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Dans le même numéro

Le pouvoir, la solitude et… la mort

août/sept. 2009

#Divers

L’homme politique Aimé Césaire a été responsable de parti, député, maire. Deux moments de « traversée du désert », au milieu et à la fin de son riche parcours, permettent de mieux comprendre sa conception de l’engagement et de la responsabilité politiques, mais aussi un rapport essentiel à la solitude, qui est la contrepartie du pouvoir.

Il est bon de suivre sa pente pourvu que ce soit en montant.

André Gide

À l’évidence, la mort métamorphose la vie en destin. Prodigieux, celui d’Aimé Césaire se paie de solitude. D’une immense solitude. Celle de l’écrivain1 d’abord, dont elle est le lot quotidien, la compagne fidèle, le témoin exigeant. Poète reconnu mais guère célébré, dramaturge inspiré mais de fait peu joué, pamphlétaire redouté mais trop vite oublié. Quarante-trois années d’écriture2, de corps à corps avec soi-même, à sculpter des mots neufs dans un langage unique.

Celle du politique3 ensuite, dont elle est l’une des dimensions du pouvoir, l’interface de la responsabilité, la contrepartie paradoxale de la popularité. Député adulé sans cesse combattu, maire populaire mais souvent attaqué, leader tutélaire otage du parti. Cinquante-six ans de vie publique, de combats électoraux, sublimes et dérisoires, de déceptions et d’incompréhensions, de progrès notables et d’avancées réelles, d’échecs retentissants et de fidélité trahie. Un demi-siècle à éviter les écueils, à tracer une route, à dénoncer les impasses, à inventer demain4.

Plutôt que de revenir sur les sempiternelles interrogations politiques5, souvent dévoyées en vaines polémiques et controverses stériles, le moment est venu de renouveler les centres d’intérêt et d’investir les « angles morts » d’une bibliographie lacunaire6. Parmi ceux-ci, les rapports de la solitude et du pouvoir, chez Aimé Césaire, méritent d’être abordés. Tout d’abord, parce qu’il s’agit d’une question universelle : « tout pouvoir, écrit Goethe, est enfant de solitude7 » et il n’est pas inutile d’en examiner le versant antillais8. Ensuite, parce qu’il s’agit d’une question transversale, qui permet de traiter ensemble les différents volets d’un engagement multiforme : le maire et sa ville, le président et son parti politique, le député et sa circonscription, le « héros et la foule ». Enfin, parce qu’il s’agit d’une question – forcément – personnelle, qui interroge les ressorts intimes d’une longévité politique exceptionnelle, en se jouant des frontières convenues entre la sphère du « public » et celle du « privé ».

Pour ce faire, on privilégie deux périodes particulières de la vie politique du député martiniquais, que l’on pourrait qualifier de « traversée du désert » en référence à l’âpreté d’un combat solitaire mené simultanément sur les fronts local et national. La première court de 1956 jusqu’à 1974. Elle correspond à son départ du Parti communiste français (Pcf), à son isolement consécutif à l’Assemblée nationale et à la « guerre ouverte » que ses anciens camarades n’ont pas manqué de lui mener. La seconde, quasiment jamais évoquée, court de 2001 à 2008. Elle correspond à la « retraite » officielle de l’homme politique et au dernier combat livré contre la vieillesse et – l’imminence de – la mort.

Le prix de l’indépendance, le poids de la responsabilité (1956-19749)

Dans la vie publique d’Aimé Césaire, cette séquence historique revêt une dimension particulière10. Pour la première fois, le député martiniquais siège parmi les non-inscrits et se trouve ainsi privé non seulement de la logistique mais surtout du soutien politique d’un groupe parlementaire. Conséquence prévisible de sa démission du Pcf, il devient la cible d’une campagne de dénigrement, particulièrement violente, menée aux plans national et local tandis que les « événements de décembre 1959 », pour reprendre la terminologie de l’époque, donnent le signal d’un cycle de mobilisations sociales11 sévèrement réprimées par les pouvoirs publics. De congrès en congrès, les partis territoriaux se radicalisent sur fond d’éveil du sentiment national tandis que les partis locaux de la métropole relaient l’idéologie assimilationniste.

Quitter le parti?

Dans sa célèbre Lettre à Maurice Thorez, Aimé Césaire s’est largement expliqué sur les raisons qui l’ont conduit à prendre cette décision irrévocable. Cinquante ans après, beaucoup a été dit ou écrit, pour en rappeler le contexte historique, en cerner la portée idéologique, en évaluer les conséquences politiques12. Les commentaires d’hier et d’aujourd’hui mettent surtout l’accent sur les effets de cette démission dans le jeu politique insulaire. Aucun ne s’arrête sur l’impact de cette décision sur Aimé Césaire lui-même alors qu’elle l’a sans aucun doute profondément marqué. Dans Autocritique13, Edgar Morin rend compte de son expulsion du Pcf en 1949 et évoque longuement ses conséquences sociales. Il parle du déchirement affectif, du trouble de la conscience et même d’une certaine forme de culpabilité qui l’ont habité, pendant quelque temps, ainsi que ses compagnons d’infortune qui avaient pourtant choisi, avec lui, de s’affranchir de la tutelle du parti. La solitude et l’isolement sont d’autant plus vivement ressentis qu’être membre du « parti » signifie alors appartenir non seulement à une famille idéologique unie autour de valeurs communes mais aussi l’inclusion dans une communauté vivante soudée par des liens personnels très forts.

Malgré la rareté des témoignages ou documents disponibles, les réticences de l’homme à parler de lui-même, nul ne peut douter des souffrances et tourments, désillusions et affliction, de la peine et du chagrin du député de la Martinique14. D’abord sur le plan politique, il n’allait pas de soi, à cette époque marquée par une forte concurrence idéologique Est/Ouest, de dresser un tel réquisitoire contre un parti aussi puissant que le Pcf, en dénonçant son soutien inconditionnel à l’Urss et le dévoiement de sa doctrine d’émancipation sociale. De même, il n’était pas évident de remettre en cause le leadership politique de Maurice Thorez alors au sommet de son pouvoir et de lui reprocher publiquement de faire passer les intérêts organiques du parti avant ceux de la « cause ouvrière » et des « peuples du Sud ». Enfin, il n’était pas aisé de contester le magistère intellectuel de Louis Aragon à une époque où ce dernier exerçait une forte influence sur les plus beaux fleurons des Arts et Lettres français. À quelques nuances près, Aimé Césaire se retrouve donc dans un splendide isolement, coupé de certains milieux culturels et artistiques parisiens, cantonné dans son pré carré du 25 de la rue des Écoles15, replié sur lui-même dans une Chambre des députés où le système des groupes parlementaires limite son action.

Césaire a trahi !

De retour dans son île, le député-maire de Fort-de-France est confronté au trouble de sa base électorale, alimenté par une campagne ad hominem orchestrée par ses anciens camarades. Le mot d’ordre de ces derniers, largement diffusé, tient en une formule lapidaire : « Césaire a trahi le parti. » Dans l’un de ses rares témoignages sur ce sujet, le maire-poète raconte :

J’ai été accueilli en Martinique par des cris, par des insultes. Certains expliquaient que déjà je trahissais dans le ventre de ma mère. Oui ça a été terrible. Un déchaînement incroyable. J’étais lâché par les Martiniquais alors que ce que je souhaitais c’était que la lumière soit faite et que le dossier soit discuté […] J’étais rejeté, j’étais le renégat, selon le schéma classique. J’ai songé à me retirer de la vie politique sans amertume […]16.

Les témoins de cette époque racontent, avec émotion, le désarroi de nombreux militants communistes, tiraillés entre leur admiration17 sans borne pour le député martiniquais et la fidélité au parti/guide de leur conscience politique.

Dans un premier temps, la majorité des adhérents et sympathisants locaux restent fidèles au Pcf. Seule une minorité de militants18 quittent le parti pour rallier Aimé Césaire. Le Pcf lance alors une nouvelle campagne de dénigrement contre le maire de Fort-de-France que ses fidèles rappellent en Martinique pour expliquer publiquement sa décision et tenter d’apaiser les passions. À l’occasion d’un discours prononcé à la Maison des sports de Fort-de-France devant plusieurs milliers de personnes, le député récuse, un à un, les termes du réquisitoire du Pcf :

[…] À propos de ma démission, on s’est livré à beaucoup d’hypothèses hasardeuses… on a parlé de mon autoritarisme, de mon délire de grandeur, de mes fautes répétées… je ne parle pas de ceux qui n’ont vu dans mon geste… qu’un geste crapuleux financé par la Réaction, je ne parle pas de ceux-là, car j’abandonne très volontiers à la bassesse de leurs spéculations, ceux pour qui il n’existe pas de cas de conscience, ceux pour qui il n’existe pas de drame de la pensée, car ils n’ont pas de pensée du tout, ceux pour qui il ne peut y avoir chez un homme que des drames du porte-monnaie… Mais alors si ma démission ne s’explique pas par un trait particulier de ma psychologie… comment s’explique cette démission ? Et bien ! En vérité… depuis quelque temps, nous sommes dans une période d’accélération de l’histoire… Quand on nous révèle comment sont morts des communistes éminents, probes, honnêtes, dévoués à la cause de la révolution… Et que dire quand on apprend que Staline a fait massacrer les trois quarts des délégués du xviiie congrès du Parti bolchevique… Je ne crois pas au socialisme qui massacre les ouvriers. Je ne crois pas au socialisme qui s’impose par les tanks. La direction du Pcf m’a toujours tenu en vassal. Je n’avais le droit de prendre aucune initiative. Je me faisais fréquemment blâmer19 […]

Loin de réduire les tensions locales, cette mise au point donne le coup d’envoi d’une nouvelle campagne des communistes qui exigent qu’Aimé Césaire remette au parti ses mandats de député et maire de Fort-de-France. De nouvelles élections ont lieu après la démission collective du conseil municipal. Aimé Césaire l’emporte alors sur son nom malgré la violence d’une campagne « fratricide » contre son ancien parti. La création du Ppm, en 1958, décuple les affrontements avec le parti communiste martiniquais (Pcm20). Ses anciens « camarades » n’hésitent pas à délaisser le domaine des idées pour s’en prendre directement à sa personne. Après avoir tant lutté contre le parti colonial et ses relais parisiens, le député se trouve engagé, corps et âme, dans un combat « déchirant » contre les siens, payant un lourd tribut à sa farouche volonté d’indépendance et à son éthique de la responsabilité.

Les « événements de décembre 1959 »

« Cette guerre imbécile et sans objet entre Césaire et le PC, écrit l’historien et ancien militant communiste Édouard Delépine21, avait atteint une sorte de paroxysme de l’incompréhension et de la bêtise au cours et au lendemain de décembre 1959. » Un banal accident de la circulation entre un automobiliste blanc et un cyclomotoriste noir dégénère, trois nuits durant, en émeutes violentes dans les rues de Fort-de-France22. Ces troubles sociaux, durement réprimés par les forces de l’ordre, viennent compliquer des rapports déjà difficiles entre communistes et progressistes martiniquais. Retenu à Paris par ses activités parlementaires, multipliant les interventions23 auprès du gouvernement en place pour mettre un terme aux violences policières, Aimé Césaire est, à nouveau, mis en cause par le bureau politique du Pcm qui dénonce la « défaillance » du premier magistrat de la ville :

[…] dans ces heures tragiques, chacun a pu constater l’absence et la carence totale des dirigeants de la municipalité de Fort-de-France qui ont manqué à leurs devoirs élémentaires en abandonnant la population à la sanglante répression policière24 […]

De retour en Martinique en janvier 1960, Aimé Césaire choisit de ne pas répondre aux attaques de ses anciens colistiers et lance un appel à l’union de toutes les forces de progrès :

Notre malheureux pays se meurt de haines stériles, de polémiques idiotes, de divisions stupides. Ces morts de décembre ne doivent pas devenir une cause supplémentaire de division. Ces morts n’appartiennent à personne sinon au peuple martiniquais tout entier. Cette émeute doit servir, oui ! Mais au pays. Et elle ne servira au pays que si elle sert à l’union raisonnable, à l’union loyale de tous les Martiniquais, de tous les démocrates contre l’injustice et le racisme, contre l’oppression et la tyrannie25 […]

Cette volonté de réconciliation du leader du Ppm ne rencontre pas celle des autres partis. Quelques jours plus tard, lors d’une séance du conseil général, Aimé Césaire ne peut achever son intervention. Des militants communistes l’interrompent sans ménagement. Le maire de Fort-de-France est violemment pris à partie par les manifestants qui envahissent la salle des délibérations. La séance est suspendue26.

Cet épisode n’est pas, loin s’en faut, le premier de la longue carrière publique d’Aimé Césaire. Il n’est pas non plus le dernier. D’autres viendront émailler une trajectoire politique marquée par la recherche têtue de nouvelles voies pour de nouveaux rapports avec la France27. Ce souci constant de promouvoir un « statut politique sur-mesure » pour la Martinique, appelé à évoluer en fonction des contingences, lui vaudra les critiques systématiques des formations partisanes locales qui lui reprochent tantôt d’être, au fond, un indépendantiste masqué tantôt d’être, en réalité, un « départementaliste28 » non assumé.

Les aléas d’une retraite improbable (2001-2008)

La scène se passe, le 6 mars 2001, au sixième étage de l’hôtel de ville de Fort-de-France. Le maire sortant préside sa dernière séance du conseil municipal dans une ambiance à la fois grave et festive. Il passe l’écharpe de premier magistrat à son successeur. Une carrière politique, longue de cinquante-six années, s’achève. Une page se tourne. L’heure de la retraite a sonné. Âgé de 88 ans, Aimé Césaire retourne à la vie civile mais la politique ne le lâchera pas. Malgré les signes pressants de la vieillesse, il continue à jouer un rôle en coulisse. Son avis est encore recherché mais rarement suivi. Président honoraire de son parti, il en devient l’otage. Monument vivant, il ne s’appartient plus. Le grand âge venu, la santé chancelante, il s’enfonce, peu à peu, dans les fonds abyssaux. L’après-Césaire commence.

La ritournelle des visites

Maire honoraire de Fort-de-France, Aimé Césaire continue à se rendre tous les jours à l’ancien hôtel de ville où tout a commencé un certain mois de mai 1945. Il y dispose d’un bureau, au-dessus du théâtre municipal, où il est assailli, les deux ou trois premières années tout au moins, par toutes sortes de sollicitations. Aidé d’une secrétaire, il donne l’essentiel de son temps aux visiteurs, illustres ou inconnus, qui affluent, parfois sans rendez-vous, dans le salon d’attente.

D’abord, les Martiniquais anonymes, de loin les plus nombreux, résidents ou non dans l’île, venus rencontrer leur « grand homme » comme on visite le patriarche d’une très grande famille, avec respect, gratitude et admiration. Certains lui présentent un nouveau-né, lui donnent des nouvelles de leurs parents, s’enquièrent de sa santé, lui rappellent des souvenirs heureux, lui disent leur reconnaissance pour l’œuvre accomplie. D’autres, moins désintéressés, lui demandent son aide sans détour, lui exposent leur vie sans fard, sollicitent son intervention sans pudeur, lui rapportent les dernières rumeurs qui courent dans la ville, forcent parfois le trait pour gagner sa confiance. Souvent le mercredi, collégiens et lycéens débarquent dans son bureau, l’invitent à commenter son œuvre, le questionnent sur sa vie, lui soumettent des livres à dédicacer et se font prendre en photo.

Ensuite, les « visiteurs du soir », militants fidèles, responsables ou élus du Ppm ou encore cadres et employés municipaux, qui continuent à le considérer comme le leader suprême. Les uns viennent le tenir informé de la vie du parti, le préviennent de « ce qui se trame », lui demandent conseil, lui réclament un soutien, exigent un arbitrage. Les autres le consultent sur un projet de la ville, recueillent son agrément sur une décision de son successeur, s’assurent de son accord sur un recrutement ou une mutation, lui dévoilent leurs intentions et attentes, lui font part de leurs craintes ou espoirs. Aimé Césaire les accueille volontiers. Certains le lui reprochent. D’autres l’en remercient. Les uns gardent jalousement sa parole. Les autres l’exploitent sans vergogne. Parfois, le vieil homme se fâche mais personne ne lui en tient rigueur.

Enfin, les personnalités, nationales ou internationales, du monde des arts et lettres, des milieux d’affaires ou de la politique, venues lui rendre une visite de courtoisie. Du président Abdou Diouf au romancier Milan Kundera, de Bernard Kouchner à la chanteuse cubaine Célia Cruz, de Laurent Fabius à l’écrivain René Depestre, de François Bayrou à Jean-Marie Le Clézio, les célébrités29 se pressent pour saluer le poète martiniquais qui ne manque jamais de les recevoir chaleureusement, souvent en compagnie du Dr Aliker ou de Camille Darsières. Les discussions gravitent, dans la plupart des cas, autour de ses écrits, de ses lectures du moment, des tendances actuelles de la littérature, des œuvres d’art qui ornent son bureau. La politique n’est jamais loin. Les uns le questionnent sur la situation en Martinique, les autres lui demandent un commentaire sur la conjoncture nationale. Les étrangers lui parlent de leur pays. Tous sollicitent son avis, y compris les officiels français qui ne l’ont pas toujours apprécié. L’opposant d’hier est devenu le sage d’aujourd’hui. Aimé Césaire n’est pas dupe. Il joue le jeu avec malice. La presse est presque toujours conviée. Le vieux maire est ravi. Ces visites le distraient de l’ennui. Et elles lui permettent d’oublier la maladie.

Héraut ou otage du parti?

Avant même sa retraite officielle, Aimé Césaire exprime déjà, de temps à autre, sa grande lassitude de la politique : « Je suis l’otage du parti30 ! » Devenu son président honoraire, il est certes toujours partant pour le débat d’idées, prêt à pousser plus loin la réflexion, à formuler de nouvelles propositions. Même s’il n’assiste plus, avec la même assiduité, aux réunions des instances, il reste le recours et la référence du parti. En revanche, il répugne, toujours autant, à trancher les querelles de personnes, à arbitrer les rivalités internes, à gérer les conflits d’intérêts. Plutôt que de décevoir ceux qu’il considère comme ses fils, il préfère attendre le tout dernier moment pour donner un avis ou prendre une décision, laissant parfois les situations se dégrader.

Ainsi, la question de sa succession à la mairie de Fort-de-France en apporte une expression exemplaire sinon illustrative. Quand le maire sortant rend publique son intention de ne pas briguer un nouveau mandat, les spéculations vont bon train. Les postulants ne manquent pas. Les conjectures aussi. Les rumeurs bruissent de toutes parts. Des noms31 sont avancés. D’autres sont écartés. Au début, Camille Darsières, le compagnon de route, tient la corde. Puis, Claude Lise, un autre fidèle et proche, est donné favori. De temps à autre, Rodolphe Désiré, le « rebelle » du parti, est cité en premier. Enfin, Serge Letchimi, urbaniste de la ville passé en politique, entre en lice. Le vieux maire, encore président du parti, hésite à désigner un dauphin. Ses gestes sont épiés, ses propos interprétés. De crainte de décevoir, il reste énigmatique. Faute de transparence (absence de « primaires » ou d’un autre mode de sélection interne), la course à l’investiture laisse des traces durables. En ménageant les uns et les autres le plus longtemps possible, Aimé Césaire provoque des frustrations qui affectent, peu à peu, l’unité du parti. Des courants apparaissent ou réapparaissent. Des clans se forment. Des ambitions se font jour. L’après-Césaire commence avec des dissensions32.

De même, la gestion de son agenda soulève parfois des interrogations. À cet égard, deux visites méritent d’être mentionnées. La première, celle de l’humoriste Dieudonné M’Bala M’Bala, qui intervient dans le contexte des poursuites judiciaires suscitées par ses déclarations controversées sur la Shoah, provoque l’incompréhension des uns et l’embarras des autres. Sans doute peu au fait de la situation nationale, Aimé Césaire le reçoit, sans méfiance, lui donne l’accolade et lui apporte un appui :

[…] Il est jeune. Il va à l’essentiel. Il a tout mon soutien33.

De son côté, l’humoriste n’est pas en reste :

[…] Cette utopie républicaine, il l’a portée à bout de bras. C’est extrêmement troublant de voir à quel point la République lui doit34.

En quête de reconnaissance, Dieudonné exploite sans réserve les mots du poète pour retrouver l’estime et le respect perdus. La seconde, celle de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et président de l’Ump, devait se produire en pleine « guerre des mémoires ». Mais Aimé Césaire refuse de le recevoir. Invoquant des raisons personnelles, il précise :

[…] parce que, auteur du discours sur le colonialisme, je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu, je ne saurais paraître me rallier à l’esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005 sur la reconnaissance dans les programmes scolaires du « rôle positif de la présence française en outre-mer35 ».

Contraint d’annuler son voyage, le ministre de l’Intérieur ne renonce pourtant pas. Un trimestre plus tard, la disposition de la loi incriminée ayant été supprimée, le député honoraire accepte de le rencontrer. Devant une foule de micros, l’hôte martiniquais offre à son visiteur un exemplaire de son Discours sur le colonialisme, rendant hommage à « cette nouvelle génération parmi laquelle nous reconnaissons Nicolas Sarkozy36 ». Lui tenant la main, il glisse ensuite un énigmatique :

On sent en lui une force, une volonté, mais c’est sur cette base-là que nous le jugerons37.

Pas peu fier de ce retournement heureux, le futur président de la République déclare à son tour :

C’est un grand honneur, une grande responsabilité d’être un homme nouveau distingué par Aimé Césaire. C’était extrêmement émouvant car c’est une page d’histoire vivante qui s’exprime avec beaucoup de tolérance et de hauteur de vue38.

Ces deux visites, parmi d’autres, soulèvent de nombreuses questions : Aimé Césaire est-il tombé dans un piège ? Devait-il recevoir le patron de l’Ump et l’humoriste Dieudonné ? Y a-t-il été contraint par son parti ? Les a-t-il rencontrés de son plein gré et en toute conscience ? À l’évidence, personne n’en saura jamais rien. Pour partie, le Ppm y a probablement pris sa part, pour partie, l’intéressé y a sans doute souscrit. Au-delà des raisons immédiates, la réponse se trouve certainement dans le corps-à-corps d’un vieil homme avec lui-même, dans le dialogue avec « un passé qui est là qui montre et dérobe son visage39 », dans une confrontation avec « ses fantômes et ses fantasmes40 », dans ce vain combat contre le naufrage du grand âge et l’imminence de la mort.

Au bout du dernier combat

Quelle postérité politique ? Que reste-t-il d’un magistère qui se confond avec l’histoire et qui défie la géographie ? De toute évidence, cette question pose le problème du droit à inventaire et celui de la poursuite des combats inachevés. Sur ces deux plans, beaucoup reste à faire. D’abord, le Ppm ne s’est pas encore remis du retrait de son président honoraire. La guerre de succession interne a laissé de nombreuses traces. Après le départ d’une partie des cadres du parti, elle se poursuit désormais entre formations rivales issues de la même famille idéologique. La concurrence passe au premier plan des consciences. Elle divise les fils du patriarche défunt. Tous se réclament pourtant de lui et revendiquent une part d’héritage. Mieux, les autres groupes politiques s’invitent dans le jeu pour en tirer parti. En tout cas, jamais Aimé Césaire n’a été autant cité par ses adversaires politiques supposés41. De son vivant, le vieil homme fut rarement en odeur de sainteté. Mort, il semble désormais faire l’unanimité. À l’évidence, ce consensus repose sur un malentendu, chaque parti cherchant avant tout son avantage politique.

Pour l’heure, deux tendances se dessinent dans une certaine confusion : les « héritiers naturels » tentent de sanctuariser l’action de leur héros éponyme tandis que les « opposants d’hier » voudraient en faire le patrimoine indivis de tous les partis. Les premiers résistent à tout droit d’inventaire et se posent en gardiens du temple. Les seconds revendiquent une forme de filiation et appellent au partage de l’héritage. Les uns refusent la « banalisation » du « Père fondateur ». Les autres souhaitent, au contraire, sa « normalisation ». À l’évidence, les contingences du jeu politique l’emportent. Ce qui presse les uns et les autres, ce qui leur importe plus que tout, est d’obtenir, coûte que coûte, des dividendes à court terme. À la bourse des valeurs, « l’action Césaire » est à la hausse. Petits porteurs et gros actionnaires rivalisent d’astuces. Dans ce jeu à somme nulle, la mémoire du « sage » est enjeu de pouvoir.

Qu’en aurait-il pensé ? En aurait-il ressenti plus d’agacement que de fierté, plus d’embarras que de soulagement, plus de contrariété que d’apaisement ? Nul ne le sait, mais il n’est pas interdit de penser : sans doute encore plus de solitude et probablement autant de sollicitude.

Aimé Césaire en neuf discours politiques*

Discours à la Première Assemblée nationale constituante (Paris, Palais Bourbon, 20 décembre 1945). Dans sa toute première intervention parlementaire, le jeune député de la Martinique – alors âgé de 32 ans – présente à ses collègues la situation de détresse dans laquelle se trouvent les populations d’outre-mer au lendemain de la libération et avance une voie inédite de décolonisation qui met l’accent sur la nécessité politique d’une égalisation économique et sociale entre les vieilles colonies et la métropole :

[…] si vous voulez que les Antilles et la Martinique se tirent du mauvais pas où les a conduites la vieille politique héritée du pacte colonial, il n’y a qu’un moyen : les équiper […] il nous faut des routes, des ports, des aérodromes, des égouts, il nous faut des hôpitaux pour préserver notre race de la dégénérescence, il nous faut des écoles pour satisfaire la soif d’instruction de nos enfants.

Dans ce même discours, l’élu martiniquais s’emploie à surmonter les préventions financières du Gouvernement trop soucieux des équilibres budgétaires lorsqu’il s’agit de l’outre-mer et dénonce les lobbies insulaires et leurs relais parisiens hostiles à tout changement statutaire. À plus d’un titre, cette prise de parole inaugurale d’Aimé Césaire anticipe les débats de fond soulevés par la départementalisation ainsi que les malentendus qui en sont le ressort.

Discours prononcé à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’abolition de l’esclavage (Paris, université de la Sorbonne, 1948). Dans ce texte souvent décontextualisé à des fins polémiques, rarement commenté dans son intégralité, le député de la Martinique souligne, en premier lieu, le rôle majeur du « peuple de la capitale » dont la mobilisation, à l’image de la célèbre pétition des ouvriers de Paris en faveur de l’abolition de l’esclavage (1844), rendit possible l’acte d’émancipation. Il poursuit son propos en rendant un hommage appuyé à l’action décisive de Victor Schoelcher qui arracha littéralement le décret du 27 avril 1848, grâce à sa « passion pour la justice, son goût pour les principes, son intelligence lucide, sa persévérance inlassable ». Enfin, le discours s’achève par un examen « non plus historique mais critique » de l’œuvre accomplie dont son auteur dit qu’elle est, un siècle plus tard, à la fois « immense et insuffisante », en concluant sur l’idée que « la vraie émancipation n’est pas celle qui se décrète mais celle que l’homme conquiert sur lui-même, qu’elle n’est pas derrière lui, mais qu’elle est devant lui […] ». À lire ou à relire à la lumière du débat contemporain autour de la « guerre des mémoires ».

Discours sur le colonialisme (Paris, Présence africaine, 1950). Peut-être le plus politique de ses textes littéraires, sans doute le plus violent, le discours connaît un grand rayonnement international, notamment sur le continent africain, alors que le mouvement de décolonisation débouche sur la première vague des indépendances. Dénonciation méthodique et passionnée des ravages du colonialisme occidental, réquisitoire enflammé contre le complexe de supériorité de la civilisation européenne, charge sans miséricorde contre une « Europe bourgeoise » suffisante et mortifère, ce manifeste donne le coup d’envoi du combat politique des élites émergentes des pays du sud à l’aube des indépendances. Sa virulence porte l’empreinte de la violence de l’époque et de l’émergence conflictuelle des nouveaux États sur la scène internationale. Prototype de la rhétorique contre les prétentions coloniales « occidentales » et ses corollaires « impérialistes », le Discours exerce une influence durable sur les leaders du tiers-monde en assurant à son auteur un rayonnement international sur le continent africain notamment. C’est aussi à cette source que s’abreuve le maire de Fort-de-France à chacune de ses colères contre le « colonialisme et le racisme impénitent ». Aujourd’hui devenu un classique de la lutte anticolonialiste, un temps au programme scolaire des classes de terminale, le Discours reste une référence vivante pour tous les militants de la cause des peuples du sud.

Discours « Culture et colonisation » prononcé à l’occasion du Premier Congrès des écrivains et artistes noirs (Paris, Sorbonne, 1956). Organisé par les Éditions Présence africaine, du 19 au 22 septembre 1956, dans l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne, à Paris, ce congrès « inaugural » réunit une centaine d’éminents intellectuels venus d’Afrique, d’Europe, des États-Unis et de la Caraïbe pour débattre de la « crise de la culture négro-africaine ». Cette première manifestation du genre s’inscrit dans la lignée des congrès panafricanistes organisés au début du xxe siècle à Londres, à New York, à Bruxelles et à Manchester. À cette occasion, Aimé Césaire, l’un des organisateurs de cette rencontre inédite (avec L. S. Senghor et Alioune Diop), prononce un discours important non seulement parce qu’il engage une nouvelle défense et illustration de la « civilisation nègre » mais surtout parce qu’il soutient qu’il n’est pas de décolonisation politique sans décolonisation culturelle, l’ontologie politique étant avant tout une ontologie culturelle. Cette conviction à toute épreuve sera développée à l’occasion d’autres événements comme le Deuxième Congrès international des écrivains et artistes noirs à Rome (1959), les festivals mondiaux des Arts nègres de Dakar (1966) et Lagos (1977). Elle inspirera également sa gestion de la mairie de Fort-de-France et du Conseil Régional de la Martinique ainsi qu’une politique coûteuse d’équipements et d’événements culturels.

Lettre à Maurice Thorez (Paris, Présence africaine, 26 octobre 1956). Dans la plus célèbre de ses correspondances politiques, le député-maire de Fort-de-France annonce au secrétaire général du Parti communiste français sa démission et en détaille les raisons philosophiques et politiques. De retour en Martinique où il est en butte à l’incompréhension de son électorat et à une campagne violente menée par les communistes locaux, il prononce un discours « fondateur » à la maison des sports de Fort-de-France, reprenant ses principaux arguments et annonçant en filigrane la création d’une formation partisane territoriale, émancipée de toute tutelle parisienne. Parmi plusieurs formules restées célèbres, on peut en citer trois qui forment la trame de son intervention :

[…] Dans ces conditions, on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous, délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions accepter que qui que ce soit, fût-il le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous [… ou encore] que ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme. Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou le mouvement […]

Sans oublier le prix à payer :

Il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage ; la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force d’inventer notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent.

Congrès constitutif du Parti progressiste martiniquais (Fort-de-France, 21-23 mars 1958). Dans son rapport sur l’avenir institutionnel de la Martinique, le futur président du Ppm commence par constater les limites du statut départemental : recentralisation du pouvoir de décision politique et assimilation culturelle du peuple martiniquais. Sur le premier point, le prix à payer est celui de l’irresponsabilité des élus locaux :

[…] quand trop de choses sont décidées à Paris, cela revient à dire le plus souvent que trop de choses sont imposées par Paris […].

Sur le second, la départementalisation :

[…] a confirmé et aggravé un processus de dépersonnalisation commencé depuis longtemps et inauguré un processus de dénaturation d’un groupe naturel […] projeté hors de lui-même.

D’où le malaise martiniquais, qui n’est autre que :

[…] le malaise d’un peuple qui a le sentiment qu’il n’est plus responsable de son sort, et qu’il n’est qu’un comparse dans un drame dont il devrait être le protagoniste.

Pour sortir de cette impasse politique et culturelle, le député-maire de Fort-de-France propose l’idée fédérale qui permet, à l’instar du modèle constitutionnel italien, de créer des régions dotées d’un pouvoir de libre administration. Vingt-quatre ans avant la première loi française de décentralisation, son Rapport pour la transformation de la Martinique en région dans le cadre d’une Union française fédérée (Fort-de-France, 1958) préfigure l’évolution des institutions locales françaises dans des termes qui gardent encore une actualité frappante.

Discours prononcé à l’occasion du Xe anniversaire du Parti progressiste martiniquais (Fort-de-France, 1968). Vingt ans après la départementalisation et le constat de ses effets pervers (progrès social mais renforcement de la centralisation politique, modernisation des équipements mais assimilation culturelle), dix ans après le congrès constitutif du Ppm (mars 1958) préconisant la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales, Aimé Césaire poursuit sa dénonciation des contradictions du statut départemental et appelle de ses vœux une évolution institutionnelle plus « conforme aux intérêts du peuple martiniquais ». À ceux qui s’opposent désormais à tout changement statutaire (des deux côtés de l’océan) après avoir combattu la transformation des colonies en départements, le député répond :

Il n’y a pas de statut de droit divin. L’histoire les fait et les défait selon un clivage qui s’appelle l’homme, ses besoins, ses aspirations […] c’est dire que par définition, tout statut politique s’inscrit sous le signe de l’historicité, autrement dit du précaire et du révocable.

À cette occasion, le président du Ppm avancera, pour la première fois, le mot d’ordre « d’autonomie pour la nation martiniquaise » dont ses détracteurs « départementalistes » devaient s’emparer pour agiter le péril de l’indépendance. En 1971, le Ppm souscrit à la convention du Morne Rouge qui formalise cette lutte pour l’autonomie et avance un projet de création d’États autonomes aux Antilles et en Guyane.

Discours des « trois voies et des cinq libertés » (Fort-de-France, 1978). Sans relais nationaux depuis sa démission du Parti communiste français, en butte à l’hostilité des services extérieurs de l’État, cible privilégiée des formations locales de la métropole, le président du Ppm traverse une période marquée par des clivages idéologiques profonds et des campagnes électorales d’une rare violence (notamment aux législatives de 1973 et 1978). À plus d’un titre, le « Discours des trois voies et des cinq libertés » ouvre une nouvelle étape : après la revendication du statut départemental, du progrès social et du développement des équipements publics, la lutte pour l’autonomie politique et l’affirmation de l’identité culturelle martiniquaise, la modernisation économique apparaît prioritaire pour revitaliser un système productif en crise et réduire des flux migratoires massifs vers la métropole (« génocide par substitution »). Au plan national, le député-maire de Fort-de-France sort de son isolement politique (1958-1974) et s’apparente au groupe socialiste et radical de gauche. Rallié au programme commun de la gauche, il soutient la candidature de François Mitterrand aux élections présidentielles de 1974 et 1981 sur la base de l’engagement du futur président de la République en faveur de la décentralisation et de la régionalisation.

Discours du « moratoire » prononcé à l’occasion de la fête annuelle du Ppm (Fort-de-France, 1981). Au lendemain de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République et à la faveur de la réforme de la décentralisation, la ligne politique du Ppm connaît deux évolutions importantes. La conquête du pouvoir régional supplante désormais la question du statut politique. L’impulsion périphérique du développement local refoule la pulsion nationaliste. Dans une intervention publique particulièrement attendue, Aimé Césaire indique le nouveau cap :

J’ai changé moi aussi. Je me suis dit que la victoire de François Mitterrand constituait une chance pour la Martinique. Une chance unique, une chance exceptionnelle, une chance historique que nous devons connaître pour exploiter […] Martiniquais, nous devons être lucides : ce pays est malade. Reconstituons sa santé, sa force, son économie, sa morale […] Ensuite, quand il ira mieux, quand le malade sera en état de parler, en état de raison […] alors nous poserons la question de savoir s’il est possible d’aller plus loin. Camarades, savez-vous ce qu’est un moratoire ? C’est un arrêt provisoire, une suspension. Parce que j’ai décidé de tenir compte de la réalité […], je proclame ce soir un moratoire politique sur le problème du statut juridique de la Martinique.

*.

À l’évidence, la sélection de ces neuf « discours fondateurs » dans un corpus d’interventions publiques, estimé à plus de trois cents, obéit à des partis pris. Autant que possible, on a retenu les discours qui marquent le cheminement politique d’Aimé Césaire, en privilégiant ceux qui annoncent, pour la première fois, une nouvelle étape de son itinéraire.

  • *.

    Professeur des universités, détaché au ministère des Affaires étrangères.

  • 1.

    Lire le discours de réception du prix Nobel de littérature de Jean-Marie G. Le Clézio (« Dans la forêt des paradoxes », Stockholm, 2008) qui consacre de très belles pages à la solitude de l’écrivain.

  • 2.

    Si l’on s’en tient aux dates de publication de ses première (1939) et dernière œuvres (1982). Évidemment, Aimé Césaire a commencé à écrire bien avant et a sans doute continué bien après.

  • 3.

    Parmi d’autres biographies ou autobiographies, voir les témoignages d’Anthony Sampson, Mandela. The Authorized Biography, Harper Collins Publisher, 1999 et de Nelson Mandela, A Long Walk to Freedom, Abacus, 1995.

  • 4.

    Dès 1956, dans sa célèbre Lettre à Maurice Thorez (Paris, Présence Africaine, 1956), le député martiniquais devait écrire : « […] il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage ; la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force d’inventer notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent […] »

  • 5.

    Parmi d’autres, la question de la départementalisation (comment Aimé Césaire, l’un des plus grands théoriciens de la décolonisation, a pu faire adopter une loi renforçant la dépendance de la Martinique par rapport à la métropole ?) et, quelques années plus tard, celle du moratoire sur le statut politique de la Martinique (pourquoi n’avoir pas profité de l’installation de la gauche au pouvoir, en métropole, pour négocier un régime d’autonomie voire l’indépendance ?).

  • 6.

    À l’évidence, l’œuvre et l’action, chez Aimé Césaire, sont liées, l’une à l’autre, indissociablement. Elles se pensent ensemble, se complètent, se répondent. Pour le dire dans les mots d’Henri Bergson, l’intéressé n’a cessé « d’agir en homme de pensée et de penser en homme d’action ». Ceci étant dit, l’essentiel de la bibliographie césairienne porte sur son œuvre littéraire. À ma connaissance, il n’existe, à ce jour, ni biographies ni ouvrages politiques sur le député-maire de Fort-de-France, à une ou deux exceptions près : Philippe A. Blérald, Négritude et politique aux Antilles, Paris, Éditions Caribéennes, 1977 et Ernest Moutoussamy, Aimé Césaire. Député à l’Assemblée nationale (1945-1993), Paris, L’Harmattan, 1993.

  • 7.

    Goethe, Mémoires, Paris, Éditions de Cliny, Livre III, 1942, p. 15.

  • 8.

    Dans l’un de ses derniers entretiens, Aimé Césaire confie que : « […] c’est un pays (la Martinique) où très vite (enfant) je me suis senti seul et désorienté. Très vite, je me suis senti mal à mon aise. J’avais des amis très chers mais la vie martiniquaise ne me plaisait pas […] », France-Antilles, « Césaire, le Cahier d’une vie », numéro spécial, avril 2008, p. 4.

  • 9.

    Pour éviter tout malentendu, deux précisions s’imposent. Tout d’abord, il convient de rappeler qu’une périodisation est, par définition, un exercice arbitraire. Loin d’être la plus pertinente, la périodisation retenue permet cependant de délimiter un espace-temps illustrant la solitude d’Aimé Césaire à l’épreuve du pouvoir. La séquence 1974-1981, marquée par le durcissement des tensions Centre/périphérie (pouvoir giscardien versus municipalité de Fort-de-France), aurait également pu être choisie. Si elle ne l’a pas été, c’est parce qu’Aimé Césaire a décidé, en 1974, de s’apparenter au groupe socialiste et radical, sortant ainsi de son isolement parlementaire. Ensuite, s’agissant de l’infra-titre (« Le prix de l’indépendance, le poids de la responsabilité (1956-1974) »), il n’insinue nullement que c’est la seule période de sa longue carrière politique où le leader martiniquais aurait été « indépendant et responsable », tant s’en faut !

  • 10.

    Sur un plan personnel, il convient de mentionner le divorce d’Aimé Césaire et de Suzanne Roussy, en 1963, après 27 ans de vie commune. Celle-ci mourra, quelques années plus tard, en 1966.

  • 11.

    Parmi d’autres, la grève des ouvriers agricoles du Lamentin, en 1961, marque les esprits. Les gendarmes tirent sur la foule. Trois ouvriers sont tués. Lors de leurs obsèques, le maire communiste de la ville, Georges Gratiant, prononce un discours qui reflète la violence des conflits sociaux de l’époque : « […] Qui veut du pain aura du plomb, au nom de la loi, au nom de la force, au nom de la force de la loi qui vient de France. » Voir Georges Gratiant, « Discours sur les trois tombes », site du journal du parti communiste martiniquais (www.journal-justice-martinique.com).

  • 12.

    On se reportera ici aux actes du colloque organisé les 24 et 25 octobre 2006 à Fort-de-France (Martinique), à l’occasion du cinquantenaire de la Lettre à Maurice Thorez, en présence d’Aimé Césaire, par le Centre d’études césairiennes.

  • 13.

    Edgar Morin, Autocritique, Paris, Le Seuil, 1958, 1975. Sur ce même sujet, on peut également relire les pages pénétrantes de Georges Lavau, À quoi sert le Parti communiste français ?, Paris, Fayard, 1981, p. 3-12.

  • 14.

    Voir notamment le poème « Séisme » qui sera publié dans le recueil Ferrements, Paris, Le Seuil, 1960. On se reportera utilement aussi à David Alliot, Aimé Césaire. Le Nègre universel, Paris, Infolio, 2008, p. 136-140.

  • 15.

    Adresse du siège de la maison d’édition/librairie Présence africaine.

  • 16.

    Euzhan Palcy, Une parole pour le xxie siècle, recueil des entretiens du film documentaire, Paris, Jmj Productions, 1994, p. 70.

  • 17.

    On prête à Georges Gratiant, ancien secrétaire général du parti communiste martiniquais et alors maire de la ville du Lamentin, une métaphore, restée célèbre, marquant l’avènement politique d’Aimé Césaire : « […] le bateau rouge avance toutes voiles gonflées… gonflées de toute notre espérance que portent nos luttes sociales pour le bien-être des travailleurs… À la barre, nous avons placé le plus jeune d’entre nous… qu’importe s’il n’est pas inscrit au rôle de l’équipage », Archives du journal communiste Justice, dossier « Histoire du Pcm », Fort-de-France, 1960, p. 28.

  • 18.

    Certains d’entre eux deviendront, deux ans plus tard, les premiers membres du parti progressiste martiniquais (Ppm). D’autres militants communistes viendront ensuite en grossir les rangs.

  • 19.

    Cité dans D. Alliot, Aimé Césaire. Le Nègre universel, op. cit., p. 143-145.

  • 20.

    La section martiniquaise du Pcf se transforme en parti communiste martiniquais à l’occasion d’un congrès tenu les 21 et 22 septembre 1957.

  • 21.

    Édouard Delépine, « Mon Camille Darsières à moi », Antilla, n° 1329, 11 décembre 2008, p. 28.

  • 22.

    On relèvera trois morts ainsi que plusieurs dizaines de blessés. Alain Plénel, alors vice-recteur des Antilles, père du journaliste Edwy Plénel, qualifie ces événements de « trois glorieuses ». Avec d’autres, il est rappelé en « métropole », en vertu d’une ordonnance de 1960 qui permet alors au préfet d’éloigner tout fonctionnaire susceptible de porter atteinte à la sûreté de l’État et à l’ordre public.

  • 23.

    Le 21 novembre 1959, soit un mois avant le « soulèvement populaire » de Fort-de-France, Aimé Césaire déclare à l’Assemblée nationale, à l’occasion du débat général relatif au IVe plan : « Les Antilles ne sont pas des terres de violence, ce ne sont pas des terres de rupture. Ce qu’elles demandent mais alors passionnément, c’est qu’à leur attachement, il ne soit répondu par l’indifférence, c’est qu’à leur angoisse, il ne soit pas répondu par le silence et que leur fidélité n’apparaisse pas au Gouvernement comme le signe qu’on peut les négliger impunément. » Cité dans E. Moutoussamy, Aimé Césaire. Député à l’Assemblée nationale (1945-1993), op. cit., p. 73-74.

  • 24.

    Cité par É. Delépine, « Mon Camille Darsières à moi », art. cité. Selon la même source, c’est sans doute la violence de ces attaques injustes, plus encore que les écrits d’Aimé Césaire, qui aurait conduit Camille Darsières, alors jeune et brillant avocat, à rejoindre le Ppm et à épauler le Dr Pierre Aliker, premier adjoint au maire de Fort-de-France et fidèle compagnon de route du poète antillais. Ancien bâtonnier de Fort-de-France, grande figure politique martiniquaise décédée en 2006, le premier a exercé de nombreux mandats électoraux sous la bannière du Ppm (adjoint au maire de Fort-de-France, conseiller général, président du conseil régional, député de la Martinique). Le second, né en 1907, aîné et ami d’Aimé Césaire, a prononcé le seul discours d’hommage au poète lors de ses obsèques nationales du 20 avril 2008, en présence du chef de l’État et de nombreux membres du gouvernement français.

  • 25.

    A. Césaire, « En finir avec les querelles subalternes », Le Progressiste, numéro spécial, 7 janvier 1960, p. 1.

  • 26.

    Compte rendu dans Le Progressiste, numéro ordinaire, 21 janvier 1960, p. 3 et É. Delépine, « Mon Camille Darsières à moi », art. cité, p. 26-32.

  • 27.

    Parmi d’autres, citons un extrait de l’intervention du député martiniquais à l’occasion du débat budgétaire en 1960 : « […] Ce qu’il faut, c’est créer quelque chose de neuf, non une adaptation de la loi française à nos départements, mais quelque chose qui réponde à notre situation économique vraie. Et cela, seuls, en définitive, les habitants des départements d’outre-mer peuvent le faire […] » Cité dans E. Moutoussamy, Aimé Césaire. Député à l’Assemblée nationale (1945-1993), op. cit., p. 76.

  • 28.

    Voir Fred Constant, « Aimé Césaire, un demi-siècle de leadership politique (1945-1993) », Caribbean Studies Newsletter, 1993, 20 (4) 5-8.

  • 29.

    Trop nombreuses pour être toutes mentionnées ici.

  • 30.

    Communication directe à l’auteur par un membre éminent du Ppm qui préfère garder l’anonymat.

  • 31.

    Par ordre alphabétique, Camille Darsières (député, conseiller régional, adjoint au maire de Fort-de-France), Rodolphe Désiré (sénateur-maire du Marin), Serge Letchimi (alors conseiller général), Claude Lise (sénateur, président du conseil général et adjoint au maire de Fort-de-France).

  • 32.

    Pour l’essentiel, le départ de Claude Lise du Ppm et la création de son parti politique, le Rassemblement démocratique martiniquais (Rdm), en 2006, s’expliquent davantage par le rejet du mode de fonctionnement interne du Ppm que par des divergences idéologiques majeures.

  • 33.

    Voir la vidéo de la rencontre sur le site www.dailymotion.com/vodeo/x3kahq_dieudonne_rencontre_aime-cesaire_news

  • 34.

    www.nouvelobs.com/actualites/culture/20080418.OBS0232/les_relations_tendues_entre_aime_cesaire_et_nicolas_sar

  • 35.

    www.nouvelobs.com/actualites/culture/20080418.OBS0232/les_relations_tendues_entre_aime_cesaire_et_nicolas_sar

  • 36.

    Ibid.

  • 37.

    Ibid.

  • 38.

    Ibid.

  • 39.

    France-Antilles, « Césaire, le Cahier d’une vie », op. cit., p. 4.

  • 40.

    Entretien avec Alain Louyot et Pierre Ganz, L’Express, 13 septembre 2001, p. 56.

  • 41.

    Voir le compte rendu de la réunion en « congrès » des conseillers régionaux et des conseillers généraux, organisée le 18 décembre 2008, sur l’avenir institutionnel de la Martinique. La plupart des intervenants ont évoqué la mémoire d’Aimé Césaire et se sont prononcés, d’une manière ou d’une autre, en faveur d’un statut d’autonomie pour lequel leur aîné s’était battu, sans succès, pendant cinquante ans. Lire aussi le billet de Rudy Rabathaly, « Césaire, on a perdu le guide », France-Antilles, 20 décembre 2008, p. 2.