paris Métropole d’exercer cette fonction régulatrice.

Le premier consiste à organiser les synergies entre les projets d’aménagement et de développement des blocs intercommunaux. Il s’agirait d’aller au-delà de la fonction de planification (c’est-à-dire d’arbitrage et de priorisation…) qui relève de la région pour organiser les coopérations, les liens fonctionnels entre les projets « métropolitains ». Cela passe par de la labellisation, de la mutualisation : de la coopération « horizontale » pour fabriquer de la cohérence métropolitaine. Dans cette logique, on pourrait imaginer que Paris Métropole mette en place une « commission métropolitaine du débat public », afin de confronter les grands projets locaux à la diversité des usagers et des intérêts dans la métropole. Le projet que vient d’annoncer le maire de Paris visant à réduire ou interdire la circulation automobile sur les voies sur berges relèverait à l’évidence d’un tel dispositif !

Le deuxième est celui de la redistribution interterritoriale, opérée non pas sur le registre fiscal et financier (du ressort de la loi et des institutions), mais à partir des investissements et des prestations des grands syndicats techniques. Historiquement, à l’époque du département de la Seine, puis du District de la région parisienne, ce sont ces grands opérateurs techniques qui, au travers de leurs réseaux (eau, assainissement…), ont structuré l’agglomération et garanti une forme d’égalité territoriale. Cette fonction redistributrice, visant l’équité territoriale pourrait être renouvelée aujourd’hui, en intégrant la 2e couronne, par exemple autour de la gestion des ressources rares (eau, matériaux…). Dans le même esprit, on pourrait imaginer la création, dans le domaine du logement, d’un opérateur public/privé ayant pour fonction la production et la gestion d’un parc locatif de droit privé. Cela permettrait de compenser la disparition de ce parc, induit par le retrait des grands investisseurs institutionnels (assurances), et de favoriser la mobilité résidentielle, contrepoint essentiel à la focalisation exclusive sur les infrastructures de déplacement pour assurer la performance du marché du travail métropolitain.

Enfin, Paris Métropole pourrait développer une fonction de mobilisation sociétale, qui fait fortement défaut à la métropole francilienne, par comparaison avec ses concurrentes. Pour ce faire, il faut rompre avec la figure classique des instances de concertation (le Conseil économique et social), fondée sur la représentativité catégorielle. On pourrait prendre appui pour cela sur un dispositif construisant dès à présent un mode de « coproduction » privé/public, animé par les élus membres de Paris Métropole, celui des pôles de compétitivité où se retrouvent directement les entreprises, le milieu scientifique et les collectivités territoriales.

*

Une région renforcée, un maillage local recomposé, un G20 interterritorial, voilà un scénario jouable pour la gouvernance métropolitaine. Partout dans le monde, cette question est posée aux pouvoirs publics. Partout les mêmes leçons s’imposent : il n’y a pas de modèle et à la complexité de la vie métropolitaine correspond dans chaque cas une figure singulière de gouvernance plurielle. Entre immobilisme et illusion, l’État et les acteurs franciliens sauront-ils trouver ensemble la voie de l’imagination et de la raison ?

Daniel Béhar, Philippe Estèbe

Grande-Bretagne : des élections très ouvertes

Les élections législatives britanniques se tiendront le 6 mai 2010. Après quelques péripéties, qui avaient pu faire croire à des élections anticipées peu après l’arrivée de Gordon Brown au 10 Downing Street, et que celui-ci avait finalement renoncé à provoquer3, ces élections offrent l’occasion au pays d’examiner treize années de pouvoir travailliste, de tester la transformation des conservateurs sous la houlette de David Cameron, chef de l’opposition depuis près de cinq ans, de s’interroger sur la valeur des libéraux démocrates, menés par Nick Clegg. Alors que les conservateurs caracolaient en tête des sondages depuis de nombreux mois, l’écart s’est à présent resserré entre les deux formations principales, ce qui fait de ces élections les plus indécises depuis la victoire surprise des conservateurs de John Major en 1992 face aux travaillistes de Neil Kinnock.

Enjeux

Le premier enjeu des élections résulte bien évidemment de la crise financière et de ses conséquences sur la conduite des affaires du pays. La Grande-Bretagne a été durement frappée par la crise en raison de son exposition plus grande à l’internationalisation de la finance, accentuée par la position dominante de la City de Londres. La reprise tarde à venir en Angleterre, même si les indicateurs du quatrième trimestre 2009 apportent peut-être les premiers signes d’une amélioration. Le débat principal concerne donc la façon dont les formations politiques proposent de conduire le pays hors de la crise. Un certain consensus s’est établi entre les trois partis sur les causes de celle-ci ainsi que sur les réponses à apporter : aucune des formations politiques ne songe à critiquer la gestion de Brown ni même à s’interroger sur la décision jugée inéluctable de renflouer toutes les banques. Au contraire, malgré la responsabilité qu’il aurait pu porter dans l’absence de réglementation des marchés financiers, malgré l’inaction de son gouvernement entre le sauvetage forcé de la banque anglaise Northern Rock et l’écroulement général des établissements bancaires un an plus tard, il apparaît comme l’homme qui a su réagir de façon appropriée à la désintégration du système financier mondial.

La question principale qui se pose maintenant au pays est de savoir comment sortir de la crise et réduire en même temps le déficit colossal engendré par les prises de participation de l’État dans les banques. Le problème peut être formulé dans les mêmes termes partout dans le monde : faut-il continuer de soutenir la consommation et poursuivre les investissements, au risque de ne pas résorber les déficits à court terme, ou au contraire faut-il concentrer les ressources et les énergies pour résorber la dette le plus rapidement possible, au risque de freiner l’économie et de détruire des emplois ? Les trois partis sont d’accord sur la nécessité d’introduire des restrictions budgétaires importantes, mais là où les conservateurs veulent donner la priorité à la réduction des déficits, les travaillistes insistent sur la nécessité de protéger la reprise et de la stimuler par des investissements ciblés. Quant aux libéraux démocrates, ils ont d’ores et déjà renoncé à un certain nombre de mesures qui faisaient pourtant partie de leur programme de longue date (sur les droits universitaires, par exemple) et mettent l’accent sur des économies à réaliser en annulant le programme de carte d’identité biométrique ou le remplacement des missiles nucléaires à longue portée, et en augmentant les impôts pour les plus favorisés.

À côté de la question économique, les autres enjeux dominent moins : les politiques éducative, de santé, de défense sont toutes trois tributaires des finances du pays. La marge de manœuvre des différents partis ne paraît pas présenter d’autre perspective qu’une période d’austérité. En revanche, certaines questions politiques sont brûlantes d’actualité : la réforme de la vie politique est une nécessité après le scandale, toujours pas apuré, des notes de frais des députés. D’autre part, la réforme du système électoral, ou celle de la Chambre des lords, revient sur le tapis, comme à chaque élection : par opportunisme électoral ou conviction réelle, les travaillistes annoncent en tout cas une réforme du système de scrutin pour l’année prochaine, ainsi qu’une Chambre des lords entièrement élue. Pour la première fois depuis près de quarante ans, les élections pourraient en effet ne pas dégager de majorité absolue en faveur de l’une ou l’autre formation : les conservateurs, quoiqu’ils mènent dans les sondages, ne semblent pas être en mesure d’obtenir une avance leur permettant d’inverser la tendance, les libéraux démocrates sont particulièrement désavantagés par un scrutin uninominal à un tour qui ne favorise pas l’émergence d’une troisième force, et les travaillistes semblent trop affaiblis pour pouvoir obtenir la majorité absolue. Même s’ils arrivent en troisième position en nombre de suffrages, les travaillistes pourraient être le premier parti aux Communes car il faut moins de voix à un député travailliste qu’à un député conservateur pour être élu (les circonscriptions « sûres » des travaillistes le sont avec de faibles taux de participation, contrairement aux circonscriptions conservatrices), et parce que le vote « utile » joue en faveur des travaillistes au détriment des libéraux démocrates. Ces derniers, qui excluent tout accord avec l’une ou l’autre formation, pourraient cependant se retrouver en position d’arbitres.

Programmes

La semaine du 12 avril a vu la présentation successive des programmes des trois principales formations politiques, ainsi que des eurosceptiques de l’Ukip (arrivés en deuxième position aux élections européennes, et qui prônent un retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne au profit d’un accord d’association sur le modèle de celui consenti à la Suisse) et des Verts qui pourraient bien obtenir leur premier député à l’occasion de ces élections. Les travaillistes présentaient leur programme en premier dans un cadre choisi pour l’occasion : un hôpital nouvellement construit soulignant la politique travailliste d’investissement dans la santé. Ce programme insiste sur la nécessité de préserver la reprise économique ainsi que de protéger les services publics, mais, austérité oblige, il ne propose pas de changement significatif, ni de nouvelle direction politique. Les conservateurs avaient choisi le cadre de la centrale désaffectée de Battersea, célèbre pour avoir orné la pochette du disque de Pink Floyd, Animals, et qu’ils présentaient comme le symbole de la Grande-Bretagne, magnifique mais en mauvais état. Si les coupes budgétaires semblent très nettement à l’ordre du jour, seul le budget de la santé sera préservé, et même augmenté. Articulé autour de cinq thèmes – économie, politique, société, environnement, intérêt national –, leur programme met en avant l’idée dominante de la participation de tous à l’effort national, proposant que les citoyens puissent reprendre l’initiative en cas de faillite des services publics. Une école en mauvais état pourrait ainsi être administrée par une association ou une fondation, suivant un modèle déjà en œuvre aux États-Unis. Les chefs de la police pourraient être élus. Des référendums pourraient être organisés à l’échelle locale (pour augmenter les impôts locaux par exemple). Raillé par certains commentateurs comme le gouvernement du « bricolage », ce programme vise à mettre au premier plan la société et non l’État, à marquer, selon un thème conservateur traditionnel, le désengagement de l’État au profit de la « société civile ». Les libéraux démocrates ont quant à eux opté pour une présentation plus sobre dans les locaux de la télévision Bloomberg, en mettant l’accent sur l’économie : ils sont les seuls à proposer un chiffrage complet de leur programme (ce qui a immédiatement provoqué des débats autour de la fiabilité des chiffres avancés). Ils mettent l’accent sur quatre thèmes : équité fiscale, soutien financier pour l’éducation des plus défavorisés, réforme du système bancaire, réforme de la vie politique. Ces trois programmes permettent à la fois de prévoir quelle sera la conduite des affaires en cas de victoire de l’une des formations politiques, mais aussi d’envisager la marge de négociation entre les formations politiques, en particulier entre les libéraux démocrates et les autres partis.

Débats

La grande nouveauté de la campagne électorale britannique tient dans l’organisation de trois débats télévisés entre les leaders des trois principales formations, ce qui n’avait jamais eu lieu auparavant. Le premier débat, qui portait sur la politique intérieure, s’est tenu le jeudi 15 avril et, pendant une heure trente, Clegg, Cameron et Brown ont répondu aux questions du public sur l’immigration, les questions de sécurité, la crédibilité des députés après le scandale des notes de frais, l’éducation, le déficit budgétaire, l’équipement des forces armées, la santé et enfin la politique envers les personnes âgées.

Sur un ton beaucoup moins antagoniste que de tels débats en France, les trois leaders ont tenté de mettre en valeur leurs atouts. Brown a, comme à son habitude, montré une connaissance incomparable des détails des politiques, mais on peut se demander si c’est bien cela qu’attendait un public qui découvrait probablement les programmes électoraux : son absence de charisme s’est une nouvelle fois fait cruellement sentir. Cameron avait l’avantage de se tenir entre les deux autres hommes, qui étaient donc obligés de se tourner vers lui pour l’écouter, faisant ainsi figure de personnage central : une performance très assurée, un discours rodé, et une conclusion remarquable lui ont probablement permis de sortir indemne de cette confrontation, même s’il n’est pas certain qu’il ait marqué beaucoup de points en dehors de son parti. La véritable performance est venue de Nick Clegg, qui avait beaucoup à gagner puisque son parti était pour la première fois traité d’égal à égal avec les autres formations. Relativement inconnu du public, contrairement à l’ancien leader Charles Kennedy qui avait incarné dans le pays l’opposition à la guerre d’Irak, il est parvenu à se démarquer des deux autres partis (« plus ils veulent marquer leurs différences, plus ils se ressemblent » soulignait-il à l’attention du public), insistant à diverses reprises, avec un certain talent, sur le fait que le changement viendrait de son parti plutôt que des deux autres formations. De l’avis général, il sort renforcé de ce débat, et si la tendance devait se poursuivre lors des deux prochains exercices, son parti pourrait obtenir un score particulièrement intéressant. L’hypothèse d’un parlement sans majorité absolue apparaît en tout cas de plus en plus probable. Reste à savoir si Clegg peut amener les autres partis à participer au débat sur la base des propositions de son parti. Est-ce le début d’un changement radical dans la vie politique britannique ?

Alexis Tadié

La parenté, le droit et la médicalisation de la naissance4

La fondation Terra Nova, qui se qualifie comme « fondation progressiste », se propose de renouveler la réflexion sur les grands sujets de société, afin notamment de préparer les prochains combats électoraux de la gauche, plus particulièrement du Parti socialiste.

À cette fin, s’est réuni sous la présidence de la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval et de la juriste Valérie Depadt-Sebag un groupe de travail « Bioéthique », composé d’une vingtaine d’experts, la plupart universitaires ou chercheurs en sociologie, médecine, psychologie, droit… Ils ont produit un volumineux rapport de 120 pages, Accès à la parenté : assistance médicale à la procréation et adoption, qui expose les principaux enjeux, initie le débat et propose des réformes juridiques.

Pédagogie et honnêteté caractérisent ce travail. « Pédagogie », puisque l’exposé et l’analyse des enjeux sont extrêmement clairs, sans aucun langage jargonnant, ni « psy », ni juridique ; « honnêteté », puisque les auteurs font part de leurs convictions, de leurs doutes, voire des divergences d’opinions, tant sur l’analyse que dans les propositions. Sur ce sujet très sensible, nous devinons que les débats ont dû être passionnés, mais toujours respectueux.

Ce rapport ne traite pas de toutes les questions soulevées par la révision des lois dites « bioéthiques », mais se concentre sur les questions de l’accès à la parenté en cherchant à faire le point sur les différents modes de procréation assistée et d’anticiper les débats portant sur leurs effets sur la filiation. Les propositions sont nombreuses et concernent aussi bien l’adoption que l’assistance médicale à la procréation (Amp) ou la gestation pour autrui (Gpa).

Unifier le droit de la filiation

Tout d’abord, le groupe propose une refonte totale du droit de la filiation, afin de rapprocher la filiation par Amp de la filiation adoptive, en supprimant le secret et l’anonymat du don. Le don serait autorisé par décision judiciaire et ce jugement, conservé dans le registre de l’état civil, serait mentionné dans la copie intégrale de l’acte de naissance. S’il le désire, l’enfant, accompagné par un organisme d’aide à l’information de type Cnaop (Conseil national pour l’accès aux origines personnelles), pourrait alors demander copie de ce jugement et connaître le ou les donneur(s).

Pour tous les membres du groupe de travail, la question semble claire. Il s’agirait bien de reconnaître le droit à l’enfant de connaître son histoire, et non pas d’établir une quelconque « filiation génétique ou biologique » :

Il faut remarquer qu’un malentendu, courant tant dans le public que chez les spécialistes, a toujours embrouillé les débats : il tient au fait que ce qu’on appelle à tort « filiation biologique » relève en réalité de la seule histoire ou ascendance génétique ou biologique. Il n’existe en effet qu’une filiation, celle qu’institue tel ou tel système de parenté, telle ou telle loi ; il n’y a de filiation que sociale. Pour nous cependant – et ce point est essentiel on le verra – cela ne signifie pas qu’il faille pour autant tenir pour négligeable – ou, pire, qu’il soit nécessaire de gommer définitivement – l’ascendance génétique ou corporelle de l’histoire des enfants conçus par Amp avec dons, béance qui ne peut que rejaillir sur les générations suivantes. […]. Nous [considérons] nocif, voire pathogène, le déni de l’ascendance biologique ou génétique qui est pour nous – ne serait-ce qu’au niveau médical – une composante fondamentale de la vérité biographique d’un individu.

(p. 16 et 18)

Ensuite, le groupe propose une facilitation des conditions d’accès à la parenté par Amp, en supprimant l’interdiction du double don de gamètes (Amp avec don de sperme et don d’ovocyte5), l’exigence pour les couples non mariés de la preuve de deux ans de vie commune et en admettant le transfert d’embryons (et non pas de gamètes) post-mortem, jusqu’à 18 mois après le décès.

Quant à la gestation pour autrui, le groupe propose une reconnaissance de sa pratique pour pallier la stérilité utérine. Cette Gpa serait toutefois limitée et encadrée : l’un des parents devra être l’un des parents génétiques de l’enfant ; le compagnon de la gestatrice devra donner son consentement ; la gestatrice ne devra pas fournir son propre ovocyte et devra déjà être mère ; elle ne devra pas être proche de l’un des parents ; elle ne devra faire don de sa gestation plus de deux fois et, dans tous les cas, ce don bénéficierait à un même couple ; elle conserve son droit inaliénable à interrompre sa grossesse ; enfin, l’ensemble de la procédure et des consentements des personnes concernées se ferait sous forme de jugement retranscrit sur les registres d’état civil. Le groupe propose également de reconnaître les Gpa réalisées légalement à l’étranger. L’établissement de la filiation d’un enfant né d’une Gpa suivrait, avec quelques aménagements (et notamment en ce qui concerne la filiation établie automatiquement avec la femme qui accouche…), les règles d’établissement de l’enfant né d’un don de gamète.

Enfin, en ce qui concerne l’adoption, le groupe propose l’ouverture aux couples non mariés, ainsi qu’aux couples de même sexe.

La divergence d’opinions, Geneviève Delaisi de Parseval exposant les idées « pour », à partir de son expérience clinique de psychanalyste, et Valérie Depadt-Sebag les « contre », à partir de considérations de droit principalement, porte sur la question de l’Amp et de la Gpa, au bénéfice des couples de même sexe. Valérie Depadt-Sebag estime qu’il faut maintenir l’Amp dans la logique du droit existant, une logique strictement médicale. L’Amp est destinée à remédier à la stérilité des couples, pas à répondre au désir d’enfant :

Au-delà de la question des couples homosexuels, si le projet parental devient la seule condition de recours à l’Amp, comment ne pas admettre l’accès aux hommes célibataires, ainsi qu’aux femmes célibataires ou ménopausées ?

(p. 101).

Ce à quoi Geneviève Delaisi de Parseval oppose que dans tous les cas l’Amp reste une technique à visée sociale et non pas médicale : elle ne guérit aucunement la stérilité, le père ou la mère stérile le restant après l’Amp, mais elle permet à des personnes stériles de devenir parents.

Tous ces points sont analysés et les arguments sont présentés de façon concise et pédagogique. Les réformes souhaitées sont bien détaillées, le rapport allant jusqu’à proposer des rédactions de nouveaux articles de lois et à décrire les nouveaux dispositifs qu’il faudrait construire pour mettre en œuvre les nouvelles dispositions. Nous n’allons ainsi pas argumenter et contre-argumenter chacune des analyses et propositions, comme nous n’allons pas exprimer une opinion, en reprenant certaines propositions ou en critiquant d’autres. Comme à la lecture de ce rapport chacun possède les outils pour se faire un avis, nous renvoyons toute personne intéressée au texte lui-même, disponible sur le site internet de Terra Nova (www.tnova.fr).

Puisque ce rapport se propose d’ouvrir le débat, voici quelques points qui mériteraient selon nous une poursuite de la discussion.

Tout d’abord, la fonction accordée au droit fait l’objet de formules un peu rapides. Le droit, en effet, n’est pas seulement une énumération de ce que chaque citoyen ne peut pas faire (restriction), mais il représente également la prise en compte de l’intérêt commun et de l’articulation des intérêts de chacun. Le droit est aussi protection et surtout source de sens. La filiation construit pour chacun son identité, sa place, son rôle, ses droits et devoirs, au sein de la famille et au sein de la société. Le rapport, d’ailleurs, analyse en quelques pages (p. 22-25) certains de ces aspects et conclut :

Ainsi, la filiation n’est pas une affaire privée, elle relève de l’organisation de la société.

Ailleurs, il est rappelé :

Qu’elle soit charnelle ou adoptive, la filiation est instituée par l’autorité de l’État, elle n’est en aucun cas convenue entre des personnes.

(p. 57)

D’autres passages évoquent à juste titre le risque de confondre les droits de l’homme avec une extension mal maîtrisée des « droits créances » (p. 102-103).

Or, malgré ces brillantes analyses et la présence dans ce groupe de spécialistes du droit (outre les juristes nous pensons à la sociologue du droit Irène Théry) qui connaissent parfaitement ces aspects, ces autres fonctions sont, dans l’ensemble du rapport, peu abordées. Parfois des phrases qui se veulent de « bon sens » pêchent par leur non-sens : parlant du refus de l’adoption aux couples homosexuels (en fait le refus concerne l’ensemble des couples non mariés…), il est affirmé que ce refus

n’apparaît plus adapté ni à l’évolution des mentalités ni à celle du droit, la seconde n’étant que la reprise sur le plan des institutions de la première.

(p. 36)

Qu’est-ce que l’évolution des mentalités ? Et que reste-t-il du droit quand il est réduit à la reprise de cette évolution ?

Le rapport laisse ainsi par moments, surtout dans la synthèse, l’avant-propos et l’introduction, par nature plus militants, transparaître une idée du « progrès » qui s’applique mal aux grands sujets bioéthiques, comme si le progrès n’était que le fruit d’une lutte permanente contre les contraintes normatives, cristallisées dans le droit, et se résumait donc en un combat permanent pour l’extension des droits.

De la même manière, certains passages sacrifient trop à la rhétorique militante. Le rapport classe par exemple les familles et les opinions, sur le sujet de l’adoption, de l’Apm et de la Gpa, en deux groupes dichotomiques, les « progressistes » et…ceux qu’on s’abstient de qualifier, ceux qui ne sont donc pas progressistes, comme si cette répartition binaire pouvait éclairer l’ensemble de ces débats complexes. Cette dichotomie morale s’écroule d’ailleurs d’elle-même à la fin du rapport. On a bien du mal à déterminer qui, parmi ce groupe de Terra Nova, composé a priori de membres également « progressistes », peut être qualifié de progressiste, sur le sujet de la Gpa par exemple, puisque les opinions divergent… En outre, en dehors de ce groupe constitué, parmi les personnes qui se sentent proches de Terra Nova ou qui ont prêté leur nom pour apparaître dans le « comité scientifique » de la fondation, certains ont souhaité répondre au rapport et ont manifesté leur désaccord pour que soit présentée, en particulier, la proposition de la légalisation de la gestation pour autrui comme la position « officielle » de Terra Nova (voir sur le site de Terra Nova, la contribution polémique de Sylviane Agazinsky).

Cette critique générale sur le « progressisme », qui porte davantage sur le discours d’accompagnement que sur le rapport lui-même, ne touche pas aux points essentiels et elle ne remet pas en question la grande qualité du travail accompli. En ce qui concerne les propositions du rapport, voyons les points qui, selon nous, auraient pu être approfondis.

La triangulation psychique

La triangulation psychique est le principe selon lequel

un enfant a besoin, pour se développer harmonieusement, de deux adultes qui ont pu se constituer en parents, qui ont pu accomplir le travail psychique qu’est la parentalité. […]. Ce qui est essentiel, c’est que puisse se réaliser la triangulation psychique, dynamique structurante fondamentale pour la maturation psychique du futur adulte.

(p. 92-93)

Les auteurs, très honnêtes, reconnaissent dans le texte et même dans la note de synthèse, cette contradiction entre analyses et propositions :

Pour les auteurs, la psychanalyse montre que l’enfant a besoin de deux parents afin de structurer au mieux son identité (« triangulation psychique »). Cette réalité tendrait à restreindre l’adoption aux seuls couples. Le rapport ne le propose pas. Car il ne s’agit pas là de préférer une famille biparentale à une famille monoparentale, mais d’offrir une famille à ceux qui n’en ont pas (synthèse).

L’explication est un peu courte (d’autant plus que selon ce principe de la triangulation, le rapport émet un avis négatif quant à l’ouverture de la possibilité, aux personnes seules, de bénéficier de l’Amp). En effet, puisque l’argument principal qui revient sans cesse dans le rapport est l’intérêt supérieur de l’enfant, et puisqu’il n’y a aucun déficit dans les demandes d’adoption (il y a beaucoup plus de familles en demande d’adoption que d’enfants « à adopter »), il aurait fallu être cohérent et proposer que seuls des couples puissent adopter, donc restreindre ce droit qui est aujourd’hui ouvert à des personnes célibataires. Mais restreindre ce droit n’est, sans doute, pas « progressiste »…

Mariage et parenté

Dans le même ordre d’idée, l’articulation entre mariage et parenté est finalement peu étudiée. Si nous estimons que toute parenté nécessite un engagement initial fort, de la part d’un couple, pourquoi ne pas réserver cet accès aux couples mariés, surtout si le mariage est ouvert aux personnes de même sexe (proposition du Parti socialiste, dont Terra Nova est proche) ? N’oublions pas que le mariage est un engagement qui assure un meilleur exercice des droits de chacun des membres du couple et des enfants, en cas de rupture notamment (un divorce en l’occurrence). Défendre le mieux possible les intérêts de l’enfant ne passerait-il pas, ainsi, par la structure juridique le mieux à même d’accueillir la parenté (signe d’engagement, meilleur exercice des droits), le mariage ? Dans la logique du rapport, si le mariage est ouvert aux personnes de même sexe, ne faudrait-il pas limiter l’accès à la parenté par adoption et par Amp aux personnes mariées ? Mais… restreindre ce droit n’est, sans doute, pas « progressiste »…

L’accouchement sous X

La condamnation unanime de l’anonymat dans l’Amp conduit tout naturellement à questionner également l’accouchement sous X. Toutefois, celui-ci n’est pas qu’une restriction des droits de l’enfant à connaître ses origines biologiques, c’est aussi une possibilité juridique qui permet de préserver des droits pour la femme et de meilleures conditions sanitaires lors d’un accouchement, pour la parturiente comme pour l’enfant, le risque étant que les accouchements se fassent en dehors de la maternité et qu’ils conduisent à des abandons simples. La question est donc complexe puisqu’elle oppose plusieurs principes que l’on pourrait tout autant qualifier de « progressistes ». C’est pourquoi il est dommage que le groupe de travail ne l’ait pas abordée (p. 45), hormis dans une phrase sibylline qui ressemble à une condamnation :

L’accouchement sous X est dénoncé par nombre de spécialistes du droit de la filiation comme contraire à l’intérêt de l’enfant et pour cette raison, il est supprimé de la plupart des législations européennes, lesquelles exigent que la mère indique son nom ainsi que celui du père à l’état civil.

(p. 45)

Mais aborder ce droit aurait pu faire entrer en débat des principes « progressistes », voire aurait conduit à les hiérarchiser…

La parole entendue : ceux qui parlent

La souffrance psychique créée par l’anonymat est-elle systématique ?

Les enfants nés des premières Amp avec don sont aujourd’hui adultes. Ils font état de leur souffrance de ne pas connaître leur histoire personnelle.

(p. 7)

Certes, dans beaucoup de situations, c’est le cas6. Les psychanalystes comme Geneviève Delaisi de Parseval, analysent avec brio ces situations, probablement nombreuses. Mais, finalement, on n’entend jamais ceux qui n’éprouvent pas de souffrance, probablement puisqu’ils n’éprouvent pas le besoin de s’exprimer. Loin de nous l’idée de réfuter le fait que la question de l’anonymat peut engendrer de la souffrance. Pour ces personnes en souffrance, l’anonymat fait débat et son maintien est légitimement questionné. Mais peut-on pour autant l’associer systématiquement à la souffrance ? Peut-être d’ailleurs des enfants préfèrent-ils garder l’anonymat des géniteurs. Ainsi, avant de faire une réforme législative en profondeur, faudrait-il des études plus poussées sur les personnes qui ne souffrent pas. Certes, accordons au groupe de travail une réflexion « fine » sur le sujet, puisqu’il ne propose pas une levée de l’anonymat systématique, mais seulement à la demande. Toutefois, l’enfant est quand même systématiquement informé, par son acte de naissance, qu’il est issu d’un don d’engendrement. Cela peut quand même provoquer un « choc » s’il ne le savait pas. En outre, ce lien quasi systématique établi entre anonymat, secret et souffrance pourrait devenir, quand il deviendra profane puisqu’objet de débat public, un discours explicatif pour exprimer toute souffrance psychique, voire un discours performatif. Dans le même ordre d’idée, il faudrait également entendre les parents. Leur parole est peu présente. Cette écoute empêcherait probablement l’écriture de condamnations morales à l’emporte-pièce (fort heureusement très peu nombreuses, le rapport étant nuancé et respectueux) :

L’Amp relève du droit à la santé des couples demandeurs. Mais un droit qui laisse primer le confort [je souligne] des parents sur celui de l’enfant institue un droit à l’enfant qui ne doit en aucun cas être admis, même sous couvert du droit à la santé.

(p. 53)

Le terme de « confort » est, dans ce contexte, très péjoratif. En bref, la critique exprimée porte sur le lien systématique entre anonymat et souffrance et devient un appel à la prudence et à la nuance.

Le cadre familial de la Gpa

Nous avons vu que la Gpa a suscité de nombreuses questions dans le groupe de travail. Pourtant, un aspect essentiel a été peu abordé : le cadre familial dans lequel elle se pratique. Seul le conjoint de la gestatrice est évoqué, puisque dans le cadre de la Gpa, il est suggéré qu’il donne un accord formel à cette gestation par sa conjointe. Puisque les femmes gestatrices sont, dans les pays où la Gpa est autorisée et selon les recommandations de tous les psychanalystes, déjà mères, cela signifie que des enfants vont assister à la grossesse de leur mère. Quels effets psychiques la Gpa a-t-elle sur ces enfants, petits frères et sœurs « de gestation », lorsqu’ils assistent à la conception d’un enfant puis à la « disparition », celle-ci pouvant être vécue comme un abandon ? Les études portent trop souvent sur les effets psychiques de cette pratique sur la gestatrice, la mère et le père, mais peu sur l’entourage familial. Ne faudrait-il pas considérer l’ensemble de cet entourage familial quand il est question de légiférer ?

Cette liste de questions sur lesquelles la discussion doit se poursuivre pourrait faire penser que le rapport n’est pas complet. Certes, à notre avis, des chemins de traverse n’ont pas été empruntés, des questions essentielles n’ont pas été abordées. Cela vient du fait, selon nous, que ce rapport est aussi militant et qu’il doit construire un discours politique avec des messages simples et des positions tranchées. Toutefois, ce rapport est une mine d’informations, expose très honnêtement les opinions et élabore des propositions précises et argumentées. Avec ce rapport, Terra Nova affronte des questions qui font débat. Ce groupe de pensée a ainsi une longueur d’avance, puisqu’il se confronte directement à des enjeux de société, fondamentaux pour tous, puisque touchant aux fondements de notre identité.

Gilles Séraphin7

Face au numérique, panorama du monde du livre en son salon

Le livre numérique était à l’honneur du Salon du livre qui s’est tenu porte de Versailles du 26 au 31 mars, alors même qu’il ne représente (encore) que moins de 1 % des ventes de livres en France. Des conférences et autres activités, comme des essais de readers (supports de lecture numérique) au stand Sony, autour de celui-ci avaient été prévues par les organisateurs, laissant ainsi s’exposer à la vue de tous les débats qui agitent le monde du livre. Ou les mondes devrait-on dire, tant les intérêts des différents acteurs du livre semblent aujourd’hui irréversiblement antagonistes dès qu’il s’agit du livre numérique. Le regain d’intérêt pour celui-ci semble d’ailleurs dû au fait que les principaux constructeurs de readers sont arrivés à un niveau de qualité assez élevé pour que les lecteurs délaissent le papier. L’espace de discussion permis par le Salon a ainsi révélé au grand jour les interrogations de tout ce que le livre traditionnel compte d’intervenants. Craintes des libraires, incertitudes des bibliothécaires, réveil des éditeurs : tous ont aujourd’hui pris conscience du changement irréversible qui se produit, tant dans les outils techniques que dans l’acte de lecture. Tour d’horizon des acteurs en présence.

Les libraires, nombreux à arpenter les travées du Salon, se vivent comme une population en sursis. La désintermédiation permise par le livre numérique et l’internet semble sacrifier la profession sur l’autel de la révolution technologique. Ils voient les distributeurs en ligne les contourner allégrement d’un côté, et ils comprennent que l’intérêt des éditeurs est, à terme, identique : si les éditeurs veulent tirer leur épingle de la toile, ils pourront et, par souci d’efficience économique, seront tentés de se passer des librairies sur l’internet. Face à cette donne, des libraires se rebiffent. Emblématique de ces sursauts, le site ePagine.fr se veut être le portail des libraires sur le web, gardant ainsi la main sur la distribution. Mais cette initiative, quoique prometteuse, risque de rester marginale, dans un marché qui va subir l’arrivée de distributeurs titanesques comme Google, Amazon ou Apple.

Ces derniers ne sont toutefois pas aussi hégémoniques qu’on le pense. Eux aussi cherchent encore leur modèle économique, entre maîtrise et adaptabilité des fichiers, facilité d’accès et rentabilité certaine. Google est ainsi aujourd’hui dans l’expectative ; Apple a adopté, depuis l’istore, le contrôle total de la fabrication du terminal de lecture jusqu’au fichier numérique final. C’est d’ailleurs le seul distributeur de musique sur la toile qui est rentable aujourd’hui. Amazon a tenté, du fait de l’hégémonie qu’il a sur la distribution en ligne de livres papier, de la reconstituer sur le marché du livre numérique, notamment en développant le Kindle, seul reader dédié à la lecture ayant marqué les esprits. Efficace un temps, ce modèle voit sa fin sans doute proche, du fait, d’une part, de fonctionnalités du Kindle fort limitées par rapport à ses concurrents et, d’autre part, de la fronde des éditeurs américains face à l’abus de position dominante d’Amazon, qui en est venu à imposer le prix du livre numérique aux éditeurs.

Les éditeurs au centre du jeu

Face à ces distributeurs géants, les éditeurs français réagissent enfin et prennent même les devants, après une longue période d’attentisme généralisé. Gallimard, après d’autres, attaque ainsi Google pour contrefaçon, le géant américain ayant la fâcheuse tendance à ne pas se poser la question des droits d’auteur lors de la numérisation des ouvrages. D’autres maisons avaient anticipé ce mouvement. Mais, passé cette menace, l’avenir n’en est pas moins ombrageux. Les éditeurs, pour réussir leur passage au numérique, doivent trouver le modèle économique adéquat. La solution la plus communément envisagée est la concentration entre leurs mains des fonctions d’édition, de diffusion et de distribution. Fonction de distribution qui ne manquera pas de provoquer des tensions avec les libraires, que les éditeurs doivent tout de même ménager, le livre papier ne risquant pas de disparaître tout de suite. Des portails de distribution voient ainsi le jour : cairn.info pour la plupart des revues de sciences humaines, ou edenlivres.fr, le site des éditions Flammarion, Gallimard et La Martinière. Mais la division entre éditeurs est une brèche dans laquelle Amazon et Google veulent s’engouffrer. Outre les nouvelles parutions, l’attrait commercial réside dans la mise en valeur des fonds et des catalogues de ces éditeurs, fonds que Google pillait allègrement jusqu’à présent. L’incertitude réside aujourd’hui dans la capacité des portails des éditeurs à inverser le rapport de force entre eux et des distributeurs en ligne déjà implantés, ayant une puissance marketing conséquente et pour qui l’intérêt commercial n’a d’égal que le désintérêt éditorial.

Dans ce contexte, les auteurs devraient légitimement marcher dans les pas des éditeurs. Il est loin le temps où l’internet paraissait être le paradis de l’autoédition, où chaque auteur serait reconnu à son juste talent, indépendamment de toute logique mercantile. Amazon a d’ailleurs récemment proposé aux auteurs de les publier sur son site, en échange de 70% du prix de vente. Dans cette logique, quelques auteurs ont su tirer avantage des nouvelles formes de création littéraire qu’offre la toile, comme les projets de François Bon sur son site tierslivre.net ou la « wikilittérature », collaborative et non marchande. Devant l’incommensurable quantité d’informations que recèle la toile, la force de frappe promotionnelle des éditeurs traditionnels est plus que jamais primordiale, notamment grâce à l’esprit de la marque et la force du logo de la maison d’édition. Le sort des auteurs paraît ainsi inextricablement lié à la réussite des éditeurs dans l’univers du livre numérique.

Univers numérique encore très flou que la situation des bibliothèques face à l’arrivée du numérique illustre bien. D’une part, la valorisation des fonds recèle moult écueils, comme le rappelle la correction de trajectoire de la bnf qui, à son déménagement, devait entièrement se dématérialiser. Le livre numérique est-il le contenant, le contenu ou les deux ? Les bibliothèques ont-elles vocation à devenir des « bornes d’accès » pour des fichiers numériques ? Ou doivent-elles prendre en considération le livre numérique dans sa globalité ? La médiathèque d’Issy-les-Moulineaux tente de résoudre la question. Son directeur présentait ainsi, lors du Salon, le service de prêt de reader. Les bibliothécaires sont ainsi chargés de télécharger des livres sur des readers prêtés par la suite, au même titre qu’un livre imprimé traditionnel. Ce système combine l’avantage du numérique dans sa capacité de stockage et de nomadisme, en donnant un nouveau souffle aux bibliothèques publiques. Ce système répond-il à une demande, respecte-t-il la vocation du prêt public et suit-il les engagements vis-à-vis des éditeurs et des auteurs ?

L’absence de marché ne masque plus l’absence de modèle économique

Bien qu’intervenant après la fin du Salon, le 3 avril, le lancement mondial du support de lecture très attendu d’Apple, l’ipad, vendu à 300 000 exemplaires dès la première journée, laisse penser que le modèle du reader dédié à la lecture ne saurait suffire. C’est bien d’une borne d’accès, d’un portail complet vers la toile, incluant un livre électronique, qui semble avoir la faveur des utilisateurs, charmés qu’ils sont déjà par le modèle de l’iphone. Car il est tout de même un inconvénient majeur au livre électronique : les lecteurs en sont aujourd’hui peu désireux. Selon l’étude d’Ipsos dévoilée lors du Salon du livre, actuellement, seulement 2 % des Français se déclarent intéressés par la lecture d’un livre numérique ! Dans le même temps, les « electeurs » potentiels pointent du doigt le manque d’informations quant aux fonctionnalités des readers. S’il ne s’agit que d’un changement de support pour certains, la lecture numérique va, pour d’autres, induire des types nouveaux de lecture. D’une lecture linéaire du livre papier, les logiques de liens hypertextes intégrant sons ou vidéos vont se généraliser, comme c’est le cas aujourd’hui sur le web.

Mais les ventes de readers stagnent, l’offre de fichiers n’étant guère pléthorique. Le marché du livre numérique est encore en gestation. Tous les acteurs semblent enfin prêts pour son éclosion. Mais il reste de grandes incertitudes quant au modèle économique qui portera le livre numérique.

Le « système Apple » – circuit hermétique de la conception du terminal à la distribution du fichier électronique – pourrait devenir le modèle à suivre, vu le succès annoncé de l’ipad. Apple a cette capacité de faire émerger un marché, dans le domaine informatique s’entend, comme ce fut le cas pour les smartphones. Ce système ne semble toutefois pas généralisable à l’ensemble du marché, la compatibilité des fichiers entre lecteurs étant un préalable indispensable à la fluidité et l’essor de celui-ci.

Le modèle collaboratif devrait quant à lui rester marginal, non marchand et peu efficient. Aucun acteur majeur du secteur ne peut évidemment se reposer sur ce modèle, trop soumis aux aléas des contributeurs. Il reste en revanche fort intéressant pour des auteurs qui se lanceraient dans des aventures oulipiennes.

Il est un autre obstacle à la constitution d’un marché du livre numérique : le culte de la gratuité sur la toile. Même si le piratage ne devrait pas avoir l’impact qu’il a pu avoir sur la musique ou le cinéma, il va imposer une épée de Damoclès au-dessus de chaque acteur du livre. Ce n’est pas tant le piratage, mais bien la peur du piratage qui risque de brider les investisseurs, voire de les décourager.

On le voit, l’hétérogénéité des tailles des acteurs, leur concentration, l’opacité du marché et les incertitudes quant à la piraterie sont de puissants freins à la naissance d’un modèle économique viable et efficient. Il est à se demander s’il émergera un jour, ou si ce marché mourra dans l’œuf. Le marché du livre numérique, contrairement aux premières attentes du secteur, ne verra ainsi pas la constitution de nouveaux acteurs, mais simplement un renforcement des acteurs déjà dominants qui ne risquent qu’une chose : le devenir encore plus. De là à ne plus voir que des stands Google, Apple ou Sony au Salon du livre…

Pierre Gastineau

Lola, de Brillante Mendoza8

Une vieille dame aux cheveux blancs se fraye difficilement un passage dans les rues grouillantes de Malabon, un quartier de Manille, à quarante-cinq minutes du centre ville. Un petit garçon l’accompagne. La pluie commence à tomber et le vent retourne le parapluie qu’ils avaient eu tant de mal à ouvrir. Ils s’arrêtent dans un recoin, près d’un mur tagué et tentent d’allumer une bougie.

Vous faites quoi ? demande à l’enfant un passant étonné. – Mon oncle s’est fait poignarder hier.

Fait divers banal dans cette ville de misère et de délinquance. Un vol de portable qui a mal tourné. Durant quelques jours, deux grands-mères vont arpenter les rues de Manille. Toutes les deux en quête d’argent. Lola9 Sepa, la vieille dame aux cheveux blancs, pour donner à son petit-fils des obsèques décentes. Lola Puring, la grand-mère du jeune meurtrier, pour le faire sortir de prison.

Elles sont magnifiques, ces vieilles dames. Magnifiques d’entêtement et de dignité. Grands-mères courage, qui remplacent les hommes absents, invalides ou irresponsables. Que le fils de Lola Puring soit un handicapé qu’elle doit faire manger comme un bébé prend sans doute, pour Brillante Mendoza, une valeur symbolique. Comme les deux premières images du film : le gros plan d’une main tenant un peu d’argent et la vue d’une église émergeant de l’eau dans un paysage inondé. L’argent et la religion. Le premier indispensable pour vivre ; la seconde, pour survivre.

Mais chez Mendoza – comme chez tous les grands réalisateurs – il n’y a pas, heureusement, que la symbolique. Il y a la chaleur, la vérité, l’émotion. Il y a cette caméra tenue à l’épaule qui filme, le plus souvent, en plans-séquences, deux comédiennes formidables10 et des non-professionnels qui tiennent leur propre rôle. Lola, c’est le néoréalisme retrouvé.

C’est d’ailleurs le schéma habituel : chaque fois que la production cinématographique d’un pays a soit plus ou moins disparu pour des raisons économiques, soit sombré dans la convention et que surgit enfin un « cinéma nouveau », ce cinéma-là est toujours en prise avec le réel.

On l’a vérifié avec le néoréalisme italien (Rome ville ouverte, Rossellini, 1945), la Nouvelle Vague française (Les quatre cents coups, Truffaut, 1959), le jeune cinéma tchèque, issu du Printemps de Prague (L’as de pique, Milos Forman, 1963), le jeune cinéma suisse, issu de notre Mai 68 (Charles mort ou vif, Tanner, 1969), le cinéma novo-brésilien (Vidas secas, Pereira dos Santos, 1963) et, plus récemment, avec la nouvelle vague argentine (La Cienaga, Lucrezia Martel, 2001 ; Historias minimas, Carlos Sorin, 200211). On le constate une fois de plus avec le cinéma philippin. Les deux premiers films de Lino Brocka (Insiang, 1978 et Jaguar, 1979) eurent même bien des ennuis avec la censure des Marcos. Et, en 1984, Lino Brocka dut envoyer une par une, en secret et sans visa, les bobines de Bayan Ko au Festival de Cannes.

Apparemment, cela se passe mieux pour Brillante Mendoza. Pourtant, on ne peut pas dire que ses films encouragent le tourisme. La peinture qu’il fait de Manille, sa misère et ses dangers, est sans concession. Mais son regard est toujours respectueux et le plus souvent plein de tendresse. Ce jeune réalisateur prolifique (huit films en cinq ans) a commencé par étudier la publicité et les beaux-arts avant de devenir décorateur de cinéma, théâtre, télévision et…publicités. Or, ses films ne sont ni « clipeux » ni décoratifs. Ils sont d’un réalisme scrupuleux et chaque séquence semble toujours prise sur le vif. Même dans Lola où ce n’est pas toujours le cas.

J’ai tourné le film en juin 2009, dit-il, pendant la saison des pluies. Je tenais vraiment à ce ciel sombre et couvert pour traduire la douleur qu’éprouvent les deux grands-mères durant tout le film. Mais nous avons recréé la pluie et le vent au moment du tournage. Nous ne pouvions pas dépendre des averses réelles, car les caméras et les éclairages auraient été mouillés. Sans compter le danger des câbles électriques exposés à la pluie12.

Jamais pourtant on ne sent l’artifice. Les lieux sont réels. Les maisons, bien sûr, mais aussi le commissariat et la prison où Mendoza a filmé de vrais prisonniers et de vrais gardiens et où se croisent, sans se connaître encore, Lola Sepa, venue porter plainte pour l’assassinat de son petit-fils, et Lola Puring qui apporte régulièrement à manger au sien. « Il doit avoir faim, dit-elle, il n’a rien mangé depuis ce matin. » Le gardien appelle Mateo : « Ta grand-mère est là. » Curieux pays avec son incroyable mélange d’humanité et de sauvagerie.

C’est ce mélange que Mendoza n’en finit pas de filmer. Son premier film, Le masseur (2005), prometteur mais un peu trop démonstratif, met en parallèle la toilette d’un mort et la « petite mort », celle du plaisir que les masseurs prodiguent à leurs clients. Après Manoro et Kaleldo, inconnus en France, nous découvrons John John (2007). Vingt-quatre heures de la vie de Thelma et de sa famille. Thelma est une nourrice agréée par un orphelinat. Depuis sa naissance – il a trois ans – Thelma élève le petit John John. Et le mari de Thelma et ses enfants considèrent le bébé, l’un comme son fils, les autres comme leur petit frère. Dans ce bidonville misérable, John John est très aimé et très heureux. Mais cette journée est la dernière. Ce soir, Thelma doit conduire John John dans un grand hôtel et le remettre à un couple d’Américains qui l’a adopté.

Thelma ne montre rien de ses sentiments. Cette journée se déroule comme toutes les autres. Jusqu’au moment où, dans la salle de bain attenant à la chambre immense où elle attend le couple, Thelma laisse tomber un objet… Et là son désespoir éclate. John John, c’est le plus beau film de Mendoza.

Réalisé la même année, Tirador (sorti sous son titre anglais, Slingshot) est une plongée dans le petit monde des voleurs. Alternant plans brefs et longs travellings, mais toujours caméra à l’épaule, Mendoza arpente les rues de Manille et filme la détresse de ceux que la misère accule au vol. Puis vient Serbis (2008). Serbis ou le malentendu. À croire que tout le monde n’a pas vu le même film. Pour les uns, c’est l’histoire d’un cinéma porno qui sert de couverture à un véritable bordel. Pour les autres, l’histoire d’une famille qui tente de survivre en exploitant un cinéma porno qui serait depuis longtemps en faillite si quelques jeunes gens n’y proposaient leurs services (serbis) à des gays solitaires et coincés. Cette famille compliquée et chaleureuse vit au-dessus du cinéma dans des labyrinthes d’escaliers qui auraient enchanté Jean Cocteau.

Mais le vrai scandale éclate avec le film suivant. Prix de la mise en scène, l’an dernier, au Festival de Cannes, Kinatay (2009) est un film terrible sur un sujet terrible : la culpabilité de l’innocent, celui qui assiste au crime le plus atroce et est dans l’impossibilité de sauver la victime. Il voit et ne peut rien faire. Complice d’un crime qu’il ne commet pas, il est exactement dans la même situation que le spectateur d’un film d’horreur – à cette notable différence près qu’il n’est pas venu là en connaissance de cause ni pour se rincer l’œil. Sur un tel sujet, si Mendoza nous avait épargné toute vision d’horreur, il me semble que c’est alors que le film eût été complaisant…

Lola devrait réconcilier tous les publics. La caméra de Mendoza suit obstinément deux vieilles dames obstinées. Lola Sepa se rend là où travaillait son petit-fils dans l’espoir d’y trouver une aide financière. Elle n’y trouve qu’une aumône et on lui rappelle que le portable volé n’était pas fini de payer. Elle tente de mettre en gage la carte qui lui permet, chaque mois, de toucher sa pension. Accompagnée par sa fille, elle se rend à la première audience du tribunal. Elle cherche les toilettes, elles sont fermées. Sa fille la retrouve tétanisée de honte, une petite mare à ses pieds. Elle le dira plus tard à Lola Puring : « C’est difficile d’être vieux. »

Pour Lola Puring, ce n’est pas plus facile. « Avez-vous un avocat, lui demande le juge. – Non, nous sommes des marchands ambulants. » On l’envoie au bureau d’aide légale où un avocat sera commis d’office. Mais là, on lui conseille de trouver plutôt un accord avec la partie adverse. Comment ? En payant, bien sûr. Et tandis que dans une barque Lola Sepa va, de maison en maison, mendier l’argent des obsèques, Lola Puring, elle, volera l’un de ses clients.

Le dénouement n’est pas immoral. Il est au-delà de toute morale conventionnelle. Si, pour une fois, la tentation de l’argent n’entraîne pas la mort de quelqu’un, mais sauve une vie – fût-ce celle d’un criminel – alors vive la tentation de l’argent !

Claude-Marie Trémois

L’atelier de Lucian Freud

C’est l’atelier de Lucian Freud que l’exposition de Beaubourg fait visiter, attirant l’attention d’abord sur le peintre et son entourage plutôt que directement sur les œuvres. Cet atelier, il semble qu’il y ait péril à y mettre les pieds. On ne peut, en y entrant, espérer, comme chez le Titien, une transfiguration glorieuse, on doit plutôt attendre le jugement à quoi une peinture impartiale et souvent brutale soumet les personnes et les choses.

Un tableau semble indiquer la règle du jeu. Évier pas très propre surmonté d’une robinetterie fatiguée qui ne cesse de fuir, entouré de carreaux de faïence éclatés, fendus, ébréchés. Tout cela, rendu avec une exactitude fascinante, ne correspond pas au titre, Deux lutteurs japonais près d’un évier, sauf que dans une lucarne en haut à gauche on aperçoit des tronçons de jambes et de bras qui peuvent être ceux des lutteurs annoncés. Comme si, ayant l’intention de peindre des personnages, Freud s’était rabattu sur un objet moins noble mais plus intriguant (qui apparaît dans d’autres tableaux). La peinture (donc le regard du peintre) décide, elle détermine le sujet et non l’inverse.

Cette peinture n’est guère complaisante. Elle est comme le sphinx qui peut dévorer, du moins piétiner, ce qui, à l’épreuve, se révèle trop léger. Avec des exceptions cependant quand l’artiste tombe dans une rêverie et que, devant l’irréel, sa facture s’adoucit. Un jeune rouquin perché sur une chaise apparaît comme en lévitation, une jeune fille s’extirpe nue de la fenêtre d’un grenier : figures angéliques défiant la pesanteur, si contraignante dans d’autres toiles. Même irréalité enchantée dans Grand intérieur dans W 11 dont l’espace, par exception, s’anime d’un mouvement de l’intérieur (un vieillard plongé dans sa lecture) vers l’extérieur (une rue paisible entrevue à travers la fenêtre) avec, intercalé entre ces deux plans, un jeune homme nu assis portant un bébé dont on croirait qu’il l’allaite. Dans le même registre, dans Intérieur de nuit, un jeune homme endormi en travers d’un fauteuil dans une salle de bains éclairée où tout est archaïque, un peu délabré, donc ouvert au rêve du jeune homme.

Mais le climat de rêve et d’apaisement est évidemment secondaire dans cette œuvre où domine un réalisme impartial imposé à toute chose. On éprouve de la pitié, on est même scandalisé, devant la petite fille (la propre fille du peintre) de Grand intérieur Paddington dépouillée et abandonnée à terre, traitée avec moins d’attention que la plante verte qui la domine et paraît devoir la dévorer ou que la veste déchirée accrochée au-dessus d’elle. Bien pire encore est le sort des jolies femmes (dont un fameux top model) qui viennent dans cet atelier se faire piéger : femmes nues exposées sur le plancher, parmi des chiffons, sur un lit de fer : corps creusés, visages éteints, les voilà comme cadavérisées. Pas de machisme pour autant : les hommes sont tout aussi mal traités, étendus entre des matelas douteux, des lits chiffonnés et des tas de linges, exhibant leur sexe comme les cadavres empilés que Zoran Music a vus à Dachau dans les pires moments. La présence d’une chienne à longues pattes lovée à côté suggère obstinément que le sexe masculin est proche de l’animalité. Afin que nul n’en ignore, cela est même indiqué dans un titre : Dimanche matin, huit jambes (ou pattes, puisque l’anglais ne fait pas la distinction) qui est celui d’une toile où un homme étendu s’exhibe près d’une chienne, les deux genoux d’un autre apparaissant sous le lit : faites le compte ! Mettre en avant le sexe des hommes, c’est insister sur ce qui les distingue le moins et les dépersonnaliser.

Si l’on veut qualifier ce monde, on peut parler de naturalisme, mais en référence à une nature où les formes se dégradent, où il n’y a ni désir, ni mouvement, ni stature. Ce naturalisme ne paraît pouvoir célébrer que ce qui est végétal, des boutons d’or, des plantes vertes et surtout des buissons, sauvages, proliférants, où l’on doit se faufiler, une nature contraignante, qui n’est ni un appui ni un milieu pour l’homme. Malgré tout, certains modèles en réchappent, c’est en particulier le cas, paradoxalement, du plus monstrueux d’entre eux, cette « Big Sue » qui fascine Lucian Freud, vautrée par terre ou sur un canapé, ses formes débordant de partout. Son volume même semble lui assurer une immunité contre la dégradation mortifère. La matière qui l’enveloppe lui est une protection, elle paraît en jouer avec un humour qui déjoue les railleries et les mauvais pronostics. Rien à voir avec un cadavre !

L’univers de Freud a quelque chose de célinien, comme dans le Voyage, il y a d’un côté les autres, envisagés avec cynisme, et de l’autre côté, moi l’artiste dont la figure a droit à un tout autre traitement. Dans les nombreux autoportraits, la touche brutale devient constructive, elle édifie, pierre par pierre dirait-on, un personnage puissant, autoritaire, déterminé, à l’œil inquisiteur. Dans la vidéo qui accompagne l’exposition, on voit Lucian Freud se promener dans son quartier avec un faucon tenu dans un gant de cuir, comme si ce rapace à la vue perçante et terrible était son totem. Un monde dichotomique, presque diabolique : le faucon et ses proies, est-on tenté de penser.

Heureusement les choses sont moins tranchées. Pour preuve d’abord l’extraordinaire autoportrait de l’artiste à 70 ans, nu, en pieds, de face. Ici, Lucian Freud rend les armes, expose sans complaisance ni masochisme les altérations de l’âge, avoue sa vulnérabilité. Plus important peut-être, il est actif (Le peintre au travail) et en mouvement dans l’atelier la nuit. Tenant sa palette d’une main et une spatule de l’autre, il porte des godillots fatigués et sans lacets (Van Gogh ?) qui évoquent la quête, l’inquiétude. En marche et le bras levé, cette figure fait penser au Saint Jean-Baptiste de Rodin. De cette figure, on peut rapprocher Leigh sous la lucarne qui est comme la statue, le monument d’un familier de Freud, déjà alourdi, marqué par l’âge, à la veille de mourir du sida, placé sur un socle, abîmé, majestueux, vulnérable et digne. C’est une image d’humanité que la peinture entoure, encadre et soutient (la géométrie du fond), comme elle le fait dans une autre représentation du même (Homme nu vu de dos) où la chair peinte retrouve la force vitale qu’elle a chez un des peintres de référence de L. Freud, le Courbet des Baigneuses.

Il y a donc de magnifiques exceptions au sadisme que Lucian Freud paraît considérer comme inhérent à la peinture, surtout dans le cas de celle qu’il pratique lui-même, lente donc d’une certaine manière inquisitoriale, engageant le peintre et le modèle dans un conflit d’autorités. Dans le cas de

Leigh, cette opposition (qui n’a pas lieu d’être dans les autoportraits) a été surmontée. « Le modèle semble avoir inventé son propre mémorial », dit bien un commentateur (A. Jacob). Une création commune semble dans ce cas avoir éteint l’hostilité entre celui qui agit et celui qui est objet de l’action, de la même manière que dans la pratique du grand-père Sigmund, « l’analysant » devait être non pas une proie mais un compagnon d’humanité pour l’analyste.

Paul Thibaud

  • 1.

    Je dois à Frédéric Worms cette hypothèse, née d’un échange en comité de rédaction.

  • 2.

    Voir Alexis Tadié, « Gordon Brown : l’état de grâce ou comment s’en débarrasser », Esprit, novembre 2007.

  • 3.

    À propos de Geneviève Delaisi de Parseval et Valérie Depadt-Sebag, Accès à la parenté : assistance médicale à la procréation et adoption, Terra Nova, 2010, http://www.tnova.fr

  • 4.

    Ce double don est à l’heure actuelle interdit, alors que le don d’embryon surnuméraire est autorisé. Il semblerait que cette interdiction ait été introduite dans la loi pour éviter une demande trop forte d’ovocytes, très rares sur le « marché » du don. Si ce double don est autorisé, les difficultés liées à la fécondation seraient augmentées et le délai d’attente prolongé (suite à la rareté des dons).

  • 5.

    Sur tous ces sujets, voir le dossier qu’Esprit a consacré à « La filiation saisie par la biomédecine », mai 2009.

  • 6.

    Gilles Séraphin est rédacteur en chef de la revue Recherches familiales et sous-directeur en charge de la recherche, des études et des actions politiques à l’Union nationale des associations familiales (Unaf). Ce texte n’engage cependant que son auteur et en aucun cas l’institution qui l’emploie.

  • 7.

    Lola (1 h 50), film franco-philippin. Réalisation : Brillante Ma. Mendoza. Scénario : Linda Casimiro. Avec Anita Linda (Lola Sepa), Rustica Carpio (Lola Puring). Sortie : 5 mai 2010.

  • 8.

    « Lola », en tagalog, signifie « grand-mère ».

  • 9.

    L’actrice qui joue la grand-mère de la victime a 84 ans ; celle qui joue la grand-mère du meurtrier en a 79.

  • 10.

    Voir « Antée, l’Argentine et le Fils d’Élias », Esprit, mai 2004. On peut aussi retrouver cet article dans Woody, Aki, Otar et les autres, recueil des articles de Claude-Marie Trémois publiés dans Esprit entre 1998 et 2008, éditions Aléas.

  • 11.

    Citation tirée du dossier de presse.

  • 12.

    Prosperity without growth?, Londres, The Sustainable Development Commission, mars 2009, p. 57.