Un attentisme irresponsable

Si l'adoption du budget début février a représenté un soulagement, le spectacle politique national reste désolant, entre déclarations inconséquentes et immobilisme, dans l'attente de l'échéance de 2027.


À l’issue de quatre mois de débats interminables, le Parlement a enfin adopté, début février, un budget pour l’année 2026. Il le fallait, tant ce rendez-vous annuel incarne, pour toute communauté politique, un moment essentiel d’engagement vis-à-vis d’elle-même et de ses parties prenantes. Et l’impossibilité persistante de se mettre d’accord sur les moyens de notre subsistance commune a cristallisé de façon exemplaire le malaise politique profond qui s’est installé dans le pays depuis l’été 2024.

Reste que ce budget ne satisfait personne. Il contient à peine l’endettement de l’État, ne finance pas une transition climatique urgente, ne corrige pas la croissance inquiétante des inégalités sociales et générationnelles et ne propose aucune évolution significative sur le plan fiscal. En persistant dans une politique économique qui pèse sur les actifs censés financer le système par répartition, il ne répond pas au défi du financement des retraites, qui comptent pour la moitié de la dépense publique. Son adoption s’est faite au prix d’un nouveau reniement de la parole publique, la promesse du Premier ministre de ne pas avoir recours à cet alinéa 3 de l’article 49 de la Constitution, dont les gouvernements successifs de ces dernières années ne peuvent décidément plus se dispenser pour faire passer les lois. Mais le plus inquiétant est certainement l’indifférence générale dans laquelle a été accueilli ce non-vote.

En s’abstenant de voter la censure, nombre de députés se sentaient certainement tenus par ce que le langage commun appelle le sens des responsabilités. À commencer par les socialistes, pourtant mécontents du texte au point d’en attaquer certaines dispositions devant le Conseil constitutionnel. Soucieux de sortir de cette impasse, autant que d’éviter une nouvelle dissolution dont ils ressortiraient à coup sûr décimés, ils ont choisi d’endosser le rôle d’interlocuteur responsable. Mais passé le goulot d’étranglement de l’adoption du budget, le contenu pratique à donner à la vertu de responsabilité, cardinale en politique, n’est pas si évident. Est-il en effet responsable de perpétuer, de non-vote en non-vote, l’impossibilité de résoudre aucun des problèmes structurels auxquels le pays fait face, dans un contexte international plus dangereux que jamais ? Dans la longue histoire de nos croyances morales, la responsabilité est étroitement liée à la liberté d’une part et à l’agir d’autre part. Assumer ses responsabilités, c’est être librement à l’origine d’une action, et prendre sur soi les conséquences de celle-ci. Or c’est tout le contraire que donne à voir aujourd’hui la politique au niveau national, entre déclarations inconséquentes et immobilisme.

L’extrême droite se nourrit de la mise en suspens de l’action politique.

Tout faire pour éviter une dissolution qui aurait peut-être permis à l’extrême droite de l’emporter était une attitude responsable. À condition de ne pas se contenter d’attendre l’échéance présidentielle de 2027, en remettant à ce moment tous les questionnements difficiles, comme si le bain du suffrage universel avait encore un pouvoir mythique de régénération. Pendant ce temps, l’extrême droite se nourrit de la mise en suspens de l’action politique. Elle répète que l’État dépense trop et choisit mal. Et face à cela, elle promet justement d’agir, en commençant par s’en prendre aux institutions et aux procédures démocratiques, qu’elle rend responsables de cet enlisement. La stupéfiante déclaration de Bruno Retailleau, qui, annonçant sa candidature à l’élection présidentielle sous la bannière des Républicains, promet de lutter contre les « dérives de l’État de droit », témoigne de l’inquiétante diffusion de cette rhétorique.

Dans ce contexte désolant, un autre rendez-vous politique essentiel attend heureusement les Français dans leurs 36 000 communes. La qualité du débat public local tranche singulièrement avec ce que l’on observe au niveau national. La montée de l’extrême droite est certes présente en toile de fond dans ce scrutin, où elle introduit ses obsessions. Mais dans de nombreuses villes – telles que Lyon, Lille, Paris, Toulouse ou Marseille – où rien n’est encore joué, des campagnes électorales permettent de débattre de questions aussi essentielles que le logement, les transports en commun ou l’adaptation au changement climatique à travers des propositions partisanes différentes. La responsabilité politique prend ici une autre envergure, qui implique de se confronter à la complexité du réel et d’y agir pour le bien commun. Et c’est la responsabilité de tous que de répondre présent à cette échéance.

Esprit