Anesthésie du débat, défiance des urnes
Entre deux élections, les municipales et les européennes, le crédit accordé au président de la République est au plus bas. À travers lui, dans une République qui personnalise le pouvoir, le mécontentement atteint plus largement la politique instituée. Plus grave, le doute touche à la capacité transformatrice du vote. Celui-ci en effet ne tranche pas seulement l’attribution du pouvoir, même pour des élections locales, il donne aussi l’occasion de métaboliser une attente inquiète, une colère sourde en force collective, en proposition d’avenir. Mais l’abstention grandissante et le vote à l’extrême droite expriment un décrochage inquiétant.
L’échec est particulièrement sensible pour un socialisme au pouvoir qui se veut pragmatique mais qui n’a pas pris la mesure des bouleversements de la crise de 2008. Dans la crise démocratique de la représentation, l’inertie des partis (professionnalisation, cumul des mandats, sous-représentation de nombreux territoires) a anesthésié jusqu’au débat d’idées1. Le hollandisme proposait une synthèse entre un ancrage politique local, l’expérience du socialisme municipal (que représentait Jean-Marc Ayrault) et la haute fonction publique venue de l’Ena (la fameuse promotion Voltaire). Le recul historique des socialistes aux élections municipales et le changement de Premier ministre montrent l’échec d’un socialisme bureaucratique replié sur les enjeux d’appareils. Le parti, qui a neutralisé ses débats internes en raison de ses divisions idéologiques (notamment sur l’Europe), ne peut plus se reposer sur son ancrage local, qui vient de s’effondrer, ni sur la stratégie des grandes métropoles dont il a perdu la maîtrise.
Cet ancrage dans la gestion locale n’avait, curieusement, jamais donné lieu à une renaissance programmatique. Il exprimait simplement un pragmatisme qui désarme l’argumentaire politique au moment où des choix difficiles sont faits. Le débat sur les choix politiques en reste ainsi à des formules toutes faites qui n’éclairent en rien des décisions essentielles. Qui peut croire que le passage de Jean-Marc Ayrault à Manuel Valls exprime une évolution du choix « social-démocrate » au « social-libéralisme » ? Comme s’il existait à gauche un intense débat idéologique ! Hormis dans des inflexions du jeu de la communication, ces termes ne correspondent plus ni à des courants de pensée constitués ni à des options politiques clairement identifiables. Car le débat idéologique est depuis longtemps jugé trop subalterne dans les enjeux partisans internes pour qu’on puisse identifier des courants derrière les étiquettes. Dans l’ensemble, c’est la politique présidentielle d’adaptation aux contraintes qui reste la ligne conductrice. Mais surtout, un tel conflit de doctrine n’a plus de sens, tant les termes du débat ont été déplacés par la crise qui balaie violemment l’Europe.
Le casse-tête budgétaire de l’État absorbe l’essentiel de l’attention médiatique alors que les recettes habituelles de la dépense publique et des exemptions de cotisations pour les entreprises, qui permettaient de s’ajuster à la conjoncture par temps calme, ne peuvent plus produire des résultats suffisants à l’échelle des difficultés que traverse l’Europe. Le débat politique, figé dans des positions établies, traite comme une question de pilotage conjoncturel ce qui est en réalité une mutation de notre régime économique. On gère les déficits comme si les chiffres devenaient en eux-mêmes des objectifs à atteindre. Pourtant, depuis la crise bancaire, transformée en crise des dettes souveraines, les rendez-vous se précisent : les déséquilibres mondiaux s’accumulent, les contraintes environnementales affectent déjà les modes de vie, un nouveau régime de croissance durable reste à inventer. Il ne faut plus limiter le débat politique aux controverses macroéconomiques sur la « libération de la croissance » alors que le désarroi politique exprime des attentes de compréhension plus larges, qui appellent un discours substantiel sur le devenir de la France dans un espace mondial qui se recompose rapidement après le choc de la crise financière.
- 1.
Voir notre numéro d’août-septembre 2013 : « À quoi servent les partis politiques ? ».