Positions : Les limites de la croissance. Une affaire commune aux anciens et aux nouveaux riches


Pour comprendre ce qui sous-tend la succession des crises financières depuis 2008, mieux vaut s’abstraire des soubresauts de l’actualité et analyser les fondamentaux de l’économie réelle. On ne s’inquiéterait pas tant de l’endettement des États et de la fragilité des banques si l’on savait pouvoir compter sur un fort potentiel de croissance. Les déséquilibres financiers et, plus encore, les mesures prises pour les résorber, ne sont certes pas sans effets sur l’activité économique, mais, quand on considère les choses avec un peu de recul, ils apparaissent d’abord comme des effets secondaires d’une langueur sous-jacente. Le graphique ci-dessous, trop rarement commenté par les analystes, résume bien la nature du mal : une fois lissées les fluctuations conjoncturelles, la panne de la croissance s’inscrit dans la continuité d’un ralentissement progressif amorcé dès le milieu du siècle dernier.

Taux de croissance de 1950 à 2008

Cette tendance n’est pas propre à la France ; elle concerne peu ou prou l’ensemble des pays anciennement industrialisés, malgré quelques différences notables. Jusqu’en 2008, la croissance américaine contrastait avec le déclin de la vieille Europe, mais on sait aujourd’hui ce que masquait ce dynamisme. Même si rien n’autorise à prolonger mécaniquement les courbes, tout indique que nous assistons, dans nos pays, à l’épuisement de la grande vague de l’expansion industrielle. Replacé dans ce contexte, le développement pathologique de la sphère financière s’interprète aisément comme le résultat d’efforts hasardeux pour retarder les effets du mal.

Les candidats à l’élection présidentielle vont promettre le retour de la croissance ? comment pourraient-ils faire autrement ? ?, mais celle-ci ne dépend que pour une faible part de décisions politiques. Sa dynamique de fond procède de l’innovation technique, à condition toutefois que celle-ci facilite réellement la rencontre de l’offre et de la demande. Or, en dépit de certaines apparences, c’est là que le bât blesse. Rien n’autorise, certes, à parler d’un ralentissement de l’innovation, mais on constate qu’elle débouche de moins en moins souvent sur l’invention d’objets capables de révolutionner notre vie quotidienne. Dans le même temps, la demande sociale se développe dans des directions (santé, sécurité, environnement, etc.) qui appellent des réponses en termes de services et d’organisation sociale plus qu’en termes de production matérielle. Il en résulte notamment une tertiarisation de l’économie qui explique pour une bonne part le ralentissement continu de la productivité du travail depuis 1950. Les processus en cause, on s’en doute, sont bien plus complexes que ne le disent ces quelques indications, mais on ne se trompe pas trop en les résumant d’une formule simple : on assiste à un divorce croissant entre l’évolution des besoins sociaux et la logique de la circulation marchande (et de l’accumulation du capital). Cela mène à un lent et inexorable refroidissement du « cœur du réacteur » de l’économie capitaliste, dont les effets sont suffisamment divers et diffus pour que leur unité systémique échappe à la plupart des observateurs. Tout cela, bien sûr, étant aggravé par la crise écologique : en dépit des discours optimistes sur la « croissance verte », on voit mal comment réduire l’impact des activités humaines sur la planète sans défaire le lien entre satisfaction des besoins et production marchande.

Dans une telle situation, l’absence de gouvernance économique mondiale, et d’abord européenne, se fait cruellement sentir, mais dans quelle direction faire avancer l’Europe lorsqu’elle semble incapable de tenir sa promesse d’abondance partagée ? Une politique coordonnée de renflouement des dettes et de soutien à la croissance est certainement nécessaire. Mais, si l’analyse qui précède a quelque validité, les politiques de relance keynésienne s’apparentent plus à des soins palliatifs qu’à un traitement de fond. Au-delà même de la construction européenne, la défection de la croissance est un problème majeur pour la démocratie libérale, tant son enracinement social paraît dépendre de sa capacité à accompagner l’émancipation économique des individus. Le problème politique majeur, dès lors, n’est-il pas de reformuler l’idéal démocratique de telle manière que sa réalisation dépende moins de la croissance marchande ?

Reste à se demander si tout cela n’est pas interprétable en termes de déclin relatif de l’Occident. Assiste-t-on seulement, comme on le lit parfois, à un passage de relais entre anciens et nouveaux riches ? Rien n’est moins sûr. L’émergence de nouvelles puissances économiques ne réduit nullement la portée des constats qui précèdent. Les taux de croissance à deux chiffres ont de quoi impressionner, mais il ne faut jamais perdre de vue qu’il s’agit avant tout d’un rattrapage. Le Pib par tête de la Chine est dix fois inférieur au nôtre et il lui faudrait trente ans de croissance à deux chiffres pour nous rejoindre. On peut craindre que les pays émergents ne soient confrontés aux limites de la croissance avant d’en avoir tiré tous les bénéfices sociaux. Selon un rapport officiel chinois, la pollution tue chaque année 750000 personnes, et la question écologique est de plus en plus présente sur l’agenda des dirigeants. De toute évidence, la croissance chinoise est bien moins soutenable que la nôtre, que ce soit au plan social, démographique ou environnemental, sans même parler de faiblesses purement économiques et du choc en retour de la crise occidentale. Il est peu vraisemblable que les déficiences connues de la gouvernance chinoise (corruption, faiblesse des contrôles techniques et financiers) ne finissent pas par gêner son développement. Le cas du Japon, qui paraissait en mesure de dépasser les États-Unis dans les années 1980 avant d’entrer dans une longue phase de quasi-stagnation, devrait faire réfléchir.

Discutable si l’on raisonne en termes de développement, le thème du basculement retrouve toute sa pertinence sur le terrain de la puissance. La Chine et, dans une moindre mesure, les autres émergents ont accumulé une force de frappe financière qui leur permet de jouer les gros bras dans le jeu économique mondial, au point de bouleverser de manière spectaculaire les équilibres géopolitiques. Lorsque la Chine rachète la moitié du port du Pirée, force est de reconnaître que le monde a changé. Cette puissance n’est cependant pas exactement synonyme de prospérité : elle est amplifiée par le poids démographique des plus grands pays du monde et par l’extrême concentration de la richesse qui les caractérise, contrepartie d’inégalités potentiellement explosives. Les nouveaux riches ont les moyens de faire entendre leur voix dans les affaires du monde, mais cela n’en fait pas des prophètes. Ils n’ont, pour l’instant, pas grand-chose à nous dire sur l’avenir de notre propre modèle de développement, ni d’ailleurs sur celui de la planète.