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Jérusalem. Via Wikimédia
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Israël, la démocratie en question ?

L’accumulation récente d’événements politiques en Israël suscite l’inquiétude. Depuis l’accession au pouvoir de Benyamin Netanyahou, le centre de gravité politique du pays s’est progressivement déplacé vers la droite. Au point que c’est le caractère démocratique de l’État qui est aujourd’hui en péril.

En Europe comme aux États-Unis, l’opinion et les médias se sont longtemps intéressés à Israël essentiellement à travers la question palestinienne et, plus récemment, par la menace que fait peser l’Iran sur le pays. La politique intérieure israélienne et ses péripéties, souvent peu compréhensibles de l’étranger, ne sont guère évoquées en dehors des périodes électorales. La séquence actuelle, qui a vu quatre élections législatives en moins de deux ans, un blocage persistant pour la formation d’un gouvernement et des poursuites judiciaires engagées contre un Premier ministre qui refuse toujours de démissionner, laisse perplexe. Par ailleurs, les avertissements d’intellectuels israéliens comme Zeev Sternhell, plusieurs livres publiés en Israël mais également aux États-Unis et en France, comme l’ouvrage récent de Samy Cohen1, et les accusations d’apartheid, avancées notamment par Human Rights Watch, interpellent. Israël serait-il à son tour en pleine régression démocratique, rejoignant les pays gagnés par le populisme illibéral ?

En réalité, la démocratie israélienne a souffert de faiblesses structurelles dès l’origine, la première étant l’absence de constitution. Certes un ensemble de lois, dites fondamentales, y suppléent, comme la loi controversée sur l’« État-nation » adoptée en 2018, mais elles sont votées sans la procédure lourde propre à tout texte constitutionnel, et sans majorité qualifiée. Le pays n’étant qu’une seule circonscription, le mode de scrutin – scrutin de liste à la proportionnelle intégrale, avec listes bloquées et un seuil d’éligibilité faible, de 3, 25 % – a provoqué la création d’une multitude de partis. Aux dernières élections, treize d’entre eux sont représentés à la Knesset, mais près de quarante partis existent actuellement. Ainsi, à l’exception des premières années de l’histoire d’Israël, les gouvernements n’ont pu se former qu’en coalition, à la suite de laborieux marchandages et souvent avec des partis aux intérêts divergents.

Une évolution de gauche à droite

Si l’on regarde l’évolution de la vie politique israélienne sur le temps long, on constate un déplacement du centre de gravité de la gauche vers la droite, souvent avec l’appui de l’extrême droite. Après la période initiale dominée jusqu’en 1977 par le Mapaï, puis par le Parti travailliste qui en est le successeur, des gouvernements de droite ou de gauche ont alterné. Cependant depuis plus de douze ans, une coalition à géométrie variable avec l’appui de partis religieux ou d’extrême droite, dirigée avec fermeté et habileté par Benyamin Netanyahou, domine la vie politique. La gauche a été progressivement laminée : aux élections de mars 2021, le Parti travailliste ne représentait qu’à peine 6 % des voix.

La complexité de la vie politique reflète la fragmentation de la société civile israélienne et l’évolution de ses composantes. Les divisions sont multiformes : le clivage entre la gauche, le centre et la droite existe toujours, mais il ne recoupe pas l’opposition entre le camp laïc et le camp religieux. Le parti d’extrême droite d’Avigdor Liberman est ainsi foncièrement laïc. À ces clivages s’ajoute celui entre Juifs ashkénazes venus d’Europe et Juifs orientaux originaires des pays musulmans, en majorité arabes. Enfin subsiste une séparation, parfois discriminatoire, entre la population juive et une minorité arabe en augmentation, qui représente actuellement environ 20 % de la population israélienne et qui est traitée parfois de cinquième colonne par les partis sionistes religieux ou ultraorthodoxes, et par le Likoud lui-même. Le poids et les influences respectives de ces différentes communautés évoluent dans le sens d’une droitisation qui s’accompagne d’un messianisme religieux, au détriment du centre et de la gauche laïcs.

Depuis que Benyamin Netanyahou dirige le gouvernement, cette évolution s’accompagne de la volonté de remettre en cause les rares contre-pouvoirs, notamment celui de la Cour suprême qui, malgré sa prudence, a dans certains cas contré les excès du pouvoir exécutif, voire celui du président Rivlin lui-même, pourtant originaire du Likoud. Plusieurs lois tendent à freiner la liberté d’expression. Le contrôle de la constitutionnalité des lois exercé par la Cour suprême est remis en cause, la nomination des juges est de plus en plus politisée, le contrôle du financement des ONG est renforcé. L’annexion de tous les territoires entre « la mer et le fleuve », c’est-à-dire de la totalité de la Cisjordanie, est ouvertement revendiquée par un nombre croissant de voix, surtout par les colons, pour lesquels « cette terre leur appartient car Dieu la leur a donnée ».

L’influence de l’extrême droite religieuse et messianique s’exprime à travers un nombre croissant de mouvements violents.

La poussée de la droite nationaliste et des partis ultraorthodoxes se constate dans leurs résultats électoraux : aux élections de mars 2021, ils ont obtenu ensemble vingt-deux sièges. L’influence de l’extrême droite religieuse et messianique s’exprime de surcroît à travers un nombre croissant de mouvements violents, comme les Jeunes des collines, le mouvement des Fidèles du mont du Temple, le Lahava et bien d’autres. Ils sont à l’origine de plus en plus souvent de violences visant la population arabe, mais également des Juifs qui ne partagent pas leurs convictions. Ils dénoncent la « trahison » des opposants, notamment des grandes ONG qui défendent les droits de l’homme comme B’Tselem. Il en découle un climat de violence amorcé par l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 et qui s’est développé depuis lors, notamment dans les années récentes, avec la complaisance du gouvernement.

Un tournant irréversible ?

Il est clair que la longue présence de Benyamin Netanyahou comme Premier ministre a été à la fois une conséquence et un accélérateur d’une évolution aux causes plus profondes. De façon systémique, le mode de scrutin proportionnel a permis aux petits partis de la mouvance sioniste, religieux, ultraorthodoxes, voire suprémacistes, non seulement d’exister mais d’accroître leur influence. En effet, ils ont servi de forces d’appoint à la formation des coalitions gouvernementales, surtout de droite, et ont monnayé habilement leur participation au prix fort. Ils ont ainsi pu consolider, voire renforcer leur influence, qu’il s’agisse de l’application de la loi religieuse pour les mariages et les divorces, de l’appui financier croissant (près de quinze milliards d’euros) aux écoles religieuses, les yeshivot, de l’exemption de service militaire de leurs étudiants, de la présence en nombre de rabbins au sein de l’armée de plus en plus infiltrée par des éléments religieux.

L’échec du processus de paix lancé à Oslo a contribué au déclin de toutes les forces qui s’étaient engagées dans ce sens, le « camp de la paix », qu’il s’agisse des partis de gauche ou de mouvements comme La Paix maintenant et les grandes ONG pacifistes. Rétrospectivement, il apparaît que ce processus de paix, durement affecté par l’assassinat de Ytzhak Rabin en 1995 puis la victoire électorale de Netanyahou en 1996, est mort avec le développement de la deuxième intifada entre 2000 et 2005, et la répression qui s’est ensuivie.

L’arrivée massive de plus d’un million de Russes, après l’écroulement de l’URSS, a eu un fort impact politique, la grande majorité rejoignant le Likoud, qu’ils ont contribué à radicaliser, et le Beitenou de Liberman, parti laïc foncièrement hostile à la présence des Arabes en Israël et en Cisjordanie.

Cette évolution ne manque pas d’inquiéter non seulement la gauche israélienne mais aussi les éléments les plus attachés à la démocratie, qui se préoccupent de voir l’affirmation de l’identité juive d’Israël se faire au détriment de son caractère démocratique, voire de l’État de droit. Il en va de même aux États-Unis où, si le soutien de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et des chrétiens évangéliques reste fort, une partie de la communauté juive prend ses distances vis-à-vis de la politique menée par Benyamin Netanyahou. Au sein du Parti démocrate, pour lequel la communauté juive vote dans sa grande majorité, une réserve de plus en plus marquée apparaît face aux dérives de la politique intérieure israélienne, notamment parmi les jeunes, comme le constate un récent sondage du Pew Research Center.

Il est difficile de prévoir comment se résoudra la crise politique actuelle, qui s’est polarisée sur la personnalité même de Benyamin Netanyahou. Israël est-il devenu ingouvernable ? Toutes les options restent ouvertes. De nouvelles élections peuvent être organisées, mais elles donneront vraisemblablement des résultats comparables ; l’actuel Premier ministre peut être reconduit, mais il peut également être condamné par la justice ; un nouvel homme fort peut apparaître. Mais, en toute hypothèse, l’équilibre entre les différentes forces politiques du pays ne sera pas modifié de façon significative.

Dans ce contexte de vide politique, les graves violences survenues à Jérusalem et Gaza rappellent que la question palestinienne reste un défi majeur pour Israël. Face au refus de la solution des deux États et à la perspective d’une occupation permanente, voire d’une annexion des territoires palestiniens, Israël a un choix difficile à faire et un dilemme à résoudre. Soit il donne à l’ensemble de la population arabe des droits civils égaux, renonçant au caractère juif de l’État ; soit il refuse un tel droit, et Israël devient un État d’apartheid. Un vrai débat s’est engagé dans le pays même. La prise de position récente de Human Rights Watch, l’une des principales ONG internationales de défense des droits de l’homme, déclarant qu’Israël a les caractéristiques d’un État d’apartheid, confirme l’urgence du défi auquel les Israéliens sont confrontés.

Au-delà de ses conséquences sur le sort de la population palestinienne, cette évolution politique pèse également de façon évidente sur la politique extérieure d’Israël, en particulier face à la menace de l’Iran, qualifiée d’existentielle. C’est bien toute la situation du Moyen-Orient, déjà chaotique, qui est en jeu.

  • 1.Samy Cohen, Israël, une démocratie fragile, Paris, Fayard, 2021.

Denis Bauchard

Conseiller pour le Moyen-Orient à l’Institut français de relations internationales (IFRI), ancien diplomate, ancien directeur d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères.

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