Master Poulet à Montreuil sous la neige, le 7 janvier 2026. Photo : ArtyElAnanas   travail personnel. Via Wikimedia
Master Poulet à Montreuil sous la neige, le 7 janvier 2026. Photo : ArtyElAnanas — travail personnel. Via Wikimedia

Master Poulet : le point de vue du poulet

Ou comment la gauche a encore raté une occasion de prendre au sérieux la question antispéciste

Derrière les polémiques autour de Master Poulet se jouent des tensions entre gentrification des quartiers populaires, stigmatisation alimentaire et récupérations politiques. Pour Myriam Bahaffou, elles invitent surtout à revendiquer un antispécisme politique et populaire.


Impossible, depuis quelques jours, de passer à côté de cette actualité à mi-chemin entre l’esclandre et la bouffonnerie, sur fonds de réels Instagram interposés, de plateaux télés gênants, et de poulet frit.

Brièvement, les faits : Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen – qui a notamment brillé pendant les Jeux Olympiques en 2024 – cible une enseigne de fast-food au nom de la lutte contre la malbouffe et d’une apparente inquiétude pour les riverain∙es dérangé∙es par « l’odeur » (ainsi que le mentionne France Info). Le maire met tout en œuvre pour entraver l'existence de Master Poulet, à coups de blocs de béton et de pots de fleurs, dans un comique d’escalade qui aboutit alors à l’explosion médiatique de l’affaire. Cette dernière tourne évidemment à son désavantage : le fast-food ne désemplit désormais plus, victime de son succès.

Bally Bagayoko apparaît quant à lui quelques jours plus tard dans l’enseigne. Ce coup de pub tout à fait maîtrisé permet de rappeler sa proximité et son soutien à ses concitoyen∙nes, à la fois restaurateurs et client∙es de Master Poulet. La spécificité de la situation mérite qu'on s’y attarde : nous avons là une mise en concurrence médiatique de deux hommes, l’un arabe l’autre noir, dont l'opposition a pour décor les quartiers populaires du 93, lieux qui, on le sait, cristallisent absolument tous les fantasmes et projections racistes du moment. L'événement, inédit, amuse tellement la galerie que la polémique se retrouve décortiquée sur un plateau télé dont le présentateur s’enfile allègrement des cuisses de poulet devant un Karim Bouamrane atterré.

Des végétarien∙nes confus∙es

Comme d’habitude, les commentaires ont plu sur les réseaux : c'est la récurrence de l’un d’eux qui a abouti à ce texte. À plusieurs reprises, on a pu lire : « Je suis végétarien∙ne, mais je soutiens cette enseigne et les gens qui y mangent. » Au-delà de la drôle d’idée d’attendre une quelconque position éthique du végétarisme, il est décevant de constater que le débat qui aurait pu être engagé fut été enterré d'entrée de jeu par ce genre de commentaires. D’un côté, celleux qui luttent contre Master Poulet ne le font par souci ni de santé ni de lutte contre la malbouffe, mais bien par souci de gentrification face à la présence d’une clientèle plutôt jeune, masculine, de descendance africaine et maghrébine. De l’autre, celleux qui affirment leur soutien à Master Poulet le font depuis une défense de la vie de quartier, où l’on sait que ces espaces (le kebab, le grec, le Tasty Crousty, le Master Poulet) jouent un vrai rôle de lieux de sociabilité ; à l’heure de la stigmatisation croissante dont font l’objet les quartiers populaires, ce n’est pas rien. 

Choisir de soutenir Master Poulet, c’est donc s’inscrire dignement dans la gauche populaire qui ne criminalise pas la consommation individuelle sur une base purement discriminatoire (rappelons qu’un Burger King se tient à quelques mètres de l'enseigne sans que ni Karim Bouamrane, ni les héroïques gardien.nes de la santé populaire, n'aient jamais sourcillé).

Le poulet et l’Afrique : entre fantasmes et réalité

La restauration rapide spécialisée dans le poulet est en plein boom ces dernières années, et constitue en France un marché de plus d’un milliard d’euros. Le poulet frit, en particulier, est perçu comme essentiellement lié à une tradition culinaire noire appelée la soulfood afroaméricaine (bien qu’originellement et sous d’autres formes, ouest-africaine) : les poules étaient les seuls animaux que les esclaves pouvaient garder et, pendant la période de ségrégation aux États-Unis, le poulet frit devint progressivement un plat emblématique. Petite, je me rappelle en France certaines enseignes de poulet proposant du halal quand d’autres étaient encore frileuses : il existe donc une histoire de famille, à la fois fantasmée et réelle entre cette nourriture et les descendant∙es d’immigré∙es (nord) africain∙es des quartiers populaires. Il ne faut pas oublier la dimension économique, maintes fois rappelée dans le débat : chez Tasty Crousty, le poulet pané avec son riz avoisine près d’un kilo, pour neuf euros.

Tout cela pourrait être drôle, si seulement ce n’était pas si morbide. La remarque des végétarien∙es qui soutiennent Master Poulet au nom de l’antiracisme est probablement la preuve la plus éclatante de l’incapacité (ou du refus) d’engager, avec l’antiracisme politique en France, de véritables conversations au-delà de l’instrumentalisation dont elles pourraient faire l’objet. Il est temps d’avouer, à ce stade du texte, que mon titre était gratuit : il m’est bien impossible de parler du point de vue des « poulets » : ce que je peux en dire, c’est qu’ils sont les animaux terrestres les plus élevés au monde, et représentaient 76 milliards en 2022. 76 milliards, c’est dix fois plus que l’entièreté de la population terrestre humaine. Imaginez donc sa multiplication par dix, suivie de la mise à mort de chaque individu en l’espace d’une année. Voilà la réalité du « poulet », dont nous sommes bien, cela est certain, les « master ».

Le nutricide des populations précaires et racisées

Mais le problème n’est pas simplement la souffrance animale : non, il s’agit aussi du tour de passe-passe ahurissant du capitalisme qui produit pour ces jeunes la nourriture la plus dangereuse (ultra saturée en graisses, en sucres, en protéines animales) tout en renforçant des stéréotypes de classe, de race, de genre (« manger sain », cet acte de bobos, de blanc∙hes, de meufs). Certains quartiers populaires sont maintenus comme des déserts alimentaires, car cela n’intéresse personne d’aller mettre des AMAP accessibles ou de la nourriture saine à prix acceptable, ni de végétaliser les menus.

Le problème n’est pas simplement la souffrance animale : il s’agit du tour de passe-passe ahurissant du capitalisme qui produit pour ces jeunes la nourriture la plus dangereuse tout en renforçant des stéréotypes de classe, de race, de genre.

Ce poulet, issu de l’Europe de l’Est, n’est pas plus mauvais que celui McDo, Burger King ou KFC : mais McDo, Burger King comme KFC sont un fléau sanitaire pour les populations afro et nord-afro descendantes, qui sont la cible de ces marchés, et des lieux privilégiés de socialisation. Parce que nous avons intégré que la nourriture bonne et végétale était étrangère à nos cultures (ce qui est d’ailleurs factuellement et historiquement faux), des sous-produits de l’industrie animale sont ainsi devenus des symboles de « l’identité » des hommes qui se tuent à petit feu.

L’antispécisme est une cause sociale, enchevêtrée au racisme et à la ghettoïsation de la santé dont Fatima Ouassak et sa lutte pour les repas végétariens à la cantine avait amorcé un débat que personne n’était prêt à avoir à l’époque.

Au Canada et aux États-Unis, là où les statistiques autour de la race sont permises, les personnes noires meurent bien plus de diabète sucré et de maladies cardiovasculaires que les blanc.hes (et il s'agit là seulement des maladies directement liées à l’alimentation). On a d’abord voulu l’expliquer par un gène qui les prédisposait « naturellement » à cette condition, jusqu’à ce que des chercheurs de l’Université McGill prouvent le contraire : c’est bien l’environnement qui joue un rôle déterminant.

Une position politique consistante reviendrait à dénoncer d'un côté le complexe animalo-industriel et ses lobbies, son projet d'empoisonnement du monde, précisément au nom de l'antiracisme. Cela est inséparable du refus explicite, de l'autre côté, de se faire avoir au jeu de la récupération et de la gentrification végane. L'antispécisme politique est le nom de cette position, qui refuse de parler des animaux uniquement quand cela permet de taper sur des personnes racisées, mais qui ne va certainement pas passer sous silence l'industrie de la viande comme s'il ne s'agissait pas d’un problème politique et éthique de premier ordre.

À ce titre, les « soutiens végétariens » n’apportent rien sinon une attitude particulièrement lâche qui, au nom de l’antiracisme, encouragent l’empoisonnement lent et croissant de ces jeunes de quartiers ; un phénomène que le professeur Llaila O. Afrika nommait un « nutricide » il y a déjà vingt ans. Il appelait alors à reconnecter avec des traditions holistiques africaines dont les récits (le carnisme est lui aussi, un récit) excitent nos imaginaires de manière un peu plus belle que le poulet frit ou le kebab, versions dramatiquement appauvries de ce que devrait être « notre bouffe ».

Heureusement, nos mères continuent de maintenir et transmettre des traditions culinaires (d’ailleurs aussi à base de savoir-faire végétal), que nous avons de la peine à politiser. L’antispécisme politique, c’est-à-dire populaire, comprend ensemble les questions de santé communautaire et de souffrance animale : le sort des un∙es et des autres y sont inextricablement liés, parce que le statut de « master », peu importe sur qui il s’exerce, sera toujours le problème.