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Le Caravage, Narcisse, 1598-1599, huile sur toile, conservé à la Galerie nationale d’art ancien de Rome.
Le Caravage, Narcisse, 1598-1599, huile sur toile, conservé à la Galerie nationale d’art ancien de Rome.
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Irriguer le cours des lettres

Dans l’histoire des études littéraires, le structuralisme a désavoué la tradition républicaine de Gustave Lanson et Pierre Leroux, pourtant marquée par une attention louable à l’historicité et à la psychologie. On peut le vérifier sur la question de l’amour-propre.

Ce ne sont pas les seuls professeurs, c’est, en France, la nation entière, qui est intéressée par l’enseignement de la littérature, et, au-delà de l’Hexagone, à l’époque de la francophonie, tant de lecteurs et d’étudiants du monde. Or cet enseignement traverse une période problématique dont le meilleur indice est, d’année en année, la baisse régulière du nombre d’étudiants et de postes de professeurs à l’université. Les auteurs de qualité, eux, abondent et sont invités dans les médias, les librairies sont pleines mais, dans les amphithéâtres et les colloques, on constate un déficit d’enjeux et de débats. Le rayonnement de la recherche en littérature est faible. Toute ambition théorique ou idéologique a presque été abandonnée et les études monographiques se multiplient, chacun se repliant sur sa parcelle. Le monde extérieur se désintéresse d’une recherche universitaire qui se désintéresse du monde.

Sans doute faut-il faire son deuil de l’époque où les études littéraires étaient la discipline reine dans une France qui était elle-même la nation phare. Une connaissance méthodique de notre littérature est pourtant un moyen privilégié d’acquérir une vision cohérente et approfondie de notre destinée personnelle et collective grâce aux ressources de notre patrimoine littéraire. Mais sa transmission est menacée.

Un état des lieux est malaisé, en raison de l’état de dispersion où se trouvent les études littéraires. Résumables par l’expression «  théorie littéraire  », les pratiques dominantes pendant des décennies ont été caractérisées par leur technicité et par leur quiétisme politique et moral. «  Littéralité  » et «  autonomie de la littérature  » étaient les maîtres-mots, au détriment de la dimension référentielle des textes. Il en résultait une double carence dans l’enseignement de la littérature : le défaut de perspective historique et le défaut de perspective psychologique. Des fenêtres ont commencé à s’ouvrir, mais un énorme retard a été accumulé. La sortie de la glaciation se produit en ordre dispersé, à tâtons, sans méthode et surtout sans qu’ait été fait l’inventaire des bases idéologiques dont on se déprend. Interroger certains a priori radicaux obligerait à réviser un canon qui, pour le xxe siècle, a laissé à la marge des auteurs de la mesure aussi importants que Giono ou Camus. Le corpus littéraire a été abusivement séparé des corpus historique, philosophique, moral, religieux, ce qui aboutit à une amputation dans la recherche du sens. Ces lignes voudraient aider au nouveau tour de kaléidoscope qui se prépare.

Inventaire critique

On dira qu’on est à la fin d’une troisième épistémè, pour adopter cette expression. La rhétorique et son esthétique intemporelle héritée des Anciens régnaient depuis la Renaissance quand, au tournant du xixe siècle, Gustave Lanson proclama son abolition et institua « l’histoire littéraire ». Objet de toutes les critiques de la vieille droite, cette révolution pédagogique avait un contenu républicain. Autour de 1968, le structuralisme s’est présenté en littérature comme une approche fixiste venue bloquer le mouvement déclenché par les réformes de la IIIe République. Roland Barthes abolit l’histoire littéraire et institua le structuralisme. La rupture structuraliste inspirée par la linguistique fut beaucoup un retour à l’immobilité et au formalisme de l’antique rhétorique.

La réforme pédagogique de Lanson avait deux grands prédécesseurs dans les personnes de Germaine de Staël et de Pierre Leroux. C’est parce qu’elle était moderne et républicaine que Germaine de Staël intitula l’ouvrage qui ouvrit le xixe siècle. De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800). Penseur du socialisme républicain, inspirateur de Jaurès, Pierre Leroux a laissé dans les années 1830-1840 une œuvre considérable de critique littéraire dont voici le manifeste : « L’histoire philosophique de la littérature serait en elle-même l’approximation la plus voisine d’une histoire générale des progrès de l’esprit humain. Mais qu’est-ce que la philosophie de l’histoire littéraire? C’est la loi de succession et d’enchaînement de tous les grands monuments du langage, tant sous le rapport du fond des idées et des sentiments que sous celui de la forme1. »

Lanson prolongea le geste de Leroux au début du xxe siècle : « L’écrivain le plus original est en grande partie un dépôt des générations antérieures, un collecteur des mouvements contemporains […] Il nous faut chercher à connaître toute cette humanité qui s’est exprimée dans les grands écrivains, toutes ces lignes de plissement de la pensée et de la sensibilité humaines ou nationales dont ils indiquent les directions ou les sommets. Ainsi, nous devons pousser à la fois en deux sens contraires, dégager l’individualité, l’exprimer en son aspect unique, irréductible, indécomposable, et aussi replacer le chef-d’œuvre dans une série, faire apparaître l’homme de génie comme le produit d’un milieu et le représentant d’un groupe2. »

Roland Barthes ne sait pas de quoi il parle quand il affirme que « toutes les histoires de la littérature ne sont qu’une suite de monographies », qui ne s’intéressent qu’à la relation de l’auteur à l’œuvre au détriment du « milieu formateur », de ce qui « dans l’auteur n’est pas l’auteur lui-même3 », sans s’apercevoir qu’il emprunte une expression à Lanson !

Nous nous heurtons ici à un grand paradoxe : résultant d’une greffe de la linguistique sur les études littéraires, le structuralisme d’un Roland Barthes, d’un Roman Jakobson, d’un Algirdas Greimas ou d’un Gérard Genette présente l’aspect d’une grande technicité et d’un quiétisme politique et moral complet. Nous savons pourtant que le structuralisme est une philosophie de la radicalité, un antihistoricisme et un antihumanisme qui contestent les fondements de la culture européenne depuis les Lumières. Les deux causes les plus visibles de cette radicalité critique dans les années 1950 sont le traumatisme produit par les deux guerres mondiales et la contestation du fait colonial : l’homme occidental a démérité dans sa prétention à tenir lui-même le gouvernail des affaires humaines. La copie bien lisse des études de lettres avait une contestation radicale pour verso.

Quand Roland Barthes proclama La Mort de l’auteur en 1968, il le fit pour deux raisons à la vérité contradictoires mais qui ont paru s’additionner : d’abord, l’auteur est un bourgeois et, en plus, il n’existe pas, puisque « c’est le langage qui parle » ! Le motif révolutionnaire fait couple, tant bien que mal, avec la linguistique. Barthes qui, dans la lecture des textes, tordait le cou au signifié, au référent, partageait la fascination d’une partie de sa génération pour l’Urss, puis pour la révolution chinoise et pouvait dire : « L’objet de la révolte, c’est la civilisation occidentale4. »

La critique de l’antisémitisme, du colonialisme et des diverses formes de domination est la définition même de l’intellectuel, mais autre chose se jouait au moment où fut renversée une histoire littéraire qui s’était à la vérité bien sclérosée, et que se répandit la froide approche linguistico-structuraliste des textes, même si les milliers d’étudiants et de professeurs qui ont répété la doxa de Barthes n’avaient sans doute pas à l’esprit de régler leur compte à la Raison, au Sujet, au Sens et à l’Histoire. La déconstruction structuraliste commencée par Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault a progressivement pris le relais de la contestation marxiste, mais elle partageait avec elle la radicalité. Or la radicalité est menacée par deux dangers. D’abord l’exaltation, qui fait doubler un cap à partir duquel un discours perd sa pertinence et ne parle plus que de celui qui le tient. Le second danger, qui fait que la radicalité n’est pas si radicale qu’elle croit, c’est qu’il y a un reste. Ce reste, ce fut la tradition républicaine, dont la transmission a été interrompue dans l’enseignement des lettres et oubliée au bout de trois générations. Chez nous, il y a des choses dont on ne parle pas. Ainsi, Michelet, notre grand historien républicain, fut exécuté en une phrase de style télégraphique par Roland Barthes, encore lui, avant qu’il n’invoque le socialisme scientifique et n’explore la « mythologie » de son objet d’étude : « Idéologie: credo classique du petit-bourgeois libéral vers 18405. »

L’oubli de l’histoire

Les grandes inquiétudes du troisième millénaire ne font, hélas, qu’apporter de l’eau au procès des Lumières et de l’historicisme, entendu comme téléologie hégélienne. Mais il s’est produit, à notre sens, une énorme confusion. Le procès de l’historicisme ne valait absolument pas condamnation de l’historicité entendue comme une recherche des « enchaînements », comme disait Pierre Leroux. C’est pourtant ce qui est arrivé. Le procès de l’historicisme positiviste aurait dû conduire à la recherche d’une nouvelle historicité qui intègre une critique du totalitarisme et une évaluation en partie double de la tradition républicaine.

Des cours d’histoire littéraire ont certes été réintroduits dans le cursus de lettres, mais il s’agit surtout d’une histoire des genres sans véritable inscription dans le bain de la grande histoire en dehors des repères chronologiques d’usage. Si nous choisissons la république comme critère d’historicité, c’est parce qu’elle est la forme qui s’est progressivement imposée au fur et à mesure que la société théologico-féodale basculait dans la modernité, une sorte de plus grand dénominateur commun. C’est aussi, en termes de valeur, parce qu’elle est, entendue dans son sens social, notre meilleure ressource devant toutes les autres formes politiques.

L’idée républicaine est au cœur de l’histoire littéraire française depuis que Jacques Amyot a traduit Les Vies des hommes illustres de Plutarque, dont Montaigne, La Boétie et Rousseau ont été imprégnés avec des générations de collégiens. L’enseignement des jésuites fut le cheval de Troie au sein duquel l’idée de république chemina à partir de la Rome antique pour aboutir à Paris, 1792. Le duel entre Voltaire et Rousseau s’est soldé par la victoire du modèle républicain sur le modèle démocratique à l’anglaise. Les larmes romantiques sous la Restauration et sous l’orléanisme sont finalement dues au vide laissé par la République sous ces régimes. Et que dire du désarroi et de la rage des artistes après le 2 décembre 1851 ! Chateaubriand concluait ses Mémoires par ces mots : « Loin d’être à son terme, la religion du Libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique, liberté, égalité, fraternité6. » Stendhal a professé qu’il n’y avait de salut que dans l’amour-passion parce qu’il croyait la république impossible avant un siècle. Balzac voulait une société organisée, peu importe qu’elle soit monarchique, saint-simonienne ou républicaine. Sand, avec Consuelo (1842), a traduit en termes romanesques le socialisme républicain qui l’enthousiasmait chez Pierre Leroux. Nerval a pris le parti des Chimères après l’échec républicain en 1830. Baudelaire commentait son superbe Cygne en disant que « le goût infini de la république » est propre à réconforter « l’exilé, l’abandonné, le voyageur perdu7 ». Et on n’a rien dit de Lamartine et de Hugo…

Les péripéties de l’histoire du xixe siècle ne sont rien d’autre que le long et douloureux accouchement de la République. Au xxe siècle, un sommet fut atteint quand, à l’occasion de la guerre d’Espagne, Simone Weil et Georges Bernanos abandonnèrent leurs convictions d’extrême gauche et d’extrême droite pour se retrouver dans l’idéal de la république sociale. Et pour ne dire qu’un mot de notre siècle, Michel Houellebecq, admirateur de Pierre Leroux, place la république parmi les formes organiques dont il a la nostalgie.

Au plan des valeurs, le principe de laïcité commande la neutralité religieuse et politique. Neutralité sur tous les chapitres, sauf un : que la République enseigne ses propres principes, la démocratie, la constitutionnalité, la séparation des pouvoirs, l’égalité des sexes et des tendances sexuelles, la laïcité, la solidarité. Sa devise met au même niveau la liberté et l’égalité qu’on entendra au sens social si on suit les articles 21 et 22 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793. C’est au nom des principes républicains qu’on condamnera les fautes que furent le colonialisme et l’antisémitisme, mais on suivra François Dosse quand il écrit : « Si la fonction des intellectuels réside dans l’exercice de la critique, elle implique, pour éviter un certain nombre de délires politiques, de considérer que la démocratie ne va pas à ce point de soi qu’il faille en oublier les acquis pour mieux exalter un quelconque ailleurs. Le problème n’est pas qu’on ait produit ce genre de discours contre la démocratie, mais qu’on n’ait pas pris la peine de l’assortir d’une déclaration de solidarité8. »

L’oubli de la psychologie

Si la critique de l’historicisme a abouti à faire l’impasse sur l’historicité, la critique de l’humanisme a conduit à faire l’impasse sur toute psychologie. Barthes a prononcé la condamnation de l’auteur en 1968 dans le texte qui fut le plus ronéoté dans les amphis. Il est vrai que Freud a été considéré comme l’allié de l’entreprise de déconstruction aux côtés de Darwin, de Nietzsche et de Marx, mais la psychanalyse a depuis longtemps déserté les cours de littérature. La démarche remontante confrontant un texte avec la biographie de son auteur est l’objet d’un tabou qui n’a pas chancelé, ainsi que toute interprétation psychologique des œuvres. La littérature est pourtant une mine d’observations psychologiques offerte par les plus grands esprits. Les Grecs ont médité sur la notion d’hybris depuis Homère, Platon et les tragiques jusqu’à Thucydide. Les grands textes de la tradition chrétienne de saint Augustin à Pascal, continués par Montaigne, Rousseau, Stendhal ou Proust, pour rester en France, fournissent une analyse des passions qui pourrait bien être une autre exploration de l’inconscient fondée sur l’orgueil et l’amour-propre. Mais René Girard n’a bénéficié que d’un succès d’estime en 1961 avec Mensonge romantique et vérité romanesque.

Si la critique de l’historicisme a abouti à faire l’impasse sur l’historicité, la critique de l’humanisme a conduit à faire l’impasse sur toute psychologie.

Ce serait un immense chantier que de débattre à partir du corpus littéraire préfreudien des mérites d’une exploration de l’inconscient menée à partir de l’orgueil, de la vanité et de l’amour-propre plutôt que de l’Œdipe, de la castration et de la pulsion de mort9. Indiquons quelques pistes en nous demandant s’il existe un rapport entre l’esprit républicain et une psychanalyse de l’amour-propre, entre les échelles macro et micro du lien social.

Traçons un triangle : Rousseau – Tocqueville – Nerval. Rousseau écrit : « [Avec la société] chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. De ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre, la honte et l’envie10. » Cette simple phrase a des prolongements dans toute son œuvre, littéraire autant que politique. Il n’est pas difficile de voir que la vanité et la honte procèdent de mauvaises évaluations du sujet sur lui-même, tandis que le mépris et l’envie sont la projection inversée sur autrui de ces fausses évaluations. L’ensemble du dispositif relève de l’amour-propre, père de tous les vices.

Lecteur de Pascal et de Rousseau, connaisseur des moralistes classiques d’obédience janséniste, Tocqueville était sensible aux thématiques de l’amour-propre. S’il fut un détestable républicain, aveugle à la question du prolétariat, partisan de la répression en juin 1848, il reste que l’alternative qui structure sa Démocratie en Amérique, celle de l’individualisme et de l’association, peut rendre un grand service pour réfléchir au troisième terme de la devise républicaine, la plus psychologique des trois, la fraternité. Tocqueville montre qu’avec la démocratie, l’homme a un important rendez-vous avec lui-même : « Les hommes, s’écartant de plus en plus des idées et des sentiments particuliers à une caste, à une profession, à une famille, arrivent simultanément à ce qui tient le plus près à la constitution de l’homme, qui est partout la même. Ils deviennent ainsi semblables, quoiqu’ils ne se soient pas imités. Ils sont comme des voyageurs répandus dans une grande forêt dont tous les chemins aboutissent à un même rond-point11. » Cette constitution de l’homme qui est « partout la même », c’est l’exposition à la vanité et à l’envie : « Dans les siècles démocratiques, éclairés et libres, les hommes n’ont rien qui les sépare ni qui les retienne à leur place. Toutes les classes s’imitent et s’envient12. » Résultat : « Les hommes changent continuellement de route de peur de manquer le plus court chemin qui doit les conduire au bonheur. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. Chaque citoyen apercevra toujours quelque point qui le domine et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.13 » On voit que l’individualisme est aliénation beaucoup plus qu’autonomie. Tocqueville, qui ignorait les tabous de la sociologie holiste de Comte, de Durkheim ou de Bourdieu sur la psychologie, réussit ici à jeter un pont entre psychologie et sociologie. Il fonde une anthropologie de la rivalité que nous croyons la plus à même de rendre compte de l’état actuel du monde.

Une question est de savoir si le besoin de reconnaissance, autre nom de l’amour-propre, n’existe que sous la forme pervertie qui vient d’être décrite ou s’il possède une autre face, la philia, la fraternité, comme le montre Marcel Mauss. Si Tocqueville croit en la démocratie, c’est qu’il ne suit pas Pascal dans l’idée que la vie mondaine est irrémédiablement corrompue : « Le cœur humain est plus vaste qu’on ne le suppose14. » Quand on traite en commun des affaires communes, « bienveillance, estime et affection » font échec à « l’orgueil et au mépris15 ». L’association est donc une expérience de fraternité qui fait échec à la mimésis, pour parler comme René Girard. Seulement, Girard est janséniste, car il dit que tout désir est mimétique. Tocqueville ne l’est pas, car il fait place à un désir associatif qui rejoint l’idée des républicains socialistes.

Gérard de Nerval est plus poète que sociologue mais la différence ne doit pas être absolutisée. Il faudrait croiser un paramétrage de son œuvre du côté psychologique et du côté sociologique pour en avoir une vue complète. De ce dernier côté, la meilleure explication du romantisme tient en ces lignes de Sylvie : « L’ambition n’était pas de notre âge, et l’avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d’activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule16. » Mais le doux Gérard fut tourmenté, dans ses textes autobiographiques comme dans sa poésie, par une rivalité obsédante avec un double imaginaire qui n’est autre que le principe de réalité jamais liquidé. Telle est la fêlure nervalienne incurable, qui le conduira au suicide.

Autre peinture de la société individualiste apparue dans sa crudité en 1830, le cauchemar rapporté dans Aurélia : « J’errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont les unes étaient consacrées à l’étude, d’autres à la conversation ou aux discussions philosophiques. […] Les leçons continuaient sur les auteurs grecs et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la déesse Mnémosyne. Je passai dans une autre salle, où avaient lieu des conférences philosophiques. J’y pris part quelque temps, puis j’en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d’hôtellerie aux escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés. Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en traversant une des galeries centrales, je fus frappé d’un spectacle étrange. Un être d’une grandeur démesurée, homme ou femme, je ne sais, voltigeait péniblement au-dessus de l’espace et semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant d’haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres. […] Je ne pus m’empêcher de pousser des cris d’effroi, qui me réveillèrent en sursaut17. »

Nerval exprime par métaphore l’individualisme que Tocqueville dit en sociologue : « L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part. Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur18. »

En contrepoint du «  bourdonnement monotone  » de l’intellect et de la critique dans les amphis, Nerval fit, dans Aurélia encore, le rêve d’une société fraternelle et «  organique  », comme disaient les saint-simoniens : «  J’entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies. Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts que j’avais pleurés se trouvaient reproduits dans d’autres qui, vêtus de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils paraissaient s’être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces parents vint à moi et m’embrassa tendrement. Il portait un costume ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Etc.  » Ce que Michelet traduisait en termes pédagogiques : «  Au lieu de forcer les hommes, préparez les enfants, donnez-leur une éducation fraternelle.  » Péguy demandait qu’en attendant d’avoir fait la révolution sociale, nous irriguions « la vieille république des lettres que le long effort des intellectuels nos aînés avait fondée, cette cité, caractérisée par ses mœurs mieux que par des frontières19 ». C’est en somme le projet indissociablement moral et politique qui est défendu ici.

 

  • 1.  Pierre Leroux, De la doctrine de la perfectibilité [1833-1835], dans Anthologie de Pierre Leroux, inventeur du socialisme, présentation de Bruno Viard, Lormont, Le Bord de l’eau, 2007, p. 133.
  • 2.  Gustave Lanson, La Méthode de l’histoire littéraire [1925], dans Essais de méthode de critique et d’histoire littéraire, présentation d’Henri Peyre, Paris, Hachette, 1965, p. 35-36.
  • 3. Roland Barthes, «  Histoire ou littérature ?  » [1960], Sur Racine, Paris, Seuil, 1963, p. 148.
  • 4.  R. Barthes, «  Littérature littérale  » [1955], Essais critiques, Paris, Seuil, 1964.
  • 5.  R. Barthes, Michelet par lui-même, Paris, Seuil, 1954, p. 12.
  • 6.  François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe [1848], éd. Jean-Paul Clément, Paris, Gallimard, 1997.
  • 7.  Charles Baudelaire, «  Pierre Dupont  », L’Art romantique [1865], éd. Lloyd James Austin, Paris, Garnier-Flammarion, 1968.
  • 8.  François Dosse, La Marche des idées. Histoire des intellectuels, histoire intellectuelle, Paris, La Découverte, 2003, p. 104.
  • 9. Voir Bruno Viard, Amour-propre. Des choses connues depuis le commencement du monde, Lormont, Le Bord de l’eau, 2015.
  • 10.  Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes [1755], Paris, Garnier-Flammarion, 1971, p. 228.
  • 11.  Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique [1835-1840], Paris, Garnier-Flammarion, 1981, t. II, troisième partie, chap. 17.
  • 12. A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., première partie, chap. 9.
  • 13.  Ibid., deuxième partie, chap. 13.
  • 14.  Ibid., deuxième partie, chap. 15.
  • 15.  Ibid., deuxième partie, chap. 4.
  • 16.  Gérard de Nerval, Sylvie [1853], dans Les Filles du feu suivi d’Aurélia, Paris, Gallimard, col. «  Folio classique  », 1972.
  • 17.  G. de Nerval, Aurélia [1855], ibid.
  • 18.  A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., deuxième partie, chap. 11.
  • 19. Jacques Viard, Les œuvres posthumes de Charles Péguy, Paris, Minard, 1969, p. 29.

Bruno Viard

Bruno Viard est écrivain, il est notamment l'auteur de Enseigner la littérature par temps mauvais (éd. Le Bord de l'eau, 2019). 

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