Les guerres d’Afghanistan de Philippe Sidos
L’ouvrage du général Sidos éclaire les ambitions géopolitiques des puissances vis-à-vis de l’Afghanistan, analyse les erreurs stratégiques et salue l’incroyable capacité de résilience des Afghans.
À partir du début du xixe siècle, l’Afghanistan est le théâtre de rivalités géopolitiques entre les grandes puissances impériales qui entendent contrôler cette zone asiatique instable. Familier du pays, le général Philippe Sidos livre un ouvrage très documenté et bien écrit sur les guerres d’Afghanistan, qui impliquent trois grandes puissances mondiales et s’étalent sur presque trois siècles.
L’Empire britannique s’y enlise à trois reprises entre 1838 et 1919, soucieux de préserver son joyau indien et de contenir la pression russe. L’Empire soviétique y est entraîné en 1979 et s’en extirpe dix ans plus tard. Les États-Unis sont attirés dans le bourbier afghan à la suite des attentats du 11 septembre 2001, dans le but officiel de garantir leur sécurité. Dans l’ensemble, les guerres en Afghanistan débouchent sur des semi-échecs. Les Anglais au xixe siècle remettent sur le trône Dost Mohammed, qu’ils ont voulu renverser. Les Soviétiques au xxe siècle trouvent comme plus fidèle allié contre les fondamentalistes leur meilleur adversaire, le commandant Massoud, et les Américains au xxie siècle s’engagent dans des négociations avec les talibans, qui étaient totalement exclus des accords de Bonn en 2001 en raison de leur statut de terroristes.
À chaque fois, la puissance étrangère qui l’emporte imparfaitement sur les guerriers afghans ne sait comment en tirer avantage. Elle parvient à contrôler Kaboul, la capitale ; mais le reste du pays lui échappe, politiquement et militairement. Les rivalités ethnolinguistiques entre Pachtouns, Tadjiks et Hazaras, l’esprit de vengeance et le rejet du gouvernement central lui sont insondables. Le voisin iranien cherche à la déstabiliser. Le sanctuaire pakistanais offre une certaine profondeur stratégique aux insurgés. La population rejette la présence d’armées impies et des bavures. L’insurrection armée tire avantage de son caractère non centralisé qui, de faiblesse, se mue en moyen de résistance confuse et non conventionnelle.
L’ouvrage du général Sidos éclaire les ambitions géopolitiques des puissances vis-à-vis de l’Afghanistan, analyse les erreurs stratégiques et salue l’incroyable capacité de résilience des Afghans. Se précise aussi, à la lecture de son livre, le rôle du Pakistan dans les affaires afghanes. État militarisé obnubilé par l’Inde et irrigué par les services secrets, le Pakistan radicalise son interventionnisme quand l’URSS apporte son soutien aux projets irrédentistes du Pachtounistan et quand Indira Gandhi approuve l’entrée de l’armée soviétique en Afghanistan. Il collabore avec la mouvance islamiste la plus radicale et contribue à l’essor des talibans en 1994. Il sert de sanctuaire aux insurgés afghans face au contingent soviétique et aux troupes occidentales de l’Otan.
Demeure, en filigrane, une question : l’Afghanistan serait-il le « tombeau des empires » : britannique, soviétique, américain ? Les Afghans, animés par des logiques tribales et embusqués dans leurs montagnes, ont su résister, malgré une infériorité technique, à des armées plus puissantes dotées d’un niveau de développement économique supérieur. Mais les armées occidentales s’y sont embourbées plus qu’elles n’y ont été véritablement vaincues par la résistance afghane, alimentée par l’impulsion religieuse et la mobilisation populaire contre l’occupant étranger.