Pollution à Haïti · Canva
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Une île en danger

La guerre des gangs continue ses ravages en Haïti. Devant une situation qui risque à tout moment de basculer dans la guerre civile, le docteur Pape interpelle la communauté internationale sur l’urgence et la nécessité d’une force d’interposition internationale.


Le vacarme des bombardements russes dans le Donbass et jusqu’à Kiev, les bruits de bottes de la milice Wagner en Afrique et les roulements de tambours diplomatiques sino-américains laissent dans un silence tout aussi assourdissant les appels à l’aide venus d’ailleurs. Il en est un qui, si nous ne l’entendons pas rapidement, laissera des traces profondes non seulement sur son bout d’île, mais aussi jusque dans nos mauvaises consciences européennes et américaines. Ce cri est celui du docteur Pape, médecin haïtien éminemment respecté pour son engagement dans la lutte contre le sida, puis contre le choléra et récemment contre la Covid, en première ligne à chaque crise sanitaire qui ravage trop régulièrement son pays.

Le Dr Pape, peu connu en France, est fondateur et toujours directeur des centres Gheskio, dont le nom rappelle l’ancienneté de son combat : « groupe haïtien d’étude du sarcome de Kaposi et des infections opportunistes ». Gheskio fut aux avant-postes de la lutte contre la maladie en Haïti avant même qu’elle ne prenne le nom de sida. Et les équipes de Pape ont continué depuis à assurer la prévention, le dépistage et la prise en charge des malades. Grâce à elles, le sida, qui était la première cause de décès pendant trente ans, est désormais la septième, loin derrière les maladies cardiovasculaires et même si le pays doit toujours prendre en charge plus de 150 000 personnes infectées. Ce sont aussi les équipes du Dr Pape qui furent en première ligne dans la lutte contre le choléra et poursuivent, aujourd’hui encore, la bataille acharnée contre toute nouvelle résurgence de cas dans les bidonvilles de Port-au-Prince ou d’ailleurs. C’est le Dr Pape, encore lui, qui a piloté la lutte contre la Covid et qui a réussi, dans un pays souvent en proie à des doutes face à la rationalité de la science, à structurer une réponse efficace à la fois de prévention et de vaccination. Mondialement reconnu, devenu membre du conseil scientifique de l’Organisation mondiale de la santé, le Dr Pape est récemment sorti de son rôle de médecin pour alerter sur le risque de massacres de grande ampleur, alors que Haïti ne cesse de s’enfoncer dans un chaos économique et sécuritaire chaque jour plus grand, et compte ses victimes par milliers. Volker Türk, Haut-Commissaire de l’Organisation des Nations unies aux droits de l’homme, estime, pour la seule année 2022, le nombre de victimes à 1 448 tués, 1 145 blessés et 1 005 kidnappés par les gangs. Rapportés à la taille de la population française, il faudrait multiplier ces nombres par six et compter plus de 20 000 victimes. Haïti vit une véritable hécatombe de morts par balles tirées en pleine rue par ces gangs armés que plus aucune force armée légitime n’effraie. Depuis le 27 février 2023, la tension est montée d’un cran et plusieurs quartiers de la capitale sont désormais assiégés par des bandes armées.

Haïti vit une véritable hécatombe de morts par balles tirées en pleine rue par ces gangs armés que plus aucune force armée légitime n’effraie.

Le Dr Pape en appelle à la communauté internationale qu’il accuse de jouer à Ponce Pilate et prévient par avance de notre part de responsabilité, le jour où Haïti sera le lieu de massacres à la rwandaise, devant le risque d’une bascule vers la guerre civile aux conséquences aussi dramatiques que l’avait été, en d’autres lieux, d’autres temps et dans un tout autre contexte, un des drames les plus terribles de la fin du siècle. Quelques mois et près d’un million de morts. C’est avec cette comparaison en tête que Pape en appelle en urgence à une force d’interposition internationale, dont il affirme que près de 70 % de la population la soutiendrait. Pour Pape, il est désormais urgent que la communauté internationale fasse fi des atermoiements politiques locaux qui font le choix de laisser mourir le pays plutôt que d’accepter une force internationale, sans alternative crédible.

Le Dr Pape, fin connaisseur de l’histoire haïtienne, répond par avance à la critique qui ne manquera pas de contester l’idée d’une force d’occupation. Cette histoire est faite d’un vieux contentieux avec la France de 1825 sur le remboursement d’une dette pour indemniser les esclavagistes après l’indépendance et qui coûta au pays l’équivalent de huit fois son produit intérieur brut de 2020, selon une estimation récente du New York Times. De même, le passif avec les États-Unis est lourd d’abandons successifs et d’instrumentalisation des faiblesses politiques de l’île au bénéfice des intérêts économiques américains dans la région. Mais, pour le Dr Pape, la question haïtienne n’en est plus là et le drame est désormais annoncé. Il lance un appel pour assistance à pays en danger, avant qu’il ne soit trop tard.