Le socialisme est une fête
Des besoins de protection aux désirs d’émancipation
Il existe aujourd’hui une crise conjointe des gauches révolutionnaire et réformiste. L’idée même d’émancipation est démonétisée au profit de désirs qui portent d’abord sur des protections. Clémentine Autain, députée de la Seine-Saint-Denis et cofondatrice de L’Alliance pour une République écologique et sociale (L’Après), et Paul Magnette, bourgmestre de Charleroi, député fédéral, président du Parti socialiste et professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles, se demandent comment la gauche politique pourrait passer de besoins de protection, massivement investis par la droite et l’extrême droite dans le champ identitaire et migratoire, à des désirs d’émancipation.
En quoi une approche renouvelée des services publics peut-elle répondre aux besoins de protection et les soustraire à leur captation réactionnaire ?
Clémentine Autain1 – L’extrême droite a saisi le sentiment grandissant de déclassement, d’humiliation, d’abandon, et donc la demande de protection. Elle y répond par l’identité, qui est sa colonne vertébrale historique, fondée sur le rejet de l’autre – les Français contre les étrangers, les Blancs et les chrétiens contre les Arabes et les musulmans, les personnes qui gagnent le Smic contre les prétendus assistés… Le slogan « On est chez nous » résume ce fil identitaire qui repose sur l’exclusion2 et qui porte en germe la guerre civile. Le trumpisme s’appuie sur la jouissance et la décomplexion des dominants, le virilisme en étendard. À ce néofascisme, la gauche doit opposer l’égalité en proposant de reconstituer, par l’« esprit public » et le développement du « commun3 », le collectif aujourd’hui maltraité. De cette politique peuvent naître la protection et l’émancipation, car aucun individu ne saurait être libre sans solidarités, sans droits, sans sécurités sociales, sans planète habitable.
Notre société crève de la marchandisation du monde, qui a atomisé les collectifs de travail et conduit à une perte de sens généralisée, à un consumérisme désastreux pour la planète et nos désirs. Pour faire reculer cette marchandisation, donc le capitalisme et son corollaire le productivisme, on peut s’appuyer sur la notion de public, qui désigne dans la Rome antique ce qui n’appartient pas à l’échange marchand4. La question des services publics est à la fois fondamentale et concrète, notamment dans les ruralités et les quartiers populaires. À Pamiers dans l’Ariège comme à Sevran en Seine-Saint-Denis, les habitants me parlent des mêmes problèmes : le bureau de poste fermé, les personnels hospitaliers en burn out, l’école qui va mal, l’industrie effondrée qui a transformé la ville en dortoir…
Raviver l’esprit public, c’est investir dans nos services publics, mais cela va bien au-delà. Car le poisson pourrit par la tête : l’État est désormais acquis aux normes du privé, délaissant le bien commun et l’universalité des droits. Ainsi, quand ArcelorMittal fait du dumping social et environnemental, et abandonne ses salariés à Dunkerque ou à Basse-Indre pour faire du profit à l’étranger, la puissance publique devrait assurer notre souveraineté sur la production de l’acier et empêcher que des salariés utiles soient laissés sur le carreau. Il en va de même concernant les commerces de proximité : que fait la puissance publique pour promouvoir la vitalité des cœurs de villes et de villages ? Elle laisse l’hypermarché écraser la supérette. L’esprit public, c’est l’économie de la mise en commun qui respecte la planète.
C’est aussi un État stratège, capable d’organiser dans le temps la satisfaction des besoins. Je ne propose pas le Gosplan ou la planification soviétique. Je souhaite que l’État pilote la satisfaction des besoins en s’appuyant sur les collectivités locales, le secteur de l’économie sociale et solidaire, le tissu de proximité des artisans et des petites entreprises. L’État organise, mais ne fait pas tout lui-même, selon une vision qui pourrait réconcilier première et deuxième gauches.
Enfin, l’esprit public suppose une exigence démocratique pour définir les besoins, enjeu révolutionnaire du xxie siècle. Non seulement le capitalisme n’a pas tenu sa promesse de prospérité pour tous et a même creusé les inégalités, mais il a créé, avec le marketing et la publicité, toute une série de besoins artificiels afin de satisfaire sa soif infinie de profits. Alors que le capitalisme a mis nos besoins au service de ses intérêts, nous devons mettre l’appareil productif au service de nos besoins. L’entrée par la question des besoins, c’est le quotidien des gens et ce qui permet d’associer le social à l’écologie. Alors que la gauche s’interroge depuis toujours sur la manière de partager les richesses, elle doit aujourd’hui également se demander : quelles richesses devons-nous produire ? Et qui en décide ? Laisser la loi du marché y répondre conduit à la catastrophe. Nous avons là un enjeu démocratique cardinal.
Paul Magnette5 – Quand on fait de la politique et qu’on est au contact des citoyens au quotidien, la demande de protection est vraiment frappante. Mais que signifie-t-elle ? La droite considère que les gens n’osent pas prendre de risques et qu’ils attendent la protection de l’État tutélaire6. Pour l’extrême droite, le désir de protection, c’est le mal-être d’individus isolés qui ont perdu le collectif de la nation, avec ses frontières protectrices.
Historiquement, la gauche a une réponse : Marx décrit un monde en changement permanent (du fait des innovations technologiques, du déplacement des lieux de production, du rôle de la finance, etc.) et a conscience de la profonde inquiétude qui saisit ses contemporains face à cette accélération des temps7. Cette analyse reste pertinente : le désir de protection n’est ni l’expression de la faiblesse de citoyens qui chercheraient la protection paternaliste de l’État, ni la nostalgie du monde clos de la nation, mais la réaction au fait que le monde s’est remis à changer terriblement vite, notamment par la financiarisation de l’économie et aussi, désormais, par l’intelligence artificielle. Les gens ont le sentiment que le monde leur échappe.
Un deuxième élément de la réponse de gauche provient du constat que les révoltes frumentaires et ouvrières de la fin du xviiie siècle et du milieu du xixe siècle ne sont pas mues par la nostalgie d’un monde ancien, mais par une « économie morale », une certaine manière de se rapporter les uns aux autres déconnectée de l’économie marchande – qui provoque aussi un sentiment d’aliénation8. Cette grille historique me semble toujours pertinente aujourd’hui et doit permettre de penser des réponses.
La gauche s’accroche à la nostalgie d’un État protecteur et keynésien, qui était parvenu à réguler le capitalisme dans les années 1970. Mais sous les coups de la révolution conservatrice, le monde d’aujourd’hui est profondément différent. Cependant, la gauche doit assumer une forme de conservatisme : l’attachement à des terroirs, des manières de vivre et des relations sociales – ce que Habermas appelle « le monde vécu9 ». La survalorisation de la méritocratie et des diplômes de l’enseignement supérieur laisse de côté tous ces métiers qui passent par l’apprentissage et l’expérience, pourtant longtemps valorisés. Par conséquent, la gauche oppose un refus moral légitime au fait que tout soit réglé par les relations de marché. Certaines choses, comme éduquer ses enfants, soigner les malades, assurer la convivialité de l’espace public, sont en effet trop importantes pour être confiées au marché. Au Royaume-Uni, après trente ans de libéralisation, le gouvernement souhaite renationaliser les chemins de fer !
Enfin, s’il y a une continuité idéologique et philosophique de la gauche, c’est l’émancipation. Alors que la droite maintient l’idée d’un ordre naturel d’inégalités – chacun doit rester à sa place –, la gauche porte l’idéal de l’épanouissement de toutes nos facultés. Telle est la dialectique de la gauche : l’aspiration progressiste à l’émancipation vient contrebalancer la composante conservatrice. Ainsi, les sympathisants de La France insoumise et ceux du Rassemblement national ont des profils sociologiques proches, mais les seconds ruminent le présent ou regrettent le passé quand les premiers souhaitent un avenir meilleur. Les classes populaires n’ont pas peur que la situation change ; elles ont peur qu’elle ne change pas : qu’elles restent dans les mêmes logements étriqués et mal isolés, qu’elles mangent la même malbouffe et qu’elles évoluent dans les mêmes espaces sans arbres ni jeux pour enfants10 !
C. Autain – Aujourd’hui, nous sommes acculés à une position défensive, pour sauver nos retraites, l’assurance chômage, les jours fériés, etc. Car nos conquêtes sont les unes après les autres attaquées par les politiques néolibérales, et il faut les défendre, mais cela nous rend la tâche plus difficile pour ouvrir un imaginaire de progrès et d’émancipation. Paradoxalement, la gauche paraît parfois conservatrice, voulant sauver l’existant au lieu d’offrir des idées neuves. Même pour l’écologie, nos propositions sont trop souvent perçues comme un retour en arrière ou des contraintes. C’est pourquoi je défends par exemple une Sécurité sociale de l’alimentation, pour dire le sens des nouvelles conquêtes, pour incarner l’autre société que nous voulons.
P. Magnette – Plutôt que d’en avoir honte, il faut assumer cette part de conservatisme qui a toujours fait partie de l’identité de la gauche. Sinon, l’autre gauche, c’est Tony Blair, qui explique que les services publics, c’est vieillot, qu’il nous faut un management public calqué sur les règles de fonctionnement du privé, etc. Assumons que les services publics sont souvent plus efficaces que les services privés !
C. Autain – Tony Blair appartient-il à la gauche ? Il représente cette social-démocratie qui a basculé dans le néolibéralisme… Mais la gauche, c’est fondamentalement une aspiration au progrès et à la création. Et la modernité, aujourd’hui, c’est la rupture avec la marchandisation. Voilà notre grande bataille culturelle, qui peut se raconter en valorisant des propositions neuves.
P. Magnette – Le rapport au temps est constitutif de la cartographie idéologique de la modernité : les réactionnaires veulent revenir au passé, les conservateurs veulent maintenir l’existant et les progressistes se tournent vers l’avenir. Compte tenu de l’accélération contemporaine, la gauche doit assumer un rapport plus dialectique au temps : certes, se maintenir du côté du progrès, de l’émancipation et d’un avenir meilleur, mais aussi rester attachée à ce qu’elle a construit par le passé.
Le fédéralisme européen peut-il encore être un levier de mobilisation pour contrecarrer la vague nationaliste ?
C. Autain – L’Union européenne, telle qu’elle a été conçue et au regard de ses choix politiques, a favorisé le repli nationaliste. C’est la nature du projet, et non son échelle, qui pose problème. Nous ne pouvons pas affronter le capitalisme et le défi climatique dans le seul cadre national. Nous avons aussi besoin d’alliés pour agir au service de la paix dans le monde, et pas seulement au service de la non-guerre. Le fédéralisme européen peut y contribuer et nourrir l’espérance face au populisme d’extrême droite, à condition de ne pas apparaître comme une entrave à la souveraineté, comme un accélérateur de dérégulations et d’inaction climatique, comme un espace de dumping social. Pour l’heure, on n’en prend malheureusement pas le chemin…
Les demandes d’émancipation par le travail ont longtemps fait partie de l’identité de la gauche, mais les transformations du travail et la multiplication des luttes d’émancipation les ont relativisées dans le débat public. Y a-t-il une crise de l’émancipation ?
P. Magnette – Le travail est en effet un élément essentiel de l’émancipation. Mais il ne faut pas oublier l’instruction gratuite, laïque et obligatoire. C’est la combinaison de l’école et du travail qui, historiquement, assure l’émancipation. L’école reste un pilier fondamental ; or elle est en panne et ne peut donc plus tenir sa promesse d’émancipation. Le système français hyper-stratifié, de la maternelle aux grandes écoles, maintient les gens dans leur catégorie sociale au lieu de les émanciper, et le diplôme est même devenu l’un des plus importants marqueurs de distinction sociale. L’école reste donc un important chantier d’émancipation pour la gauche.
C’est la combinaison de l’école et du travail qui, historiquement, assure l’émancipation.
Aux xviiie-xixe siècles, on changeait de travail une fois toutes les sept générations ; aujourd’hui, on change de travail trois ou quatre fois au cours d’une vie. Cela représente un changement radical de la division du travail. Deux promesses non tenues expliquent pourquoi l’idéal d’émancipation par le travail s’est grippé. D’abord, l’émancipation par le travail, rendue possible par les avancées sociales des années 1950-1970, a majoritairement concerné des hommes blancs, au détriment des femmes et des personnes d’origine étrangère, qui continuent de subir les inégalités salariales, le temps partiel, le travail contraint et le « travail fantôme ». Ensuite, les Européens sont très attachés au travail, mais la moitié d’entre eux ne sont pas heureux : soit parce qu’ils n’ont pas de travail, soit parce qu’ils souffrent dans leur travail, qui reste marqué par des rapports de domination et d’aliénation (en particulier dans la logistique, la grande distribution et même dans les services aux personnes). La gauche n’a pas suffisamment mis le travail au centre des débats publics ces dernières années, permettant à la droite de faire un rapt idéologique sur la « valeur travail11 ».
C. Autain – Les femmes se sont émancipées avec l’accès à l’emploi ! Après l’obtention des droits civiques et la maîtrise de leur fécondité, les femmes sont entrées sur le marché du travail salarié à temps plein dans les années 1960 : elles ont acquis une autonomie financière. Mais on n’a pas pensé à réorganiser la société, au fait que les femmes réalisaient les tâches domestiques et parentales gratuitement (selon l’Insee, s’occuper de deux enfants requiert 35 heures par semaine !). Par conséquent, les femmes subissent aujourd’hui la double journée de travail et les temps partiels.
Le discours des droites sur la « valeur travail » vise à contraindre toute une partie de la population à accepter n’importe quel emploi, qu’il ait ou non un sens, qu’il permette ou non de vivre dignement. La « valeur travail », non merci ! La valeur du travail, oui, surtout face à celle du capital ! Mais il nous faut mieux penser la différence entre travail et emploi. À gauche, nous visons un emploi qui ne se réduise pas à des tâches « à la con12 », qui libère les travailleurs et les travailleuses des rapports de subordination pour valoriser leurs savoir-faire et réduire la souffrance au travail, qui corresponde à ce que nous voulons collectivement produire et non à ce que le marché décide, qui s’appuie sur des droits en progression, avec des moyens humains pour qu’ils s’appliquent. Nous devons parler des statuts et des rémunérations autant que du contenu et des conditions de travail, sans oublier l’enjeu de la réduction du temps de travail salarié : les retraites mises à part, la gauche l’a laissé de côté, alors qu’il s’agit là aussi de démarchandiser le travail.
Il faut avoir une visée révolutionnaire pour savoir où l’on veut aller et se donner les moyens démocratiques de la transformation concrète.
La tradition ouvrière, structurée par le rejet de l’exploitation dans l’emploi, est percutée par les mouvements antiracistes, féministes et écologistes. Il faut du temps pour digérer ces nouveaux apports critiques. Certains expliquent qu’on peut unifier ces mouvements dans l’opposition au capitalisme. Mais les dominations coloniale et masculine ne sont pas solubles dans le capitalisme. On peut imaginer une société capitaliste où les femmes sont les égales des hommes, comme une société post-capitaliste où persiste la domination masculine. Pour l’écologie, même s’il existe un lien consubstantiel entre le capitalisme et la destruction de l’environnement13, on peut sortir du capitalisme sans pour autant devenir vertueux sur le terrain écologique.
Il est possible d’articuler les luttes émancipatrices dans l’opposition à toute forme de prédation, d’exploitation et d’oppression. Ces combats se nourrissent les uns des autres. Mais on ne sait pas encore comment restituer leur cohérence dans un imaginaire global. L’intersectionnalité, souvent mal comprise et déformée par les attaques des réactionnaires, nous aide en réalité dans cette entreprise de réagencement d’un nouveau « tout » de l’émancipation au xxie siècle.
L’enjeu est aussi celui du lieu fédérateur. Après l’usine comme espace de la sociabilité ouvrière et syndicale, les places des villes et des villages, avec les réseaux sociaux, sont les nouveaux lieux de partage. Nous sommes invités à repenser également la tension productive entre réforme et révolution. La logique du Grand Soir s’est notamment fracassée sur les expériences de type soviétique. Le courant de l’adaptation s’est moulé dans le néolibéralisme, finissant par ne plus rien changer. Comme disait Jean Poperen, « quand on arrive au pouvoir, on a intérêt à être bien rouge, parce que de toute façon, on pâlit ». Aujourd’hui, nous sommes mûrs pour nous rendre compte que ce n’est plus, comme le disait Rosa Luxemburg, « réforme ou révolution », mais réforme et révolution. Il faut avoir une visée révolutionnaire pour savoir où l’on veut aller et se donner les moyens démocratiques de la transformation concrète.
Vous militez pour une planification écologique. Comment convaincre que la transformation écologique est une opportunité pour les milieux populaires ?
P. Magnette – La gauche doit s’opposer aux quatre grands rapports de domination : la domination de la nature par les humains, la domination patriarcale, la domination coloniale et la domination capitaliste. Historiquement, la gauche a eu la tentation de les subsumer sous la domination capitaliste : c’est le cas chez Marx, mais aussi chez Rosa Luxemburg, pour qui il n’y aura plus de domination des hommes sur les femmes le jour où la question sociale aura été résolue. Mais le patriarcat, la colonisation et la domination de la nature sont largement antérieurs au capitalisme et il ne suffit pas de mettre à bas le capitalisme pour les supprimer.
L’intersectionnalité décrit bien la triple peine des femmes racisées des classes populaires, mais elle ne fournit pas encore de solution. On pourrait aussi penser que le rapport patriarcal est la matrice de toutes les autres dominations, légitimant, à partir du xviie siècle, l’exploitation de la nature par les êtres humains14, mais on court alors le risque d’une simplification. D’où l’importance du débat sur la stratégie. Jaurès emprunte à Marx le concept d’« évolution révolutionnaire15 » : l’horizon est révolutionnaire, mais on y arrivera par une série de réformes visant à affaiblir les rapports de domination. De ce point de vue, la social-démocratie au sens propre, celui de Lénine et de Rosa Luxemburg, n’est pas une version diminuée du socialisme, mais la pratique même de l’idée socialiste. En France, la gauche arrive au pouvoir presque par effraction (1936, 1981, 1995…) et tente dans l’urgence de mener des réformes parce qu’elle sait qu’elle n’arrivera pas à se maintenir au pouvoir. Mais dans les pays scandinaves, l’Allemagne et la Belgique, la gauche, une fois au pouvoir, cherche à transformer en profondeur les rapports sociaux de manière que la société demande encore plus de transformations. En créant un service public de la petite enfance, par exemple, on contribue à réduire les inégalités entre les femmes et les hommes, entre les personnes racisées et non racisées, à élargir le domaine du non-marchand et à réduire les émissions de gaz à effet de serre. C’est une réforme qui produit des boucles de rétroaction : en répondant à des besoins immédiats de la population et en transformant radicalement les rapports sociaux, elle produit une société qui aspire à plus de politiques égalitaires.
C. Autain – Pour rendre l’écologie populaire, il faut sortir de l’écologie des modes de vie et des petits gestes quotidiens pour entrer dans une écologie des biens communs qui s’articule à l’égalité et à la justice sociale. L’écologie ne peut être populaire que si elle n’apparaît pas comme réprimant les plaisirs de la vie et s’abattant sur les plus défavorisés. Est-ce qu’on veut une écologie d’abord axée sur les taxes sur le diesel et les zones de faibles émissions, ou une écologie qui propose un plan pour développer les transports collectifs du quotidien, avec un ticket climat à bas coût, et un investissement public pour la rénovation thermique des bâtiments ?
Ce sont les ultrariches qui ruinent la planète et les classes populaires qui pâtissent le plus du dérèglement climatique. La grande bourgeoisie fait la morale au « bas peuple » qui circule en voiture et mange trop de viande. Son mode de vie est pourtant beaucoup plus énergivore ! Et elle oublie que les classes populaires n’ont souvent d’autre solution pour se déplacer que la voiture et qu’elles n’ont pas les moyens de manger de manière vertueuse.
Les enjeux de santé publique liés à la destruction de notre environnement sont mobilisateurs et fédérateurs. Faire intervenir la puissance publique pour nous protéger face à ce que l’on mange ou respire, voilà une écologie plus prometteuse que celle qui se présente d’abord sous la forme de la contrainte pour les classes populaires. Et la promesse du goût retrouvé des produits alimentaires permet d’associer l’écologie au plaisir. Mais l’écologie ne se joue pas avec chacun devant son assiette ou l’eau de son robinet. C’est par un changement collectif de mode de production et avec l’esprit public au sommet de l’État que se déploiera une écologie désirable et efficace.
Comment rendre la démocratie, suspecte d’impuissance, à nouveau désirable ?
P. Magnette – Senghor disait : « Dans l’expression “socialisme démocratique”, l’épithète [est] beaucoup plus importante que le substantif 16. » Le socialisme est d’abord une démocratie qui se dresse contre une oligarchie qui détient le capital, donc les médias et les leviers d’influence politique. Le mouvement ouvrier et la social-démocratie veulent casser ces privilèges : après l’affirmation des droits formels de l’homme et du citoyen, il fallait passer à des droits réels. Mais la question démocratique a été mise au second plan pendant toute la période de résistance au néolibéralisme.
Il faut donc remettre la démocratie au centre, d’abord au sein de la société, avec le débat sur les institutions. La planification écologique, de ce point de vue, est d’abord un enjeu démocratique : c’est poser la question de ce qu’on produit, comment on le produit, avec quelles matières premières, et au profit de qui – en refusant que ce soit au marché d’y répondre, pour qu’elle fasse l’objet d’une délibération collective. Dans ma ville de Charleroi se posent des questions de mobilité ou de renforcement de la nature dans la ville : on ne peut emporter l’assentiment des citoyens, et sortir de ce choix stérile entre écologie punitive et écologie populaire, qu’en y répondant de manière radicalement démocratique. On dispose désormais d’une panoplie d’innovations en démocratie participative pour le faire (panels citoyens, tirage au sort, etc.) en complément de la démocratie représentative et de la démocratie sociale.
Ensuite, la gauche doit œuvrer à la démocratisation des partis politiques, qui sont tout de même le lieu de sélection du personnel politique et là où se forme l’offre politique. Ces fonctions ne peuvent plus être régies par la loi d’airain de l’oligarchie17. Au Parti socialiste belge, nous sommes en train d’expérimenter un processus de refondation avec des panels composés de militants et de citoyens non encartés, pour redéfinir notre projet.
C. Autain – Il est en effet difficile d’être crédible, quand on promeut la VIe République, d’être dans un parti pris a-démocratique. C’est pourquoi j’ai exprimé mon désaccord avec la façon dont La France insoumise fonctionne. La démocratie est une condition de l’efficacité dans la durée. De ce point de vue, je défends la parité sociale, pour promouvoir la représentation de toutes les classes sociales, dans un paysage politique qui ressemble peu à la France de nos jours et où la reproduction sociale est très forte. Cette parité sociale suppose de donner des moyens substantiels pour la formation des élus et des élues. Cette mesure m’apparaît comme juste et de nature à permettre de meilleures décisions publiques.
Il existe une aspiration à davantage de démocratie dans notre pays. Mais quand on organise un référendum pour le Traité constitutionnel européen en 2005, que le résultat est « non » et qu’il est tout de même signé ; quand on met en place une convention citoyenne sur le climat, qu’elle fait une centaine de propositions et que le président de la République les jette à la poubelle ; quand l’Assemblée est dissoute et que les résultats de l’élection ne font pas changer de politique… comment voulez-vous que les gens ne soient pas désenchantés par l’usage actuel de nos institutions démocratiques ? Sans des réformes franches, on ne parviendra pas à réconcilier les citoyens et les institutions : il faut sortir de l’hyper-présidentialisme, donner du pouvoir au législatif, transformer le Sénat en « chambre du futur »…
Le populisme contemporain, que l’on retrouve dans tout l’arc politique, de Le Pen à Mélenchon en passant par Macron, suppose une communication directe avec le peuple, donc la négation des médiations. À l’inverse, il faut donner plus de place et de moyens aux médiations, c’est-à-dire aux syndicats, aux collectifs citoyens, aux organisations non gouvernementales, aux associations et aux lanceurs d’alerte, ou encore aux médias, à condition que la loi sécurise le pluralisme et la qualité de l’information.
Comment insister sur ce que la gauche doit avoir de joyeux, sa manière de compter non seulement sur l’avenir, mais sur le présent, sur la « vie large » par opposition à la vie mutilée ? Sur quels leviers concrets, qui relèvent de ce que l’on appelait naguère le « communisme déjà-là », s’appuyer ? Et comment les articuler à un discours politique à vocation majoritaire ?
C. Autain – Je me bats contre une forme de mélancolie de gauche, qui se marie aujourd’hui trop souvent avec l’esprit de défaite. La vague autoritaire et réactionnaire mondiale ne doit pas nous assommer. Elle appelle notre résistance. Nous n’avons pas le droit de baisser les bras, de nous laisser aller au scepticisme, de nous complaire dans les eaux usées de l’échec. Nous devons rassembler les gauches et les écologistes, nous mettre au travail et tracer le chemin de la victoire.
Il nous faut être audacieux et offensifs, surtout dans notre pays, qui regorge d’idées et de forces aux antipodes de l’extrême droite ! Le déjà-là d’une autre société, je le vois partout en France. Ce sont ces mal nommés « territoires zéro chômeurs » dans lesquels des personnes éloignées de l’emploi reprennent à leur rythme des activités qui ont du sens, souvent tournées vers l’économie circulaire et le lien social. Ce sont ces caisses alimentaires qui préfigurent la Sécurité sociale de l’alimentation. Ce sont ces jeunes qui viennent en aide aux migrants à Dunkerque ou ces familles qui accueillent chez elles des réfugiés dans les Hautes-Alpes. Ce sont ces urbains qualifiés qui s’installent en maraîchage bio ou créent leur propre entreprise sociale et solidaire, loin de leur groupe économique d’origine, dans lequel ils ne supportent plus ni le management toxique ni le gaspillage. Ce sont ces maisons de santé qui émergent dans des territoires populaires, avec des médecins qui se rémunèrent seulement trois fois plus que les infirmières. Ce sont ces tiers-lieux culturels dans lesquels l’art a sa place, loin de la publicité, et où la démocratisation de la culture prend forme. Nous ferions bien d’en prendre de la graine !
Nous sommes tirés vers le bas par les régressions qui s’accumulent et le sentiment que tout va toujours plus mal. Mais garder de la joie, de la vie, de l’élan pour dire notre projet est décisif si l’on cherche l’adhésion d’une majorité. Comme l’aurait dit Emma Goldman : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas de votre révolution18. »
P. Magnette – C’est un vieux procès en austérité que l’on fait à la gauche. Jaurès, déjà, qu’un bourgeois accusait de vouloir imposer une vie sans plaisir, répliquait : « Nous ne sommes pas des ascètes, il nous faut la vie large. » Dénoncer l’écologie « punitive » comme le fait la droite aujourd’hui, c’est jouer sur ce même préjugé ancien, pourtant dénué de tout fondement. La gauche a toujours été du côté de la fête, non seulement parce que la fête fait partie de la culture des luttes syndicales et politiques du monde ouvrier (comme l’humour d’ailleurs), mais aussi parce que la société que la gauche imagine et défend est une société libérée des rapports de domination, des douleurs et des privations du monde présent19. Une société qui célèbre la joie dans le travail, dans l’apprentissage et dans les loisirs collectifs, comme l’illustrent nombre de fresques du mouvement ouvrier et les utopies de Fourier. Mais cette culture doit être réinventée, parce que la joie ne peut pas se dissoudre dans la consommation matérielle et les loisirs vécus dans la solitude, dans une salle de sport un casque sur les oreilles ou sur une plateforme de streaming. D’une manière générale, c’est le militantisme qui doit être réinventé en renouant avec l’esprit des origines. Il suffit de s’immerger dans les luttes contemporaines pour voir que les plaisirs du chant et de la danse, la création des slogans et les mises en scène parodiques du pouvoir n’ont rien perdu de leur vigueur ; et les outils numériques permettent de déployer à l’infini l’art du détournement et de la subversion. Le plaisir qu’on éprouve dans la lutte collective est à la fois une célébration des cultures collaboratives aux racines anciennes et la préfiguration du monde à venir. Le socialisme est une fête et doit le rester !
Propos recueillis par Jonathan Chalier et Michaël Fœssel, le 1er juillet 2025
- 1. Voir Clémentine Autain, L’avenir, c’est l’esprit public, Paris, Seuil, 2025.
- 2. Voir Michaël Fœssel et Étienne Ollion, Une étrange victoire. L’extrême droite contre la politique, Paris, Seuil, 2024.
- 3. Voir Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au xxie siècle, Paris, La Découverte, 2014.
- 4. Voir Antoine Vauchez, Public, Paris, Anamosa, coll. « Le mot est faible », 2002.
- 5. Voir Paul Magnette, La Vie large. Manifeste écosocialiste, Paris, La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2022.
- 6. Voir, déjà, Alexis de Tocqueville, « Discours sur le droit au travail » [12 septembre 1848], Œuvres I, édition sous la direction d’André Jardin avec la collaboration de Françoise Mélonio et Lise Queffélec, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 1139.
- 7. Voir Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste [1848], édition et traduction d’Émile Bottigelli revue et augmentée par Gérard Raulet, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2024.
- 8. Voir Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise [1963], trad. Gilles Dauvé, Mireille Golaszewski et Marie-Noëlle Thibault, préface de François Jarrige, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2017.
- 9. Voir Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel [1981], t. I, Rationalité de l’agir et rationalisation de la société, trad. Jean-Marc Ferry, t. II, Pour une critique de la raison fonctionnaliste, trad. Jean-Louis Schlegel, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1987.
- 10. Voir Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate. Et nous serons libres, Paris, La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2023.
- 11. Voir Paul Magnette, L’Autre Moitié du monde. Essai sur le sens et la valeur du travail, Paris, La Découverte, coll. « Les petits cahiers libres ». Le titre provient du Pantagruel [1532] de Rabelais : « La moitié du monde ne sait comment l’autre vit » (chap. xxviii).
- 12. Voir David Graeber, Bullshit Jobs, trad. Élise Roy, Paris, Les Liens qui libèrent, 2018.
- 13. Voir Michel Bosquet (André Gorz), Écologie et politique, suivi de Écologie et liberté [1978], Paris, Arthaud, coll. « Les fondamentaux de l’écologie », 2018.
- 14. Voir Carolyn Merchant, « Exploiter le ventre de la terre », dans Émilie Hache (sous la dir. de), Reclaim. Recueil de textes écoféministes, trad. Émilie Notéris, postface de Catherine Larrère, Paris, Cambourakis, coll. « Sorcières », 2016, p. 129-158.
- 15. Jean Jaurès, « Révision nécessaire », La Petite République, 3 août 1901.
- 16. Entretien avec Léopold Sédar Senghor, « II. Ni les communistes ni les capitalistes n’acceptent la négritude », propos recueillis par André Fontaine, Le Monde, 18 mai 1978.
- 17. Voir Robert Michels, Les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties [1911], trad. Samuel Jankélévitch, avant-propos de Pascal Delwitt, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2009.
- 18. Citation apocryphe qui se fonde sur un épisode réel : voir Emma Goldman, Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions [1934], trad. Laure Batier et Jacqueline Reuss, Paris, L’Échappée, 2022.
- 19. Voir M. Fœssel, Quartier rouge. Le plaisir et la gauche [2022], Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2023.