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Photo : Markus Spiske
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Dans le même numéro

Changement climatique et capitalisme

L’anthropocène pose des questions de justice distributive qui renouvellent nos catégories de pensée politique : il faut penser les êtres humaines comme parties d’un système capitaliste mondialisé, mais aussi comme membres d’une espèce dominante. 

Nous sommes encore nombreux à aborder le problème du réchauffement climatique avec des armes forgées au temps où l’enjeu majeur était la mondialisation (des médias et du1 capital). La mondialisation et le réchauffement climatique sont sans doute liés, le capitalisme étant central aux deux phénomènes. Mais ils ne posent pas les mêmes problèmes. Les questions qu’ils soulèvent sont souvent proches, mais les méthodes par lesquelles nous les déterminons comme des problèmes sont, tout aussi souvent, substantiellement différentes. Les chercheurs en sciences sociales, en particulier des amis de gauche, écrivent parfois comme si ces différences méthodologiques étaient négligeables ; comme si les scientifiques, après tout, ne faisaient qu’étudier ou mesurer les effets du capitalisme tandis que nous, avec nos méthodes d’économie politique, connaîtrions depuis toujours la cause ultime de tout cela ! Dans ce bref article, je souhaite parcourir certains des récits rendus possibles par les découvertes des sciences naturelles ou biologiques, sans chercher à résoudre les tensions qui les animent.

Deux approches du changement climatique

On trouve en général deux approches du problème du changement climatique. Selon une approche prédominante, le phénomène constitue un défi unidimensionnel : comment les êtres humains peuvent-ils réduire leurs émissions de gaz à effet de serre dans les décennies à venir ? La question est motivée par l’idée d’un « budget carbone » mondial que le cinquième rapport de synthèse du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a privilégiée2. Cette approche fixe également comme cible l’idée de garder l’augmentation moyenne de la température à la surface de la planète en dessous de 2 °C, tout ce qui dépasse ce seuil étant considéré comme « dangereux ». Dans cette perspective, le problème du climat est le défi de trouver les ressources énergétiques nécessaires à la poursuite par les êtres humains de certaines fins universellement acceptées de développement économique, de manière à sortir des milliards d’êtres humains de la pauvreté. La solution principale qui est alors proposée consiste pour l’humanité à conduire une transition vers les énergies renouvelables aussi rapidement que la technologie et l’information sur le marché le permettent. Les questions incidentes de justice concernent les rapports entre les nations riches et pauvres, et entre les générations présentes et futures : étant donné les contraintes d’un budget carbone, quelle serait une distribution équitable des « droits à émettre des gaz à effet de serre » – puisque ces derniers sont traités comme des ressources rares – entre les nations, au cours de cette transition vers les renouvelables ? Les pays les moins développés et les plus peuplés (comme la Chine et l’Inde) ne devraient-ils pas disposer d’un droit à polluer plus, tandis que les nations développées s’engageraient à réduire drastiquement leurs émissions et à soutenir financièrement les nations en voie de développement ? La question de l’ampleur des sacrifices auxquels les vivants devraient consentir pour réduire les émissions, de manière à s’assurer que les êtres humains qui ne sont pas encore nés puissent hériter d’un monde qui leur permette de disposer d’une meilleure qualité de vie, est plus difficile et sa force politique est réduite par le fait que ces derniers ne peuvent pas défendre leur part des communs atmosphériques.

Cette description à grands traits de la première approche recouvre pourtant de nombreux désaccords. La plupart imaginent que le problème consiste avant tout à remplacer les sources d’énergie fossiles par des renouvelables ; nombreux sont ceux qui supposent également que les mêmes modes de production et de consommation des biens vont continuer. Ces derniers imaginent un avenir dans lequel le monde sera technologiquement plus développé et plus connecté, avec cette différence notable que le paradis consumériste sera à la portée de la majorité, sinon de tous les êtres humains. D’autres, à gauche, acceptent la nécessité d’un tournant vers les renouvelables, mais soutiennent que c’est la pression constante du capitalisme à accumuler qui a précipité la crise climatique, cette dernière fournissant une nouvelle occasion de revigorer la critique marxiste du capital. Je me demande avec quel type d’économie ces universitaires imaginent remplacer le régime capitaliste mondial, mais ils supposent clairement qu’un monde post-capitaliste, mondialisé, surpeuplé (neuf ou dix milliards de personnes), socialement juste et technologiquement connecté peut advenir et surmonter la pulsion d’accumulation. Et puis il y a ceux qui ne pensent pas seulement à mener la transition vers les sources d’énergie renouvelables, mais également à réduire la taille de l’économie mondiale, à la faire décroître et ainsi à réduire l’empreinte écologique des êtres humains, tout en désirant un monde marqué par l’égalité et la justice sociale pour tous. D’autres encore pensent – selon « le scénario de la convergence » – atteindre un état d’équilibre économique global dans lequel tous les êtres humains partagent plus ou moins le même niveau de vie. Et puis, bien sûr, il y a ceux qui considèrent que la croissance capitaliste marchande, avec la durabilité, est l’avenir le plus désirable.

À l’encontre de tout cela, il y a une autre manière de considérer le changement climatique, comme pris dans un nœud de problèmes entremêlés, qui finissent par produire une empreinte humaine croissante sur la planète qui a, depuis ces deux derniers siècles et en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, connu un dépassement [overshoot] écologique indéniable de la part de l’humanité. Ce dépassement a, bien sûr, une longue histoire, mais il a connu une accélération ces derniers temps. L’historien israélien Yuval Noah Harari explique bien le problème dans son livre Sapiens : « Un des usages les plus répandus des premiers outils en pierre consistait à ouvrir les os pour en retirer la moelle. Selon certains chercheurs, telle serait notre niche originale3. » Pourquoi ? Parce que, selon Harari, « tout récemment encore, le genre Homo se situait au beau milieu de la chaîne alimentaire4 ». Les êtres humains ne pouvaient manger des animaux morts qu’après que des lions, des hyènes et des renards avaient eu leur part et nettoyé les os de toute la chair qui y était attachée ! C’est seulement « dans les cent mille dernières années que l’homme a sauté au sommet de la chaîne alimentaire5 ». Ce n’est pas un changement dans l’évolution. Comme l’explique Harari : « Les autres animaux situés en haut de la pyramide, tels les lions ou les requins, avaient eu des millions d’années pour s’installer très progressivement dans cette position. Cela permit à l’écosystème de développer des freins et des contrepoids qui empêchaient lions et requins de faire trop de ravages. Les lions devenant plus meurtriers, les gazelles ont évolué pour courir plus vite, les hyènes pour mieux coopérer, et les rhinocéros pour devenir plus féroces. À l’opposé, l’espèce humaine s’est élevée au sommet si rapidement que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster6. »

Le problème de l’empreinte écologique des êtres humains, pouvons-nous dire, a été irréversiblement aggravé par l’invention de l’agriculture (il y a plus de dix mille ans) et puis à nouveau après que les océans ont atteint leur niveau actuel, il y a près de six mille ans, et que nous avons développé nos cités, empires et ordres urbains dans l’Antiquité. Il a été rendu plus grave encore ces derniers cinq cents ans par l’expansion européenne et la colonisation de pays lointains et habités par d’autres peuples, et l’essor de la civilisation industrielle qui a suivi. Mais une aggravation supplémentaire et significative a eu lieu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand la population et la consommation des êtres humains ont augmenté de manière exponentielle à cause de l’usage généralisé des énergies fossiles, non seulement dans les transports mais aussi dans l’agriculture et la médecine, permettant finalement même aux pauvres du monde de vivre plus longtemps – mais pas sainement. (La dernière grande famine que nous ayons connue en Inde, par exemple, remonte à 1943, avant ma naissance, même si de nombreuses personnes continuent à mourir de faim.) Les émissions de gaz à effet de serre ont donné aux êtres humains la capacité de perturber les processus du système-Terre qui régulent le climat de la planète entière, libérant ainsi la capacité d’agir [agency] géologique à l’échelle planétaire, décrite par des scientifiques et des spécialistes des sciences comme David Archer7 et Naomi Oreskes8. Cette capacité d’agir géologique à échelle planétaire des êtres humains, cependant, ne peut être séparée de la manière dont les êtres humains perturbent la répartition de la vie naturelle sur la planète.

Non seulement de nombreuses créatures marines n’ont pas disposé du temps d’évolution nécessaire pour s’ajuster à notre nouvelle capacité de les chasser jusqu’à l’extinction, à cause des techniques de pêche en haute mer, mais nos émissions de gaz à effet de serre augmentent désormais également l’acidité des océans, ce qui menace la biodiversité des grandes mers et met ainsi en péril la chaîne alimentaire qui nous nourrit. Jan Zalasiewicz et ses collègues de la Commission internationale de stratigraphie, en charge de documenter l’anthropocène, ont ainsi absolument raison de souligner que les traces humaines, laissées dans les fossiles et d’autres formes de preuves – comme les formations de terre du lit des océans –, constitueront les archives sur le long terme de l’anthropocène, sans doute plus que l’excès de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Si la disparition, conduite par les êtres humains, des autres espèces donne lieu – disons, dans les quelques siècles prochains – à un événement de Grande Extinction, alors (selon ce que me disent mes amis géologues), le nom même d’« anthropocène » serait insuffisant pour désigner une époque dans la hiérarchie des périodes géologiques9.

Considérée ainsi, l’idée d’anthropocène concerne de plus en plus l’empreinte écologique croissante de l’humanité dans son ensemble – et cela doit inclure la question de la population humaine parce que, tandis que les pauvres n’ont pas d’empreinte carbone directe, ils contribuent à l’empreinte humaine de manière différente (cette remarque n’est en rien une condamnation morale) – et moins le problème trop restreint du changement climatique.

En ce sens, on pourrait dire que l’expression « anthropocène » renvoie désormais plus aux changements (en majorité dus aux êtres humains) apportés au système-Terre et moins à la culpabilité morale des êtres humains (ou de certains d’entre eux) qui les produisent. Comme Jan Zalasiewicz l’écrit en conclusion d’un article récent : « L’anthropocène, qu’il soit formel ou informel, a clairement le mérite de nous fournir une idée, sur une plus grande toile de fond, de l’ampleur et de la nature de l’entreprise humaine, et de la manière dont elle s’entrecroise (“ s’entremêle” est peut être un meilleur mot désormais) avec les autres processus du système-Terre10. » Cela nous rappelle que le problème du changement climatique ne peut être étudié indépendamment de l’ensemble des problèmes écologiques auxquels les êtres humains sont désormais confrontés à des échelles diverses – du local au planétaire –, provoquant de nouveaux conflits et exacerbant des conflits anciens entre les nations et en leur sein. Il n’y a pas de panacée ; rien qui fonctionne comme le mantra de la transition vers les renouvelables pour éviter une hausse moyenne de 2 °C de la température à la surface de la planète. Ce à quoi nous faisons face ressemble ainsi à un méchant [wicked] problème, que nous pouvons diagnostiquer, mais que nous sommes incapables de « résoudre » une fois pour toutes11.

L’anthropocène et les iniquités du capitalisme

Dans mon article « Le climat de l’histoire : quatre thèses », j’admettais qu’il n’y a « aucun doute que le changement climatique est intimement lié avec l’histoire du capitalisme », en précisant que l’un ne pouvait être réduit à l’autre12. Je soulignais ensuite que si le changement climatique aggrave les iniquités de l’ordre capitaliste mondial, puisque ses conséquences – pour le moment et dans un avenir proche – pèsent plus lourdement sur les nations pauvres et les pauvres des nations riches, il se distingue néanmoins des crises habituelles du capital. J’écrivais : « À la différence des crises du capitalisme, il n’existe pas de canot de sauvetage pour les riches et les privilégiés13. » De nombreux intellectuels de gauche s’opposent vigoureusement à l’idée que cette crise pourrait affecter l’humanité tout entière ; par conséquent, ils critiquent la formule d’un changement climatique produit par « les êtres humains ». Ainsi, les universitaires suédois Andreas Malm et Alf Hornborg s’interrogent, dans un article souvent cité : si les activités humaines ont vraiment précipité cette dérive collective vers une période géologique qui signe la domination humaine de la planète et même de son histoire géologique, pourquoi appeler cette période du nom de tous les êtres humains ou de l’espèce humaine, l’anthropos, alors que nous savons que ce sont les riches parmi les êtres humains, les institutions du capitalisme ou l’économie mondiale qui sont causalement (donc moralement ?) responsables de ce changement dans notre condition ? « Une partie significative de l’humanité ne consomme pas du tout d’énergie fossile, soulignent-ils, avant d’ajouter : Des centaines de millions de personnes dépendent du charbon, du bois de feu ou de déchets organiques tels que les excréments animaux14. » Ils s’appuient sur les travaux de l’universitaire canadien Vaclav Smil pour affirmer que « la différence dans la consommation moderne d’énergie entre un pasteur qui subsiste dans le Sahel et un Canadien moyen peut facilement dépasser mille », par conséquent, « l’humanité paraît une abstraction bien trop ténue pour porter le fardeau de la causalité [du changement climatique]. Réaliser que le changement climatique est “anthropogénique” revient véritablement à reconnaître qu’il est sociogénique15 ». Par la suite, ils critiquent mon affirmation selon laquelle les riches n’ont pas de « canot de sauvetage » : « C’est un argument fallacieux, écrivent-ils. Il néglige ouvertement les réalités de vulnérabilités différentes à toutes les échelles de la société humaine […]. Dans un avenir proche – ou plutôt, tant qu’il y aura des sociétés humaines sur Terre –, il y aura des canots de sauvetage pour les riches et les privilégiés16. » Un certain nombre d’autres universitaires ont depuis repris la même accusation.

Il y a une certaine ironie dans le fait que certains universitaires de gauche fassent la même supposition que de nombreuses personnes riches, qui ne nient pas nécessairement le changement climatique, mais qui considèrent que, quelle que soit l’ampleur du réchauffement et du dérèglement climatiques, elles pourront toujours payer pour s’en sortir ! Une telle supposition n’est pas surprenante dans des manuels d’économie qui jugent que le capitalisme est un système économique sujet à des crises périodiques et capable de les dépasser, mais jamais à une crise de proportions telles qu’elle pourrait bouleverser tous les calculs capitalistes. Il est facile de penser, selon cette logique, que le changement climatique est simplement un autre de ces défis cycliques pour le marché que les riches doivent relever de temps à autre. Pourquoi les universitaires de gauche devraient-ils écrire en faisant les mêmes suppositions ? Le changement climatique n’est pas une crise cyclique ordinaire. Il n’est pas non plus une « crise écologique » classique, susceptible des stratégies habituelles de gestion des risques. Le danger d’un point de non-retour climatique est imprévisible, mais réel17. Sans atténuation, le changement climatique nous affecte tous, riches comme pauvres. Nous ne sommes pas tous affectés de la même manière, mais nous sommes tous affectés. Un réchauffement global qui nous échappe et qui conduit à un épisode de Grande Extinction ne rendra pas service aux riches. Un effondrement massif de la population humaine causé par le bouleversement climatique – s’il venait à se produire – ferait beaucoup plus de dommages aux pauvres qu’aux riches. Mais ne priverait-il pas aussi le capitalisme mondial de l’armée de réserve de main-d’œuvre « bon marché » sur laquelle il s’est appuyé jusqu’à présent ? Un monde avec un climat rigoureux, plus de tempêtes, d’inondations, de sécheresses et de fréquents événements météorologiques extrêmes ne peut être avantageux pour les riches d’aujourd’hui ou pour leurs descendants qui auront à vivre sur une planète beaucoup plus hostile. Souvenons- nous que le livre du scientifique américain James Hansen, Storms of My Grandchildren, évoquait les périls qui attendent les générations futures d’Américains18. Le livre de Hansen concernait ses propres petits-enfants, et non les petits- enfant s d’éventuels amis de Hansen en Inde ou en Chine. La revue Science Daily, publiée par l’université de Leicester, a rapporté en 2015 les conclusions d’une étude menée par le professeur Sergei Petrovskii, du département de mathématiques appliquées, selon lesquelles « une augmentation de la température des eaux océaniques autour de six degrés Celsius – qui, selon certaines prévisions, pourrait se produire dès 2100 – ferait cesser la production d’oxygène par les phytoplanctons en perturbant le processus de photosynthèse19 ». Une telle perspective n’est guère réjouissante, même pour les très riches.

Certes, il s’agit d’un scénario extrême. Mais le sens de la métaphore du canot de sauvetage n’était pas de nier que les riches, selon leur degré de richesse, auront toujours – par comparaison avec les pauvres – plus de ressources à leur disposition pour traiter des catastrophes et s’acheter une sécurité relative. Sans doute la métaphore du canot de sauvetage est-elle trop énigmatique (et, pour certains lecteurs, elle a clairement manqué sa cible), mais ce que je voulais dire était que le changement climatique affecte potentiellement les conditions nécessaires au maintien des formes de vie, humaines et autres. Les climatologues ont souligné qu’il y a une gamme de températures dans les limites de laquelle les êtres humains peuvent survivre. Un réchauffement global qui nous échappe pourrait, en théorie, atteindre un niveau tel que les êtres humains auraient des difficultés à survivre. Les riches, malgré tout leur argent, ne trouveraient pas, par exemple, facile de vivre dans un monde dont les réserves d’oxygène sont épuisées ; ils sont eux aussi sujets à des processus biologiques ! Et, pour rester avec les controverses du moment, on pourrait soutenir que même les très riches ont besoin de marchés et de systèmes technologiques qui fonctionnent pour continuer à profiter des bénéfices de leur fortune et de leurs investissements. Dans le scénario extrême – et, espérons-le, improbable – d’un réchauffement climatique incontrôlable, il sera difficile pour la descendance des très riches de conserver ses privilèges.

Considérons également cet argument supplémentaire : si les riches pouvaient simplement payer pour échapper à la crise et si seuls les pauvres en souffraient, pourquoi les riches des nations riches feraient-ils quoi que ce soit concernant le réchauffement global, si ce n’est parce que les pauvres du monde (y compris les pauvres des nations riches) sont assez puissants pour les forcer à agir ? Un tel pouvoir des pauvres n’est clairement pas plus démontré que l’altruisme des nations riches. Il me semble que les nations et les classes riches seraient plus enclines à agir si elles y reconnaissaient leur intérêt éclairé. La science du réchauffement de la planète nous permet de le faire en soulignant que, aussi différentes que soient ses conséquences, la crise concerne aussi les riches et leurs descendants – comme le livre à succès de Hansen l’a clairement montré. De plus, des nations riches comme l’Australie, du fait de sa situation géographique, sont particulièrement vulnérables aux conséquences possiblement négatives du changement climatique. Dans ces conditions, une politique de solidarité qui dépasse une simple solidarité des pauvres est de rigueur, même si je reconnais qu’elle est compliquée à réaliser.

Toutes ces considérations ne font que souligner à quel point il est difficile de rendre opérationnel le mot « mutuelle » dans la formule « une responsabilité mutuelle mais différenciée » qui est souvent employée comme directive pour les politiques du changement climatique. C’est seulement lorsque nous situons le problème du changement climatique planétaire dans un cadre qui dépasse les échelles spatio-temporelles pertinentes pour l’analyse du capitalisme ou de la mondialisation que nous commençons à voir en quel sens le changement climatique peut constituer, sinon une responsabilité commune, du moins un problème commun.

La politique de/dans l’anthropocène

Au lieu de considérer le changement climatique simplement comme un problème d’émissions de gaz à effet de serre et comme une affaire de transition vers les renouvelables selon un calendrier et un budget carbone donnés, nous devrions indiquer ce que pourrait être une « politique du changement climatique », par exemple la juste répartition du budget carbone entre les économies développées et émergentes et les nations les plus pauvres ou les plus immédiatement menacées. Une question très difficile à laquelle il faut réfléchir, cependant, est de savoir si la crise climatique – quand elle est reconnue comme symptomatique du dépassement écologique de l’humanité – ne laisse pas entrevoir une limite possible de notre réflexion anthropocentrique sur la justice, donc aussi de notre pensée politique. Le réchauffement climatique aggrave la tendance des êtres humains à faire disparaître de nombreuses autres espèces, et certains scientifiques suggèrent que la planète pourrait être déjà entrée dans les commencements d’un long (en termes humains) épisode de Grande Extinction20. Le changement climatique anthropogénique produit ainsi une crise dans la répartition de la vie reproductive naturelle sur la planète. Mais notre pensée politique et juridique reste très anthropocentrique. Nous ne savons toujours pas comment penser conceptuellement – politiquement ou conformément aux théories de la justice – à la justice pour les formes de vie non humaines, pour ne rien dire du monde inanimé. Les penseurs des droits des animaux ont étendu les questions de justice à certains animaux, mais leurs théories sont limitées par les critères stricts relatifs au seuil de sensibilité chez les animaux. De plus, certains philosophes soutiennent également que, quelle que soit la valeur pratique d’une catégorie comme la vie en biologie, la « vie en soi » ne peut être une catégorie philosophique rigoureuse. Pourtant, nous ne pouvons penser à l’« extinction » sans employer la catégorie de « vie », aussi difficile à définir soit-elle. Quand des chercheurs écrivent que les êtres humains sont les gardiens de la planète, il est difficile de penser conceptuellement notre rapport aux bactéries et aux virus, étant donné qu’un bon nombre d’entre eux sont hostiles à notre forme de vie humaine (même si d’autres ne le sont pas). Cependant, il est indéniable que l’histoire naturelle de la vie des espèces sur cette planète inclut les histoires et les activités des bactéries et des virus.

Ainsi, alors que la politique telle que nous la connaissons continue et va continuer dans un avenir proche, et qu’il n’existe pas de politique de l’anthropocène comme telle (mais beaucoup de politique sur le mot « anthropocène », comme on sait !), un approfondissement de la crise climatique et du dépassement écologique dont elle est un symptôme pourrait nous conduire à repenser la tradition (européenne) de pensée politique qui est devenue, depuis le xviie siècle et du fait de l’expansion européenne, l’héritage de tous. Nigel Clark écrit la même chose d’un point de vue quelque peu différent : « Une réponse généreuse – et pertinente – à la requête de l’anthropocène serait ainsi une nouvelle volonté, au sein de la pensée critique, sociale, culturelle et philosophique, d’embrasser ce qui est pleinement inhumain […]. Cela revient à mettre la pensée et les questions d’action pratique en contact durable avec des temps et des espaces qui excèdent radicalement toute présence humaine concevable [et] de les articuler à de vastes domaines qui sont eux-mêmes réfractaires à l’emprise de la politique. De cette façon, l’anthropocène […] confronte le politique à des forces et des événements qui ont la capacité de défaire le politique21. »

La pensée par espèces

Revenons à la question de savoir si nous devrions ou non penser aux êtres humains à travers la catégorie biologique d’« espèce », aux côtés d’autres catégories historiques telles que « capitalisme », tandis que nous réfléchissons sérieusement à cette crise. A. Malm et A. Hornborg soutiennent que si « l’anthropocène » peut efficacement représenter le point de vue possible d’un ours polaire – puisque les ours pourraient vouloir savoir « quelle espèce produit de tels ravages sur leur habitat », « dans le royaume humain […] la pensée par espèces concernant le changement climatique conduit à la mystification et à la paralysie politique22 ». Je vais expliquer pourquoi je ne suis pas d’accord. Peut-on réduire l’histoire du dépassement écologique par les êtres humains à la modernisation et à ses inégalités inhérentes, sans l’envisager comme l’histoire d’une espèce particulière – Homo sapiens –, asseyant une telle domination sur la biosphère que sa propre existence est désormais mise en péril ? Pensons à la manière dont Y. Harari formule les choses. Aujourd’hui, avec leur consommation, leur nombre, leur technologie, etc., les êtres humains – oui, tous les êtres humains, riches et pauvres – exercent une pression sur la biosphère (les riches et les pauvres le font de différentes manières et pour des raisons différentes) et perturbent ce que j’ai appelé plus haut la répartition de la vie sur la planète. Harari le dit bien : « L’espèce humaine s’est élevée au sommet [de la chaîne alimentaire] si rapidement que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster. De surcroît, les humains eux-mêmes ne se sont pas ajustés. La plupart des grands prédateurs de la planète sont des créatures majestueuses. Des millions d’années de domination les ont emplis d’assurance. Le Sapiens, en revanche, ressemble plus au dictateur d’une république bananière. Il n’y a pas si longtemps, nous étions les opprimés de la savane, et nous sommes pleins de peurs et d’angoisses quant à notre position23. » Il conclut : « Des guerres meurtrières aux catastrophes écologiques, maintes calamités historiques sont le fruit de ce saut précipité24. » Si l’on pouvait imaginer quelqu’un qui regarde le développement de la vie sur cette planète à l’échelle de l’évolution, il pourrait raconter comment Homo sapiens s’est élevé au sommet de la chaîne alimentaire en un temps très bref au cours cette histoire.

L’histoire plus compliquée des différences entre les riches et les pauvres serait une affaire de focalisation plus fine. Comme je l’ai dit ailleurs, le dépassement écologique de l’humanité requiert à la fois de nous concentrer sur les détails de l’injustice intra-humaine – autrement nous ne voyons pas les souffrances de nombreux êtres humains –, mais aussi d’élargir la focale sur cette histoire, sans quoi nous ne voyons pas la souffrance des autres espèces et, pour ainsi dire, la souffrance de la planète25. Ces changements de focalisation permettent de faire la navette entre des échelles, des perspectives et des niveaux d’abstraction différents. Un niveau d’abstraction n’invalide pas l’autre. On ne peut plus raconter l’histoire humaine dans la seule perspective des cinq cents années (tout au plus) du capitalisme.

Les êtres humains restent une espèce en dépit de toute notre différenciation. Supposons que toutes les thèses radicales à propos des riches qui ont toujours des canots de sauvetage et qui sont ainsi capables de s’acheter une voie de sortie hors de toutes les calamités, la Grande Extinction comprise, sont vraies ; et imaginons un monde dans lequel une disparition des espèces à grande échelle s’est produite et que les seuls survivants parmi les êtres humains se trouvent être privilégiés et appartenir aux classes les plus riches. Leur survie ne serait-elle pas aussi une survie de l’espèce (même si les survivants finissent eux-mêmes par se différencier, comme il semble que les êtres humains en ont l’habitude, en des groupes dominants et des groupes subordonnés) ?

Le dépassement écologique de l’humanité n’a aucun sens sans référence aux vies des autres espèces. Dans cette histoire, les êtres humains constituent aussi une espèce, quoique dominante. Cela n’annule pas l’histoire de l’oppression capitaliste. Cela n’équivaut pas non plus à l’affirmation selon laquelle n’importe quelle discipline dispose désormais de la meilleure prise sur l’expérience d’être humain. La biologie ou n’importe quelle discipline qui manque la dimension existentielle de l’humain ne pourra jamais comprendre l’expérience de tomber amoureux ou de ressentir de l’amour pour Dieu de la même manière que la poésie ou la religion. Un cerveau développé nous donne la capacité de connaître ce qui est à grande échelle. Mais il nous donne également notre expérience profondément subjective de nous-mêmes et notre capacité à faire l’expérience de nos vies individuelles comme ayant du sens. Nous ne pouvons pas produire de convergence du savoir. Mais nous pouvons certainement nous observer et observer l’histoire humaine selon différentes perspectives en même temps.

Débattre du changement climatique dans des sphères publiques inégales

Le changement climatique est un problème en cours de développement, et les réponses humaines – pratiques et intellectuelles – vont sans doute varier selon ce que l’avenir nous réserve. Il y a dix ans, avant que le quatrième rapport du Giec obtienne une grande publicité en versions papier et électronique, une liste typique des questions liées au changement climatique aurait semblé très différente et beaucoup moins pressante que celle qui nous préoccupe aujourd’hui. Il y a dix ans, il était difficile, par exemple, d’intéresser les chercheurs en sciences sociales en Inde – le pays d’où je viens, qui compte parmi les quatre plus importants émetteurs de gaz à effet de serre aujourd’hui – au changement climatique. Tout le monde, cependant, était occupé à débattre de la mondialisation. Michel Foucault et Giorgio Agamben, gouvernementalité et biopolitique, les économistes Amartya Sen, Joseph Stiglitz et Jagdish Bhagwati étaient sur toutes les lèvres, mais pas Paul Crutzen, Eugene Stoermer ni l’idée de l’anthropocène.

Le premier article que j’ai écrit sur le changement climatique – « Le climat de l’histoire : quatre thèses » – a été d’abord écrit en bangla (bengali) dans une revue de Calcutta, Baromas, en 2008. Personne n’y a prêté beaucoup d’attention jusqu’à ce que je le traduise et le développe en version anglaise pour la revue américaine Critical Inquiry en 2009. Cette expérience m’a fait prendre conscience de deux aspects du monde contemporain dans lequel je vis. Tous les sujets mondiaux ne sont pas également mondiaux. La mondialisation – y compris les questions concernant les multinationales, les marchés de change, les instruments financiers complexes et les produits dérivés, Internet, les réseaux sociaux et, bien entendu, les médias mondiaux – était un sujet authentiquement mondial qui était débattu partout, mais ce n’était pas le cas du changement climatique. Et il est également devenu clair qui a fixé les termes du débat. Ce sont les scientifiques originaires des nations ayant joué un rôle historique dans le déclenchement du problème du réchauffement climatique à travers l’émission de gaz à effet de serre polluants – par exemple, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et d’autres pays développés – qui ont joué deux rôles décisifs : en tant que scientifiques, ils ont découvert et défini le phénomène du changement climatique anthropogénique et, en tant qu’intellectuels, ils ont pris soin de diffuser leur savoir de manière à ce que le sujet puisse être débattu dans la vie publique d’une manière informée. Je pense à des chercheurs comme James Hansen, Wallace Broecker, qui a forgé l’expression de « réchauffement mondial » (global warming), Paul Crutzen, Jan Zalasiewicz, David Archer, Will Steffen, Tim Flannery et d’autres. Les scientifiques des économies émergentes, comme la Chine ou l’Inde, restaient confinés dans leur domaine de recherche spécialisé. Aucun d’entre eux, à ma connaissance, n’a écrit de livre pour expliquer le réchauffement mondial au lecteur ordinaire. Le réchauffement mondial est un phénomène planétaire. Mais comme sujet de discussion, il semble très inégalement réparti dans le monde. La situation a quelque peu changé ces dix dernières années – en partie grâce à la fréquence et à la furie croissantes d’événements climatiques extrêmes dans différentes parties du monde –, mais pas substantiellement.

Quelles sont les conséquences de cette disparité dans la répartition de l’information ? Elle biaise sans doute le débat « mondial » sur le changement climatique de plus d’une manière. Quand les gouvernements se rendent à des assemblées mondiales pour discuter et négocier des accords internationaux sur le changement climatique, ils n’arrivent pas avec le même bagage de débat public informé dans leurs nations respectives, tandis que certains gouvernements, certes, ne veulent même pas d’un public informé. Pis, nos débats restent principalement ancrés dans les expériences, les valeurs et les désirs des nations développées, c’est-à-dire dans l’Occident (en mettant le Japon à part pour l’instant), même quand nous croyons batailler contre ses intérêts égoïstes.

Note

  • 1.

    Cet article est la traduction de Dipesh Chakrabarty, “The Politics of Climate Change Is More Than the Politics of Capitalism”, dans Nigel Clark et Kathryn Yusoff (sous la dir. de), “Geosocial Formations and the Anthropocene”, numéro spécial de Theory, Culture and Society, 2017, p. 1-13. L’auteur remercie les lecteurs anonymes de cette revue pour leurs remarques. Cet article reprend, développe et amende D. Chakrabarty, “Whose Anthropocene ? A Response”, dans Robert Emmett et Thomas Lekan (sous la dir. de), “Whose Anthropocene ? Revisiting Dipesh Chakrabarty’s ‘Four Theses’”, Rachel Carson Center Perspectives : Transformations in Environment and Society, no 2, 2016, p. 106-113.

  • 2.

    Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Changement climatique 2014. Rapport de synthèse, Genève, Giec, 2014.

  • 3.

    Yuval Noah Harari, Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2015, p. 21-22.

  • 4.

    Ibid., p. 22.

  • 5.

    Ibid.

  • 6.

    Ibid.

  • 7.

    David Archer, The Long Thaw : How Humans Are Changing the Next 100, 000 Years of the Earth’s Climate, Princeton, Princeton University Press, 2009, p. 6.

  • 8.

    Naomi Oreskes, “The Scientific Consensus on Climate Change : How Do We Know We Are not Wrong ?” dans Joseph F. C. DiMento et Pamela Doughman (sous la dir. de), Climate Change : What It Means for Us, Our Children, and Our Grandchildren, Cambridge, Mit Press, 2007, p. 93.

  • 9.

    « Si le réchauffement global et une sixième extinction ont lieu dans les prochains siècles, alors une époque semblera une catégorie trop basse dans la hiérarchie [de la chronologie géologique]. » Correspondance personnelle avec le professeur Jan Zalasiewicz, le 30 septembre 2015.

  • 10.

    Jan Zalasiewicz, « La géologie derrière l’anthropocène », tapuscrit non publié, 2015, p. 12. L’auteur remercie J. Zalasiewicz de lui avoir communiqué son article.

  • 11.

    Voir Franck P. Incropera, Climate Change : A Wicked Problem – Complexity and Uncertainty at the Intersection of Science, Economics, Politics, and Human Behavior, New York, Cambridge University Press, 2015.

  • 12.

    D. Chakrabarty, “The Climate of History : Four Theses”, Critical Inquiry, vol. 35, no 2, 2009, p. 212.

  • 13.

    Ibid., p. 221.

  • 14.

    Alf Hornborg et Andreas Malm, “The Geology of Mankind ? A Critique of the Anthropocene Narrative”, Anthropocene Review, vol. 1, no 1, 2014, p. 65.

  • 15.

    Ibid.

  • 16.

    A. Hornborg et A. Malm, “The Geology of Mankind ?”, art. cité, p. 66.

  • 17.

    Voir D. Chakrabarty, “Climate and Capital : On Conjoined Histories”, Critical Inquiry, vol. 41, no 1, 2014, p. 1-23.

  • 18.

    James Hansen, Storms of My Grandchildren, New York, Bloosbury, 2009.

  • 19.

    “Failing Phytoplankton, Failing Oxygen : Global Warming Disaster Could Suffocate Life on Planet Earth”, communiqué du Science Daily, 1er décembre 2015. Voir aussi Yadigar Sekerci et Sergei Petrovskii, “Mathematical Modelling of Plankton-oxygen Dynamics under the Climate Change”, Bulletin of Mathematical Biology, vol. 77, no 12, 2015, p. 2325-2353.

  • 20.

    Gerardo Ceballos et al., “Accelerated Modern Human-induced Species Losses : Entering the Sixth Mass Extinction”, Science Advances, vol. 1, no 5, 2015, p. 1-5.

  • 21.

    Nigel Clark, “Geo-politics and the Disaster of the Anthropocene”, Sociological Review, vol. 62, no S1, 2014, p. 27-28.

  • 22.

    A. Hornborg et A. Malm, “The Geology of Mankind ?”, art. cité, p. 16.

  • 23.

    Y. N. Harari, Sapiens, op. cit., p. 22.

  • 24.

    Ibid.

  • 25.

    D. Chakrabarty, “The Human Significance of the Anthropocene”, dans Bruno Latour (sous la dir. de), Reset Modernity !, Cambridge, Mit Press, 2016, p. 189-199.

Dipesh Chakrabarty

Professeur d'histoire et de langues et civilisations sud-asiatique de l'université de Chicago, il est l'auteur de Provincialiser l'Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique (La Découverte, 2009)

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