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Les signes d'Haïti

mars/avril 2010

La catastrophe qui a frappé Haïti est terrible, comme s’il y avait là une finalité de la nature qui aurait visé symboliquement les institutions fondamentales du pays. Même la représentation religieuse en a été frappée. Le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 avait produit un bouleversement de la pensée philosophique et théologique européenne et une forte polémique entre Voltaire et Rousseau. Nous avons en ce moment à l’esprit ces vers extraits du poème que Voltaire avait consacré à l’événement :

D’autres peuples naîtront de vos murs
[écrasés
Le Nord va s’enrichir de vos pertes
[fatales.

Mais nous ne sommes plus au xviiie siècle et nos problématiques postmodernes sont bien éloignées de celles de Voltaire et de Rousseau. Pourtant nous avons le sentiment que le séisme qui produit un tel malheur dans l’ancienne « perle des Antilles » nous invite à dépasser une émotion légitime quoique trop médiatisée et à penser quelque chose que nous ne pensons pas encore et qui serait déterminant pour le monde et la philosophie politique de ce xxie siècle commençant. Mais quoi ? L’écrivain haïtien René Depestre nous affirme qu’il faut voir, à travers ce soutien massif à Haïti, une forme d’éveil d’une société civile mondiale. À l’aube du xixe siècle, Haïti avait obligé les Droits de l’homme à accomplir leur universalité dans leur concrétude. Aujourd’hui, ce pays meurtri mais digne donne une nouvelle dimension effective à l’idée d’humanité.

Mais que dire d’autre ? Bérard Cenatus, directeur de l’Ens écroulée sous les gravats, « ce mélange de sang, de liqueurs et de poudre » (pour citer encore Voltaire), refuse de nous parler. Il nous fait dire qu’il n’y a rien à déclarer face à une telle catastrophe. C’est sans doute vrai et nous comprenons le mutisme de notre ami. Il y a là de l’ineffable, nous renvoyant à notre humanité brute, compassionnelle, compulsionnelle et ici, seuls le cri ou le silence sont possibles.

Ne pas se taire, mais que dire ?

Mais pouvons-nous nous taire quand même les chiens ne se taisent pas ? Le sociologue haïtien, Laennec Hurbon, m’a raconté sa fuite dans les rues de Port-au-Prince – le séisme l’ayant surpris au Champ-de-Mars. Il nous a dit cette foule et ces cris insoutenables, ces gens courant comme lui en tous sens comme des fourmis folles. Or, avoue-t-il, la chose qui l’a frappé le plus c’est un chien, vers le Canapé vert, sans doute abandonné, qui ne cessait de japper à tue-tête, si on nous permet l’expression, comme s’il voulait interpeller les hommes en déroute ne comprenant pas leur fuite désordonnée. Laennec nous dit ne pas comprendre pourquoi, outre les bâtiments officiels de l’État et de l’Église qui s’effondraient en sang et en poussière, c’est ce chien qui l’a frappé. Est-ce là un signe à déchiffrer ? C’est comme si le chien, issu de la nature, interrogeait les hommes sur ce qui pourrait être comme un effondrement de la culture. Le tremblement de terre, irruption sauvage d’une nature cruelle et innocente, semble pervertir le rapport nature/culture cher aux anthropologues. Toute la transition entre nature et culture ou le lieu focal de leur connexion se symbolise dans le chien, être de la nature sans doute, mais qui demande, malgré nos malheurs, à être articulé avec la culture. Bon courage au chien !

Si donc les chiens ne se taisent pas, nous ne devons pas nous taire. Il faut parler, pour notre ami Bérard Cenatus qui ne le peut pas en ce moment. Rousseau a raison. Cessons d’incriminer la nature. Il en va toujours de la responsabilité des hommes. Le séisme dévoile au grand jour l’incapacité historique des élites politiques haïtiennes à mener leur peuple à une véritable émancipation politique et sociale. Devant l’omniprésence des puissances internationales et le délitement de l’État haïtien malgré l’existence d’un président dérouté et rescapé, il est absolument nécessaire de constituer une société civile forte.

Les poètes et écrivains comme Dany Laferière insistent pour nous montrer qu’Haïti n’est pas mort, qu’il lui reste la culture. Mais les poètes n’ont pas toujours été de bons politiques (on le sait depuis Platon). Cette culture est là, il est vrai, et c’est ce qui permet aux Haïtiens de survivre dans la dignité, mais l’heure est à la construction d’une fondation politique nouvelle, d’un authentique espace public permettant cette refondation. Nous pensons à la mobilisation de la société civile ayant entraîné la chute de Jean-Claude Duvalier, mobilisation populaire que le populisme de Jean-Bertrand Aristide et de ses amis a dévoyée, pour un nouveau malheur d’Haïti. Il appartient donc à des personnalités fortes et respectées (comme Michèle Duvivier Pierre-Louis, ancienne Premier ministre) de tout mettre en œuvre pour l’existence d’une société civile forte face aux pouvoirs qui se mettront en place dans le cadre de la reconstruction du pays.

Une réponse par l’action politique ?

Mais encore une fois que pèsent les mots sur les tragédies de l’histoire ? Nous avons envie de nous taire ou de crier mais voici que de nouveau nous repensons au chien du Canapé vert. Si la nature a été cruelle lors du séisme, avec le chien c’est comme si elle dirigeait toute l’attention de notre humanité vers le cri de la foule, vers ces pleurs et ces plaintes, vers ce qu’il y a là de profondément tragique au sens le plus authentique du terme. La tragédie grecque exprimait dans ces plaintes et ces douleurs (surtout venant des femmes selon Nicole Loraux) quelque chose de l’humain qui n’a pu être résorbé par le politique, comme ce qui serait un reste de nos constructions politiques, souvent arbitraires. Et les cris et les douleurs expulsés vers le ciel muet à Port-au-Prince désignent aussi, face à un État effondré, une souffrance populaire que jamais la politique n’a su véritablement prendre en compte. Mais cela ne s’adresse pas qu’à l’État haïtien ni à ses élites politiques défaillantes.

C’est toute la politique moderne qui est visée dans ses fondements et, en ce sens, le drame haïtien est la grande tragédie qui ouvre le xxie siècle. Car comment expliquer que le pays qui a connu la première révolte d’esclaves ayant réussi soit aujourd’hui le plus meurtri de la planète ? Avec la colonisation et l’esclavage, Haïti, perle des Antilles pour les dominants, a été comme une épine dans les pieds de la modernité, quelque chose qu’elle n’a pas su positivement assumer. Aujourd’hui encore, la première république noire se dévoile soudain le talon d’Achille de nos temps postmodernes. La politique des puissants de ce monde trouve là ses limites de même que tous leurs plans de développement économico-politiques. Voilà pourquoi le mal qui frappe le peuple haïtien nous interpelle tous et nous invite à le penser.

Mais en attendant, nous n’avons pas de concepts pouvant rendre compte d’un tel malheur et toute notre philosophie politique est ébranlée. Faut-il alors, entre le cri et le concept, redonner la parole aux poètes ? Sans doute. Ces bribes de vers, du poète Anthony Phelps, que nous aimions réciter à Bérard Cenatus quand nous étions étudiants à Bordeaux, nous reviennent à l’esprit :

Si triste est la saison, qu’il est venu le temps de se parler par signes… Le logos s’est réfugié dans le mutisme de la pierre.

Recueillons-nous donc et communions avec le silence de notre ami Bérard et avec celui de tous ces survivants et de tous leurs morts aux sépultures inachevées.