Jaffa et Lod : spectres de guerre civile
La montée des violences observée dans l’espace israélo-palestinien au printemps 2021 est particulièrement vive dans les villes « mixtes », comme Jaffa et Lod, qui cristallisent les tensions entre communautés. Le sursaut sécuritaire dont fait preuve l’État hébreu pour faire face à la situation questionne sa souveraineté réelle.
D’intenses violences ont secoué l’espace israélo-palestinien au printemps 2021. Si Jérusalem est souvent considérée comme l’épicentre du conflit, la séquence a dévoilé l’importance cardinale d’un autre espace, moins connu, mais lui aussi à forte charge symbolique : les villes « mixtes », telles Jaffa et Lod/al-Lydd1. Reliques vivantes de la guerre de 1948, elles illustrent le palimpseste souvent douloureux qu’est l’espace israélo-palestinien.
L’embrasement des villes mixtes
Entamée à Jaffa, dès avril 2021, l’éruption de violences intercommunautaires a trouvé l’une de ses acmés à Lod à partir du 11 mai. L’embrasement des villes « mixtes » a certes été galvanisé par les nombreux heurts à Jérusalem, en particulier dans le quartier de Cheikh Jarrah (liés aux menaces d’expropriations), et les bombardements de Gaza. Cependant, il représente un phénomène assez inédit, dont la signification dépasse le cadre de ces localités, suscitant un intérêt nouveau de la part des médias internationaux. Spectrales, Jaffa et Lod le sont à double titre : baromètre des tensions entre certains Juifs et Palestiniens israéliens, et hantées par la mémoire traumatique de ces derniers. En effet, jusqu’alors, les villes « mixtes » semblaient incarner un équilibre fragile, inéquitable, qui a longtemps paru masquer le traumatisme de la Nakba (la « catastrophe » palestinienne). Néanmoins, l’implantation, depuis une décennie, de groupes de sionistes religieux a changé la donne. Cette « colonisation » intérieure a mis le feu aux poudres en ravivant le ressentiment latent des Palestiniens de citoyenneté israélienne.
Les trajectoires résidentielles de militants sionistes religieux depuis la Cisjordanie ont également révélé le caractère caduc de la « ligne verte » de 1967. Ces militants ont contribué à ouvrir une nouvelle ligne de front, en plus de celle générée par leur implantation en territoires occupés, jetant une lumière trouble sur la souveraineté même d’Israël dans ses frontières de 1948, un tabou que la question de 1967 avait éclipsé. Sur fond de théologie politique articulant mystique de la terre et mythe du « Grand Israël », ces groupes de sionistes religieux, dont l’un des plus actifs s’appelle Garin Torani (« graine de Torah »), semblent faire peser une menace existentielle sur l’État hébreu. Malgré l’avertissement qu’avait pu constituer l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995, la complicité passive des autorités et de cyniques calculs politiciens laissent prospérer ces groupes, dans un contexte parlementaire et social éclaté, marqué par une nette droitisation de l’échiquier durant le long règne de Benyamin Netanyahou2.
Provocations
L’expansion progressive des sionistes religieux à Jaffa a participé à renforcer l’amertume des Palestiniens locaux. Le point de bascule est intervenu au début du ramadan, lorsque deux rabbins de la yeshiva sioniste ont été attaqués par deux résidents palestiniens, tandis qu’ils cherchaient à racheter leur logement. Si cette congrégation religieuse s’était implantée à Jaffa dès 2008, pour tenter de « judaïser » cette localité considérée par eux comme menacée, cette confrontation directe représente le premier incident de ce type. Elle a ouvert la boîte de Pandore d’une opposition, jusqu’alors larvée, entre Palestiniens locaux, moins dotés, et deux formes parallèles de gentrification urbaine : l’une, classique, fondée sur des phénomènes de classe, et une autre, plus spécifique, opérée sur des bases idéologiques par des sionistes religieux.
À la suite de l’altercation, un déchaînement sans précédent de violence s’est déployé, avec des manifestations palestiniennes réprimées de façon disproportionnée par la police, des représailles perpétrées par les « colons », ou encore un cocktail Molotov lancé sur une maison palestinienne, blessant grièvement un adolescent. Cette escalade incontrôlée de la violence a entraîné l’instauration d’un couvre-feu et une militarisation croissante de l’espace urbain. Elle a contribué à placer les « colons » en position de victimes en quête de protection, créant de facto une coalition entre eux et les forces de sécurité. Cette situation paraît reproduire celle prévalant à Hébron…
À Lod/al-Lydd, le niveau de violence a été encore plus élevé qu’à Jaffa. À la suite du meurtre du fils du quincailler de la vieille ville par un « colon » armé, la localité s’est trouvée subitement divisée, avec la mise en place de postes de contrôle sauvages par les différents belligérants (« colons » vigilantistes face à des groupes de jeunes Palestiniens), prenant en otage l’immense majorité de la population. Dans l’ancien centre historique, resté pour partie en ruine après la Nakba, une synagogue a été incendiée, des commerces et appartements saccagés (parfois entre voisins). Cela a poussé le maire Yair Revivo, membre du Likoud et proche de Benyamin Netanyahou, à déclarer que la cité avait subi une véritable « Nuit de cristal », analogie douteuse jetant encore un peu plus d’huile sur le feu.
À Lod, localité paupérisée, fortement marquée par la criminalité organisée et la délinquance urbaine, l’action de la municipalité a joué un rôle structurant dans la mise en place du conflit, en délaissant les quartiers palestiniens et en incitant les « colons » à venir s’y établir. Ce contexte évoque celui existant à Jérusalem, ville davantage divisée que mixte et où le processus de colonisation aiguise les tensions. Le maire de Lod s’est livré à un certain nombre de provocations vis-à-vis des musulmans et a noué des alliances clientélaires avec le groupe Garin Torani. Ultime provocation : l’édification, sur un site qui abritait autrefois l’enceinte municipale ottomane, d’une nouvelle mairie monumentale et à l’architecture kitsch orientalisante : une manière de souligner la sur-domination juive sur le paysage symbolique local.
Une crise de souveraineté ?
La séquence du printemps 2021 a semblé, une énième fois, voir la suprématie sécuritaire de l’État hébreu réaffirmée. Cependant, il y a lieu de s’interroger sur cette victoire en trompe-l’œil. En effet, la « volonté de puissance » israélienne ne serait-elle pas que la projection de son incapacité à maîtriser ses propres énergies, et sa domination qu’un aveu de faiblesse, conséquence d’un auto-aveuglement à la suite notamment des guerres et conquêtes successives ?
Ainsi, en déplaçant la « ligne verte » au cœur même des villes « mixtes », via la « colonisation » intérieure, les événements survenus en mai dernier posent à nouveaux frais la question de la souveraineté au sein de l’espace entre la Méditerranée et le Jourdain. L’effet paradoxal et inattendu de ce cycle est aussi d’avoir recréé des liens entre Palestiniens de part et d’autre des frontières de 1967, ceux-ci désignant leur mobilisation comme une « Intifada de l’unité ». Au lieu de garantir un espace souverain à majorité juive, l’État hébreu a encore plus ouvert la voie à la formation d’une entité binationale ségrégative et non démocratique. Alors qu’Israël semblait réputé pour ses capacités de contrôle sécuritaire, les violences urbaines dans les villes « mixtes » ont au contraire montré une forme de stratégie du chaos, délibérée et opportuniste, visant à affaiblir la minorité palestinienne de citoyenneté israélienne : jeu ambigu, de nature à potentiellement remettre en cause les « acquis » de 1948.
Au lieu de garantir un espace souverain à majorité juive, l’État hébreu a encore plus ouvert la voie à la formation d’une entité binationale ségrégative et non démocratique.
À la mise en doute de la souveraineté israélienne sur l’espace s’ajoute ainsi celle sur la maîtrise du temps. La troisième génération palestinienne après la Nakba est aujourd’hui, plus que jamais, désireuse de reconnaissance. Elle s’exprime désormais davantage par des mobilisations citoyennes dans l’espace public ainsi que, abondamment, sur les réseaux sociaux, s’inspirant entre autres de Black Lives Matter. Face à ces temporalités collectives palestiniennes, associant le temps long de la mémoire et l’instantanéité numérique de la mobilisation, Israël paraît englué dans une vague perspective de moyen terme, mêlant statu quo et colonisations soutenues – une accélération dans l’impasse.
- 1. En Israël, une ville est considérée comme « mixte » si, selon la définition du Bureau central de la statistique (CBS), au moins 10 % de ses habitants sont enregistrés en tant qu’« arabes ». Ces localités sont, en général, d’anciennes villes palestiniennes qui se sont retrouvées à l’intérieur des limites de l’État hébreu à la suite de la guerre de 1948.
- 2. Voir Denis Bauchard, « Israël, la démocratie en question ? », Esprit, juin 2021.