Une révolte historique sans révolution au Bangladesh
En 2024, la jeunesse étudiante du Bangladesh a déclenché une mobilisation historique qui a provoqué la chute de Sheikh Hasina. Charza Shahabuddin montre que, malgré cette révolte, la coalition du nouveau gouvernement avec le parti islamiste Jamaat-e-Islami freine toute transformation réelle, laissant la « révolution » encore inachevée et l’avenir politique incertain.
Les manifestations qui ont secoué le Bangladesh à l’été 2024, conduisant à la fuite de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina après quinze ans au pouvoir, ont été baptisées borsha biplob, ou « la révolution de la mousson ». Elles semblaient alors annoncer l’avènement d’un nouveau Bangladesh. À l’origine de cette mobilisation, des milliers d’étudiants bangladeshis étaient descendus dans la rue pour dénoncer un système de quotas dans la fonction publique, jugé profondément inéquitable, notamment le quota de 30 % réservé aux descendants des muktijoddhas, les combattants de la guerre de libération de 1971.
Au pouvoir depuis 2008, la Ligue Awami avait progressivement verrouillé le système politique par des élections contestées, des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et l’affaiblissement de l’opposition. Dans ce contexte, la contestation du système de quotas a cristallisé un mécontentement social plus large, nourri par les critiques du népotisme, de la corruption et des dysfonctionnements institutionnels.
Un soulèvement historique mené par des étudiants
Le rôle joué par la génération Z, les étudiants nés après 1995, est indéniable. Mais peut-on pour autant lui attribuer la responsabilité de l’avènement d’un « nouveau Bangladesh » ? Comment demander à une génération de reconstruire un État-nation fragilisé par la corruption, marqué par une redistribution économique quasi inexistante, le manque de débouchés professionnels, des politiques partisanes d’allégeance et de vengeance, ainsi que par des concessions durables faites aux forces politiques islamistes ? Après la disparition presque totale de la gauche et face à une domination patriarcale qui traverse l’ensemble des sphères sociales et politiques, peut-elle à elle seule refonder le paysage politique et faire émerger un nouveau parti ? Deux ans plus tard, alors qu’un gouvernement de transition dirigé par Muhammad Yunus a été mis en place et que les treizièmes élections législatives ont été organisées, peut-on réellement parler d’une révolution ?
Ce soulèvement est historique, car jamais auparavant les étudiants bangladeshis n’avaient subi une répression d’une telle ampleur, marquée par des violences, des tortures et des morts. En l’espace de 46 jours, au moins 1 400 personnes ont perdu la vie, dont 12 à 13 % d’enfants, victimes de violences policières. L’une des principales raisons de la révolte des étudiants tient à la fragilité de l’insertion professionnelle des jeunes au Bangladesh. Les 18-35 ans représentent aujourd’hui plus de 33 % de la population, mais leur accès à l’emploi demeure précaire : ces dernières années, le taux de chômage des jeunes a oscillé entre 10 et 12 %, bien au-dessus de la moyenne nationale. Cette situation a nourri les manifestations contre le système de quotas, dans une société profondément fragmentée sur les plans éducatif et social : entre les diplômés des filières English medium, souvent issus de milieux aisés et pouvant poursuivre leurs études à l’étranger ; les étudiants du Bangla medium, bien formés, mais moins reconnus à l’international et confrontés à un manque de débouchés ; et les élèves des madrasas, dont certains accèdent à l’université, mais qui restent largement discriminés en raison des fortes disparités entre les cursus et de l’absence d’opportunités professionnelles adaptées.
Pas de révolution sans femmes
Si les femmes étaient en première ligne durant les manifestations, elles ont ensuite été totalement invisibilisées. Leur participation à la vie politique demeure limitée, car elle suppose l’accès à des ressources financières et à du temps disponible, ce qui impliquerait une redistribution du travail domestique encore largement assumé par elles. Le Bangladesh reste une société profondément patriarcale. Ainsi ces inégalités s’inscrivent-elles dans un contexte où les violences sexistes et sexuelles restent largement répandues. Une véritable « culture du viol » se manifeste dans toutes les sphères, à travers des violences sexuelles, domestiques et politiques marquées par une forte impunité. Dans ce contexte, l’inclusion des groupes marginalisés, comme les dalits et les Adivasis, et des femmes issues des classes populaires dans les processus de décision politique apparaît essentielle pour éviter leur marginalisation durable.
Si les femmes étaient en première ligne durant les manifestations, elles ont ensuite été totalement invisibilisées.
Si le Bangladesh a été dirigé pendant plus de dix-huit ans par une femme, Sheikh Hasina, celle-ci appartenait à une élite politique bien établie et incarnait davantage un pouvoir dynastique bourgeois que la défense d’un projet politique féministe. Ainsi, lors des élections législatives de février 2026, sur soixante-dix-huit candidates (pour trois cents sièges), seules sept ont été élues et une seule a accédé à un poste ministériel : Afroza Khanam Rita. Et son parcours illustre la continuité des élites : elle est la fille d’un parlementaire ayant exercé quatre mandats et préside un conglomérat industriel tourné vers l’export.
Si au Bangladesh, des réseaux féministes solides ont permis des avancées importantes, l’agentivité des femmes s’est aussi renforcée grâce à l’accès à la contraception, au travail salarié et aux microentreprises, tandis que les mobilisations après l’effondrement du Rana Plaza en 2013 ont mis en lumière les droits des travailleuses du textile. En 2022, pour la seconde année consécutive, le Forum économique mondial a ainsi classé le Bangladesh au premier rang d’Asie du Sud en matière d’égalité des sexes, en grande partie grâce aux investissements dans l’éducation : le taux de scolarisation des filles dans le secondaire atteint désormais 53 %, contre 47 % pour les garçons, alors qu’avant 2009 elles ne représentaient que 35 % des élèves.
Le seul parti issu du mouvement étudiant de l’été 2024, fondé par plusieurs de ses leaders, dont certains avaient d’abord participé au gouvernement de transition dirigé par Muhammad Yunus, est le Parti national des citoyens. Les quelques femmes qui y occupaient des positions visibles ont depuis quitté la formation, tandis que le parti n’a pas hésité à s’allier avec la Jamaat-e-Islami. Cette alliance interroge au regard des positions défendues par ce parti islamiste : durant la campagne, son leader, Shafiqur Rahman, a réaffirmé qu’une femme ne pourrait pas diriger un pays selon son interprétation de l’islam.
Le spectre d’un scénario politique déjà connu
Depuis 2024, la Jamaat cherche à redorer son image en se présentant comme un acteur de la restauration démocratique. Sa branche étudiante a notamment organisé en juillet 2025 une exposition présentant certains dirigeants du parti, pourtant reconnus coupables de crimes de guerre en 1971, comme des héros de la contestation contre le régime autoritaire. Cette initiative s’inscrit dans une tentative de réécriture de l’histoire, alors que des milices liées à la Jamaat ont été impliquées dans des massacres de civils, l’assassinat d’intellectuels bengalis et des violences sexuelles massives ayant causé la mort de plus d’un million de personnes et le viol de plus de 200 000 femmes.
Cette dynamique s’accompagne d’attaques symboliques contre la mémoire nationale. Parallèlement, la Jamaat a consolidé son influence grâce à un réseau d’institutions financières, éducatives et sociales – banques islamiques, ONG, compagnies d’assurances et établissements scolaires – formant une véritable société parallèle. Sous couvert d’ouverture, ces institutions diffusent souvent un discours conservateur marqué par le rejet du sécularisme et la marginalisation des femmes, influence renforcée par des financements extérieurs, notamment en provenance de certains pays du Golfe.
Le retour au pouvoir, après les élections de février 2026, d’une majorité issue du Bangladesh Nationalist Party (BNP) et de la Jamaat-e-Islami ravive un scénario politique déjà connu. Pour beaucoup d’électeurs, le choix semblait se résumer à une alternative entre corruption et islamisme. De nombreux observateurs soulignent ainsi que les réseaux de pouvoir autrefois dominés par les cadres de la Ligue Awami ont été progressivement remplacés par ceux du BNP, alimentant l’idée d’une simple alternance des élites au pouvoir et dans les circuits d’enrichissement. Déjà au gouvernement à plusieurs reprises, le BNP reste en effet marqué par des accusations récurrentes de corruption, ainsi que par l’héritage controversé de sa coalition avec la Jamaat au début des années 2000. Période qui fut notamment marquée par une vague d’attentats djihadistes.
Aujourd’hui, le retour de ces forces politiques s’accompagne d’une remise en cause des symboles associés à la Ligue Awami, brouillant la frontière entre critique partisane et contestation de l’histoire nationale. En l’absence d’un véritable processus de réconciliation nationale, la mémoire de la guerre de libération de 1971 demeure ainsi au cœur de rivalités politiques et de récits concurrents.
Les défis de la transition politique
Le Bangladesh doit aujourd’hui faire face à de nombreux défis économiques, politiques, énergétiques et environnementaux. La sortie prochaine de la liste de l’ONU des pays les moins avancés risque d’entraîner la perte d’avantages commerciaux essentiels, tandis que les promesses de forte croissance et d’augmentation des dépenses publiques restent incertaines en l’absence de stratégie budgétaire claire. Dans une économie encore largement dépendante de l’agriculture, la maîtrise des prix alimentaires passera notamment par une régulation plus stricte des circuits de distribution dominés par de puissants intermédiaires.
Parallèlement, la transition politique demeure fragile. Le référendum sur la « Charte de juillet », destiné à limiter le pouvoir exécutif, repose largement sur la « volonté souveraine » issue du soulèvement de 2024, au risque de transformer ce mandat populaire en chèque en blanc pour une future majorité. Pour éviter une nouvelle crise institutionnelle, ce mandat devrait s’accompagner d’un processus législatif transparent et de réformes concrètes de gouvernance, notamment dans l’administration électorale, la justice et la lutte contre la corruption. Faute d’une véritable transformation culturelle, intellectuelle et politique et d’un programme féministe affirmé, l’idée même de révolution reste lointaine. Dans ce contexte marqué à la fois par des contraintes économiques internes et par des équilibres géopolitiques régionaux entre l’Inde, la Chine et un ordre international de plus en plus instable, le Bangladesh survivra grâce à la créativité de sa jeunesse et à la robustesse de sa société civile.